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Chapitre 12

 

 

 

 

 

Je n'aurai pas trop le loisir de me consacrer à "l'affaire Sardou" ; ce qui était à redouter se précise : la direction régionale de la Sécurité sociale m'invite, à la suite du compte rendu établi par madame Pisano, à me présenter au docteur Beyvin, médecin du travail de l'entreprise, pour exposer mon cas. Sur le moment, je ne saisis pas bien le sens de la manœuvre et ne fais même pas un rapprochement avec la situation vécue quelque trois ans auparavant, à l'armée.

C'est au centre Cantini (où travaille Jacques) que se tient le cabinet de la médecine du travail. Je m'y rends donc et réponds le plus objectivement possible aux questions qui me sont posées.

Le docteur Beyvin, de toute évidence, n'a pas eu vent de toute l'histoire et bien des points lui ont été cachés, à moins qu'il ne veuille point en tenir compte pour des raisons qui lui sont propres. Ce qui ressort, évidemment, c'est qu'il est fait état uniquement de ma personne en ce rapport qu'il est en train d'établir et que, pour lui, je suis la proie d'hallucinations ! Comme je ne sais pas où cela est en passe de me mener, je lui demande s'il ne juge pas utile de faire corroborer mes dires par des témoins travaillant ou ayant travaillé avec moi. Cette question n'a pas l'air de l'enchanter vraiment, mais il ne peut s'y soustraire et prend note des noms de camarades qui m'avaient proposé, avant que je ne me soumette à cet interrogatoire, de me porter assistance sous toutes les formes que je jugerais utiles, au cas où je sentirais poindre quelque menace visant à me culpabiliser ou à me faire endosser tous les torts.

C'est ainsi qu'après avoir auditionné une bonne douzaine d'employés, le médecin du travail rédigea son rapport. Son honnêteté l'engagea à me préciser, lors d’une seconde convocation dont je fis l’objet, qu'il s'estimait incompétent pour rendre un jugement définitif et objectif dans cette affaire. Il considéra que si je pouvais être la victime d'hallucinations, je n'étais pas le seul.

Un vendredi d'octobre, alors que l'après-midi tout à fait estival touchait à sa fin, deux communications téléphoniques successives vinrent m'interrompre dans mes activités.

Ce fut d'abord le docteur Beyvin qui m'avisa que "notre employeur" ne se contentait pas de son rapport et qu'il lui était exigé, du fait, d'établir un complément d'enquête de façon à statuer efficacement sur le cas "Jean-Claude Pantel". Autrement dit, ne pouvant outrepasser ses droits qui ne lui permettaient pas de décider, à lui seul, quoi que ce soit, le docteur Beyvin venait de prendre un rendez-vous avec le professeur Serratrice chez lequel il m'engageait à me rendre, dans le service psychiatrique de l'hôpital Michel Lévy. Et ce, le lundi suivant à dix-sept heures précises.

Et puis, alors que je venais tout juste de raccrocher le combiné, la sonnerie retentit, m'extirpant des brumes de ma torpeur. A l'autre bout du fil, une voix claire et précise :

- Allô, Jean-Claude Pantel ? Jimmy Guieu à l'appareil…

Pas encore remis de mon émotion, je balbutiai quelques mots, tentant d'expliquer à mon correspondant que j'avais appris qu'il s'intéressait à certains faits dits surnaturels et que j'avais cherché à le joindre, sans résultat, dans le but de lui confier ce que je vivais depuis plus de quatre ans.

Jimmy Guieu me proposa une entrevue pour le lundi à venir à... dix-sept heures. Ce à quoi je répliquai que la chose était impossible, étant donné que, précisément dans le cadre de cette affaire, je me trouvais convoqué par un pychiatre le même jour, à la même heure.

A ces dires, mon interlocuteur me lança sur un ton affolé :

- Malheureux ! N'y allez pas ! Vous risquez de vous faire interner !

Pour ajouter aussitôt :

- Il faut que je vous voie ce soir…

Il m'indiqua un point de rencontre, à proximité de la gare car, comme chaque vendredi, je me destinais à rejoindre Toulon, et me donna quelques détails de sa personne afin que je pusse le reconnaître.

Le temps de téléphoner à mes parents, pour les avertir de mon probable retard, ainsi qu’à Jacques Warnier et Jean-Claude Panteri pour les inviter à me rejoindre auprès de Jimmy Guieu, je partis à la rencontre de ce dernier en compagnie d'André Dellova, lequel se trouvait être disponible également.

Ce qui me marqua le plus à l’occasion de cette discussion qui se prolongea bien au-delà d'une heure, ce fut le peu d'étonnement que nous suscitâmes chez Jimmy Guieu alors que nous lui racontions les faits qui, jusqu'à présent, nous avaient valu tant de railleries auprès des personnes de son âge. Car, mis à part celles et ceux qui avaient été confrontés de visu à ces manifestations, il ne s'était jamais trouvé personne, ayant atteint ou dépassé la quarantaine, pour accepter de nous croire sur parole. Toutefois, en accord avec mes amis, par crainte de représailles nous tûmes tout au sujet de l'Organisation Magnifique. Enfin presque tout, puisque Warnier, dans sa joie de nous voir pris au sérieux, mentionna que nous avions reçu des messages (messages qui, confiés aux soins de notre ami Jacques, ont disparu depuis).

Ainsi, non informé de mes rencontres avec les membres de l'O.M., Jimmy Guieu opta pour des effets médiumniques dont je me trouvais être le catalyseur. Il nous relata certains cas de sa connaissance, dont l'un d'eux, Pierre Meslat, s'était vu enfermer dans un asile d'aliénés ! C'était la raison qui avait incité Jimmy Guieu, lors de notre conversation téléphonique, à me faire renoncer à me rendre chez le professeur Serratrice. Cependant, face à l'obligation qui était mienne de consulter ce psychiatre, Jimmy se proposa de m'y accompagner.

Je passai la majeure partie du week-end à répéter avec Peggy et Mauricio, ne négligeant pas pour autant d'aller me défouler dans ces collines où j'étais venu courir tant de fois dans le but de me ressourcer avant ou après tous les coups du sort que m'avait proposés "un" destin, dont j'étais encore loin d'avoir éprouvé le caractère ô combien particulier !

Jean-Claude Panteri, Jacques Warnier et André Dellova sont avec moi dans la salle d'attente du service psychiatrique de l'hôpital Michel Lévy où Jimmy Guieu nous fait quelques recommandations. Ainsi il nous met en garde sur le fait que le psychiatre risque de vouloir nous faire dire que nous nous sentons persécutés et de nous taxer alors de "paranoïa". Il me demande en outre de l’annoncer comme un ami de la famille représentant mes parents à Marseille.

Le professeur Serratrice est d'abord surpris de se retrouver en présence de cinq personnes : il décide de nous recevoir tour à tour et m'introduit en premier dans son bureau.

De toute évidence, il est au courant de la situation, ayant lu le rapport que lui a soumis le docteur Beyvin. Cette position n'est pas sans me rappeler l'entretien que j'avais pu avoir à Landaü avec le lieutenant Meporema.

Malgré plus d’heure passée à m'écouter lui conter ce que j'avais déjà maintes fois relaté au hasard des nombreux interrogatoires et autres dépositions, le psychiatre n'était pas parvenu à me faire admettre que tout ceci affectait profondément mon psychisme. Je reconnaissais tout au plus que ces événements perturbaient mon entourage, de par le désordre qu'ils provoquaient, et que cela n'était pas de nature à me satisfaire.

Il ne connut pas plus de réussite avec mes trois amis, lesquels ne firent que confirmer que, bien qu'étant indirectement responsable de ce que l'Administration me reprochait, je ne présentais aucun trait de caractère d'ordre dépressif, bien au contraire.

Quant à Jimmy Guieu qui se présenta en tant que délégué de ma famille, il insista sur le fait que lui, écrivain et parapsychologue[1] (et, par cela, témoin de tant et tant de phénomènes de ce genre), s'opposerait par tous les moyens légaux à une interprétation abusive des instances médicales tendant à me faire interner. Citant au professeur Serratrice des noms d'hommes de médecine de sa connaissance ayant eu à traiter de cette qualité de choses, il se faisait fort de les intéresser à cette affaire, pour les mener à apporter leur témoignage et leur soutien à ma personne jusque devant la justice, si d'aventure se révélait qu'on fomentât une cabale à mon encontre.

Devant tant d'aplomb et de verve, le psychiatre, qui n'avait pas trop l'intention de se trouver confronté à une situation engendrant des problèmes de cet ordre, rasséréna son interlocuteur en lui assurant qu'il n'était pas question de "m'hospitaliser", mais plutôt de me faire venir une fois par semaine, dans ses services, pour parler avec des médecins de la façon dont advenaient ces phénomènes.

C'est ainsi que, durant six mois, la Sécurité sociale m'octroya le mercredi pour que j'aille converser avec des psychologues, des psychanalystes et autres neurologues sur tout ce qui serait susceptible de provoquer des phénomènes paranormaux. Tout y passa : de ma prime enfance à mon adolescence, de mon parcours scolaire à mes états de service professionnels et militaires, de mes rêves les plus secrets à mes états d'âme les nuits de pleine lune, jusqu'aux chansons que j'écrivais. Toutes ces manœuvres étaient entreprises dans le but de découvrir un dénominateur commun à ce qu'il n'était plus question de considérer comme une névrose obsessionnelle ou des hallucinations collectives.

Jimmy Guieu surveillait de très près les démarches et avait même intéressé un médecin, le docteur Acquaviva (qui travaillait d'ailleurs avec le professeur Serratrice), à ce cas que je représentais et qui était, paraît-il, plus courant qu'on ne pouvait l'imaginer.

La Sécurité sociale, de son côté, m'avait, sans doute dans l'attente de la régularisation de cette affaire, une nouvelle fois muté, et cette fois dans les locaux de la direction, le directeur exigeant même qu'on n'hésitât pas à le déranger, fût-ce en pleine séance du conseil d'administration, pour assister à d'éventuels phénomènes dont je serais l'objet. Cette énième mutation eut surtout pour effet de me rapprocher singulièrement de mon domicile, puisque la direction siégeait, à l'époque, au… 14 boulevard Notre-Dame, à quelques enjambées du 35 et de ses micocouliers.

Ma cinquième année à Marseille a plutôt bien commencé. Comme je viens de le dire, je n'ai qu'à traverser la rue pour rejoindre mon travail, et puis je viens d'y faire la connaissance de deux personnages qui vont changer bien des choses dans les mois à venir.

L'un, Pierre Giorgi, saura me convaincre, s’étant trouvé, à son tour, témoin de plusieurs manifestations, de révéler l'existence de l'Organisation Magnifique à Jimmy Guieu.

L'autre, Lucette Auzié, unira ses jours aux miens quelque quinze mois plus tard pour vivre quelque chose qu'elle n'aurait jamais imaginé, même dans ses rêves les plus insensés.

Mais nous ne sommes qu'au mois de janvier de cette année 1972 et, pour la seconde fois, je vais me retrouver, bon gré mal gré, dans l’appartement du 27 rue Lafayette, conduit en voiture dans les mêmes conditions que la première fois.

Je viens de quitter André Dellova avec lequel j'ai répété mes chansons chez Serge Bessières. Bessières est un pianiste de talent qui a bien connu Mauricio, lequel, hélas, n'a pas cru bon de devoir prolonger son séjour parmi nous, ayant succombé à une crise cardiaque.

Une grosse berline, que je sais être une S.M. Citroën Maserati, marque une halte, tandis qu'un de ses occupants (que j'ai reconnu instantanément) m'accoste et m'invite à monter dans le véhicule, dont je remarque alors la première différence. Cette voiture, initialement dotée de deux portières, en présente quatre, et c'est en m'introduisant à l'arrière par l’une des portes supplémentaires, que mon étonnement atteint son comble : il n'y a pas de plancher ! Ou plutôt il y a un plancher transparent qui est peut-être en verre, puisqu'il ne cache rien de la route que l'on peut voir défiler sous nos pieds ! Nous sommes cinq dans la voiture et je suis installé entre deux personnages dont l'un caresse, à rebrousse-poil, le fameux chat persan qui avait été de notre première rencontre. Le chauffeur et son voisin communiquent par gestes, je trouve le silence pesant.

Arrivée à la place des Marseillaises, la S.M. tourne sur place et vient se ranger le long du trottoir bordant la rue Lafayette, à contresens de la circulation.

Exactement de la même manière que la première fois, nous nous retrouvons dans l'immeuble, dans l'ascenseur, puis dans l'appartement. Je m'efforce de rester vigilant, je serre les poings dans mes poches et respire profondément car je veux éviter de m'offrir de nouveau à cette sensation désagréable où j'ai l'impression de ne pas m'appartenir totalement, de ne pas être vraiment dans mon corps, dans mes gestes. Il me semble que le décor a encore changé, à moins qu'il ne s'agisse d'un autre appartement.

Nous sommes huit, et seuls les deux éléments féminins me sont inconnus. Celui qui m'avait parlé sur le quai de la gare invite tout le monde à s'asseoir autour d’une imposante table rectangulaire et prend la parole : ce silence angoissant s’achève enfin ! Il nous désigne un gros classeur que chacun d'entre nous a face à lui et nous demande de l'ouvrir. Chaque page est plastifiée et comporte un article de presse mentionnant un ou des faits divers.

Ce sont a priori des accidents, parfois des catastrophes dites naturelles. Apparemment, les informations s'étendent à différents pays : je constate ainsi des déraillements de trains en Yougoslavie, en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, je peux apprendre que des incendies ont simultanément ravagé des lieux publics aux Etats-Unis et en Afrique, que plusieurs avions se sont écrasés au cours du même mois en divers points du globe.

Celui qui semble diriger les débats évoque également des disparitions de personnes aux quatre coins du monde. Devant mon regard inquiet et interrogateur, il juge bon d'ajouter de sa voix dépourvue de nuances :

- Voyez-vous, les lois des séries ne demeurent que les conséquences des choses ; en aucun cas elles ne peuvent être des causes, comme tendent à le considérer vos a priori…

L'assemblée émet un murmure approbateur qu'elle souligne par un hochement de tête de bas en haut. Prenant mon courage à deux mains, je lance alors à la cantonade :

- A quoi cela vous mène-t-il ? Vous avez pu me démontrer que vous étiez capables d'influer sur nombre d'éléments… Pourquoi donc ne pas améliorer notre société en agissant de façon plus constructive, la méthode que vous employez semblant, jusqu'à présent, plutôt destructive.

Toujours avec le même timbre monocorde, il m'est répondu que la chose est prévue. L'un de mes voisins de table se lève alors et dirige à distance un appareil qui s'avère être un projecteur et qu'il fait se poser devant lui. A l'exception de celui qui semble présider ce colloque et qui se tient debout près du mur contre lequel il vient de faire se dérouler un écran, tout le monde se place derrière celui qui actionne le projecteur. Fait curieux (mais dois-je vraiment m'en étonner), l'éclairage de la pièce a singulièrement diminué sans que quiconque ait touché quoi que ce soit, mais j'ai surtout l'impression d'une modification de l'ensemble de la structure de la pièce dans laquelle nous nous trouvons. Ce ne peut être uniquement un effet d'optique car les sons, eux aussi, diffèrent, s'éloignant et puis se rapprochant… Mais je n’y décèlerai, quant à moi, aucune signification précise.

Des diapositives défilent sur l'écran, elles sont d'une netteté extraordinaire. Selon la surface que le manipulateur leur octroie, ces photos, notamment celles reproduisant des sites, donnent une impression de relief. En revanche, les images représentant des gens sont de la même qualité que n'importe quelle photo que nous prenons.

Je peux y reconnaître des couples : Roberto et Chantal De Rosa, Gil et Claudine Saulnier, Pierre et Jocelyne Giorgi ainsi que Jacques Warnier et sa future épouse Nicole. Beaucoup d'autres visages me sont présentés, mais je ne les connais pas. Et puis des bébés et des enfants en bas âge se succèdent sur l'écran, alors que nous pouvons entendre "la Symphonie du Nouveau Monde" de Dvořák. La projection prend fin, l'éclairage et les sons reprenant leur aspect initial.

Machinalement, ne sachant trop que dire, je dévisage mes hôtes l'un après l'autre et je peux remarquer que tous, sans exception, ont les yeux qui brillent et un petit sourire figé. Ces expressions sont de nature à détendre l'atmosphère : sans être réellement ce que l'on peut appeler une démonstration de sentiments, je ressens moins cet effet de robotisation qui me bloqua à l’occasion des entrevues précédentes. J'ai d'ailleurs la certitude "qu'ils" sont conscients de mon mieux-être, et sans que l'ambiance atteigne une franche convivialité, c'est sans réticence que je me saisis du verre de jus de fruit qui flotte devant moi et que je le porte à mes lèvres, non sans les remercier.

Tout le monde a réintégré sa place autour de la table lorsque l'orateur du groupe reprend la parole. Evoquant tout ce que nous venons d'observer, ayant en sus retracé sommairement un portrait de la société, il entre dans le détail de ce qu'il appelle "l'opération renouveau". Cette "opération renouveau" est basée sur une nouvelle élite qui prendra ses fonctions au début du vingt et unième siècle. Les couples que nous avons visionnés sont appelés à procréer (seuls, dans ceux que je connais, les Giorgi ont un enfant), et l'Organisation Magnifique souhaite apporter une éducation "supranormale" à ces futurs nouveau-nés. Il me sera demandé ultérieurement, pour ne pas avoir à brusquer les choses (selon leurs propres termes), d'intervenir auprès des parents pour qu'ils consentent, au nom de l'amitié qu'ils me portent, à accepter que leur progéniture reçoive cette forme de culture dont je ne sais strictement rien. Indirectement concerné, je leur signifie que je ne peux anticiper les réactions de mes amis qui, s'ils se destinent à devenir des parents, auront sûrement, au moment voulu, leur mot à dire dans l'affaire. Il m'est répondu que ceux qui seront choisis alors n'auront aucune possibilité de refuser l'offre qui leur sera faite. Et je dois dire que, pour eux, l'équation est simple et se résume à cette phrase terrible :

- Ce sont les enfants qui nous intéressent, quand bien même deviendraient-ils prématurément orphelins…

Pour ajouter aussitôt :

- Les parents appartiennent à cette société qui est condamnée, vous saurez leur faire entendre raison…

Je suis assez lucide pour leur répliquer que moi aussi j'appartiens à cette société puisque je suis de la même génération que les amis "qu'ils" me demandent de convaincre.

Pour toute réponse, celui à qui j'attribue le rôle de meneur me gratifie d’un rire sonore, repris presque simultanément par tous les autres qui, de nouveau, hochent la tête, exprimant cette fois ce qui ressemble fort à une désapprobation. Puis, avant de me raccompagner chez moi, l'on m'avertit que j’aurai, dans les mois à venir, à assumer un climat difficile partout où je me trouverai, mais que tout se régularisera assez facilement car le temps n'est plus loin où je saurai...

Délicate tâche que d'annoncer à mes amis, futurs parents, que des personnages issus d'on ne sait où ont décidé de prendre en charge l'éducation de leurs enfants !

Si Warnier n'est pas encore marié, quoique cela ne saurait tarder, si Chantal, de par ce qu'elle a subi, n'en est pas encore au stade d'envisager une grossesse, je me demande comment je vais pouvoir m'y prendre avec Claudine et Gil, lesquels attendent un heureux événement sous peu, et surtout avec Pierre Giorgi qui est, en l'état actuel des choses, le premier concerné, puisqu'il est le papa d'un superbe petit Christophe...

Dès le lendemain, je me confie à Jean-Claude Panteri qui tente d'atténuer mon angoisse en me disant que c'est peut-être une mise à l'épreuve et qu'à son avis, "ils" n'agiront pas pour me nuire, étant donné que, depuis bientôt cinq ans, "ils" auraient eu mille fois la possibilité de me causer bien d'autres désagréments, beaucoup plus préjudiciables, "s'ils" l'avaient voulu. Non, pour Jean-Claude, comme autrefois pour Mikaël Calvin, c'est d'autre chose dont il est question : du reste ne m'ont-"ils" pas dit et répété que je saurais bientôt ?

Je vois régulièrement Jimmy Guieu, et je lui ai présenté Lucette à qui je n'ai encore rien dit. Fidèle, comme toujours, à mon principe de ne rien dévoiler à quiconque n'assiste à rien, j'agis de même avec Lucette, que je préfère ménager dans la conjoncture actuelle où je vais avoir besoin de tout mon sang-froid, sachant que la meilleure façon de le perdre est d'affoler son entourage. Bien sûr elle n'est pas sans remarquer que j’affiche souvent une mine préoccupée, que ce soit en la raccompagnant chez elle à la sortie du bureau, ou même devant un verre de sirop que nous prenons dans quelque brasserie de la place Castellane. Si, à ces instants, elle s'inquiète de mon état, je la rassure en lui disant qu’il n’y a pas lieu de s‘alarmer et qu'un jour (pour reprendre la formule consacrée) elle saura. Pour l'instant, Lucette, qui, à ses heures, joue du piano, se contente de partager la passion que je voue à la musique, et n'ignore rien, du fait, des chansons que j'écris. Je l’ai également informée que, dans les semaines à venir, je vais "monter" à Lyon où Gil doit me présenter, précisément dans le but de promouvoir lesdites chansons, à certaines de ses connaissances susceptibles de m'aider en la matière.

Pâques arrive. Claudine et Gil descendent à Toulon, ils viennent d'être les parents d'une petite fille, Vanessa. Claudine va rester chez sa tante Renée, tandis que Gil demeurera dans le Var pendant les trois jours de ce week-end prolongé, travail oblige. Du fait que je suis en congé pour une dizaine de jours, Gil m'invite à l'accompagner à Lyon où il a projeté de me faire rencontrer un certain monsieur Lamour (directeur d'un music-hall de la ville), mais aussi de me présenter à d'autres personnes, dans la mesure de sa disponibilité.

Du fait que sa compagne est encore étudiante et que "Troperama", son roman qui vient à peine de sortir, n'est pas sûr de pourvoir aux nouveaux besoins de la famille, Gil compte sur les articles de presse qu'il rédige pour nourrir les siens. Ceci implique certaines contingences de nature à enfreindre son désir d'être à mes côtés comme il l'entendrait, afin de m'aider efficacement.

Au soir du lundi de Pâques, nous partons donc, Gil et moi, conduits par son oncle, pour la cité de la soie.

Gil et Claudine habitent Villeurbanne, dans un petit appartement suspendu au cinquième étage, sous les toits. Nous y arrivons sur le coup de minuit trente, le voyage s'étant déroulé paisiblement, mis à part un bruit insolite, à un moment donné, sous la voiture. C'est à l’instant où l'oncle de Gil nous dépose qu'une grosse pierre vient percuter le trottoir et les marches d'escalier de l'immeuble dont on vient d'ouvrir la porte. C'est le début d'une nuit blanche à laquelle je vous convie, en les lignes qui suivent.

Essayant d'éviter de laisser libre cours à l'angoisse qui ne manque pas de sourdre en moi, je rassure tant bien que mal Gil, lequel panique en prenant conscience "qu'ils" sont là, à Villeurbanne, à son domicile !... Nous nous allongeons ainsi côte à côte dans le lit qu'il partage habituellement avec Claudine.

Cela n'empêche pas sa ceinture de sortir, attachée, des passants de son pantalon et de tournoyer autour de nous, sa pipe, la commode et le réveille-matin d'effectuer un ballet aérien durant de longues minutes. Puis le lit se retourne sur le côté, Gil touche le sol, mais voilà qu'au lieu de tomber sur lui, je me retrouve à l'extérieur des draps et des couvertures, sentant sous mes pieds et mes mains la paroi lisse du... plafond : je vole ! Je suis dans l'espace, à deux mètres au-dessus du parquet. Gil est terrifié, et je crois que j'ai aussi peur que lui, d'autant plus que je me demande comment je vais rejoindre le sol. Toutefois, l'atterrissage s'effectue sans mal. Mais nous n'avons pas le loisir de reprendre nos sens : simultanément, comme sous l'effet d'un souffle violent, l'armoire s'ouvre et la layette de la petite Vanessa en sort, se répandant sur le sol ! Tout est pêle-mêle dans la pièce ; de plus cela fait énormément de bruit et Gil redoute les réactions des voisins. Soudain, les fenêtres de la cuisine sortent de leurs gonds et partent sur les toits. Complètement ahuris, nous allons d'une pièce à l'autre, ne sachant que dire, que faire... On sonne à la porte. Les voisins viennent-ils se plaindre ? Non, ce ne sont pas les voisins : c'est l'une des fenêtres qui est debout sur le palier ! Nous nous en saisissons pour la remettre dans ses gonds et constatons que l'autre vient de reprendre sa place, un cintre suspendu à son loquet, lequel oscille encore...

Il est près de trois heures du matin, bientôt ce sera l'aube. Gil doit aller travailler tout à l'heure : le pourra-t-il ? Voilà qu'un disque sort de sa pochette et va se glisser sous le bras de l'électrophone qui se met en marche. La musique se fait entendre : c'est "Le Rêve d'amour" de Liszt. La terreur atteint son paroxysme.

Gil ne tient plus : il n'aspire qu'à partir, à fuir ce tohu-bohu, et propose que nous allions nous "réfugier" chez ses parents demeurant à Caluire, dans la banlieue nord de Lyon. Nous nous rhabillons en hâte et essayons de faire le moins de bruit possible en descendant les marches d'escalier, surpris de ne pas se faire interpeller à un palier, ou à un autre, par des voisins que "notre" vacarme aurait dû déranger. Nous quittons Villeurbanne en fanfare puisque, dans le garage collectif où Gil parque sa voiture, un rocher vient faire éclater le pare-brise d'un véhicule voisin ! Nous partons sur les chapeaux de roue, n'ayant certes pas le feu aux trousses, mais tout de même un ouvre-bouteilles en forme de main qui nous suivra en frappant contre les vitres de la voiture, avant d'entrer sans les casser par celles de la salle à manger des parents de Gil, tout surpris d'accueillir tant de visiteurs à la fois, à une heure aussi indue.

Mis au courant déjà par leur fils, monsieur et madame Saulnier sauront nous rasséréner en nous offrant une hospitalité digne d'éloges, quand on sait les risques encourus par tous ceux qui sont pris dans le feu de ces manifestations. Heureusement, l'O.M. fera montre de civilité et nous épargnera de nouveaux désagréments, chez les beaux-parents de Claudine.

Avant de partir travailler, Gil téléphone à son beau-frère qui, en tant qu'étudiant, est en vacances. Christian nous rejoint donc à Caluire et, mis au courant de nos mésaventures de la nuit, se propose de me faire visiter Lyon, en attendant que Gil m'obtienne un rendez-vous avec monsieur Lamour.

Sur sa lancée de la veille, l'Organisation Magnifique nous a concocté une journée qui restera mémorable, et que l'on peut résumer ainsi : c'est tout juste après avoir pris un frugal repas dans un petit restaurant, sis dans une galerie marchande, que l'une de mes chaussettes viendra atterrir sur notre table sans que mes chaussures aient quitté mes pieds ! A proximité de nous, un cocker tourne en rond et aboie en direction de quelque chose (ou quelqu'un ?) que nous ne discernons pas, tandis que son maître tente en vain de le calmer. Nous préférons quitter les lieux avant que la situation n'empire...

Une heure plus tard, alors que nous déambulons dans le parc de la Tête d'Or, des gens nous regardent d’un air visiblement amusé, et pour cause… Un léger souffle de vent me ramène à la réalité que je partage illico avec Christian, lequel éclate de rire : je ne porte plus de pantalon ! J'ai bonne mine dans mon blazer en velours noir croisé sur un col roulé demi-saison, jambes nues dans mes chaussettes et mes souliers vernis... Que faire, sinon rejoindre la voiture pour rapatrier Caluire où j'ai laissé ma valise et mes affaires, et où je pourrai enfiler un nouveau pantalon ?

Là, j'avise madame Saulnier que je dormirai chez monsieur et madame Goulet à Rozier, suivant les conseils de Christian, de façon à éviter une éventuelle nuit blanche supplémentaire à Gil. Sur la route qui nous conduit chez les parents de Christian, un spectacle unique nous est offert : nous pouvons voir le pantalon qui m'avait faussé compagnie dans le parc de la Tête d'Or flotter à quelques dizaines de mètres derrière la voiture, puis s'évanouir dans la nature, au profit d'un virage.

A Rozier, il n'y a que Mylène, la sœur cadette de Claudine et de Christian, pour nous accueillir. Quelques meubles se déplaceront afin de nous signifier, à mon avis, que nous sommes sous surveillance, puis tout observera une paix profonde, jusqu'au coup de téléphone de madame Saulnier qui nous avertira du retour du pantalon fugueur dans sa penderie !

Je m'attarderais volontiers à Rozier, mais c'est à Lyon que, si tout se passe bien, je dois rencontrer des gens appartenant au milieu de la chanson. Aussi, sans tarder, dès neuf heures nous rejoignons Gil au siège de son journal, qui préférerait que je demeure sur place, en ville. Peu enthousiaste à la pensée de devoir retourner dans l'appartement de Villeurbanne, je suggère de prendre une chambre d'hôtel pour quelques jours. Christian me propose alors de me prêter son studio d'étudiant, puisqu'il ne l'occupe pas en période de vacances. C'est un petit appartement coquet, posé à l'étage d'une maison individuelle entourée d'un jardinet, par lequel on entre d'ailleurs, où s'entrelacent vigne vierge et glycines. La propriétaire des lieux est causante et, pendant que nous transportons mes bagages, elle me vante la tranquillité du quartier, me recommandant, dans le cas où je serais plutôt noctambule, de prendre des précautions à l'égard du voisinage. Le frère de Claudine lève les yeux au ciel après m'avoir gratifié d'un demi-sourire complice.

Pour l'heure, nous retournons au centre-ville où nous devons demeurer en contact avec Gil. Mais en matière de contact, nous ne nous attendions nullement à ce que nous assimilerons à de la télépathie et qui, sous forme de voix lointaines, mais fort distinctes, nous invite à nous rendre au numéro 10 de la rue Maryse Bastié, où se trouverait Laurent Floch, le fils cadet de madame Floch, alias Peggy. Bien qu'il n'y ait aucune raison pour que l'enfant de la directrice artistique toulonnaise se trouve là, nous prenons un bus, puis un second, pour nous rendre à l'adresse indiquée. Au cours du trajet, nous entendons le jeune garçon fredonner dans le lointain, tandis qu'une autre voix nous dit que nous arriverons sur place avec la pluie... Pourtant, le ciel ne peut être plus bleu !

Nous voilà à destination. Nous sonnons au numéro 10 (c'est une villa), et une jeune femme nous ouvre, nous introduit dans la maison, et là, surprise ! Elle nous apprend que Laurent est effectivement à Lyon, qu’il vient d'ailleurs d'y arriver aujourd'hui, mais que, malencontreusement pour nous, il vient juste de s'absenter. La jeune femme, devant mon trouble qu'elle interprète peut-être comme une déception, nous conseille de repasser dans deux heures. Ne pouvant rien promettre, je la remercie et lui demande de transmettre mes amitiés au jeune homme. Nous ressortons, totalement abasourdis, et là, deuxième surprise : il pleut ! Le ciel reste tout à fait bleu, mais il pleut !

Nous finirons l'après-midi complètement décontenancés, assis sur un banc public, Christian rompant quelquefois le silence pour donner libre cours à son admiration, et moi me contentant d'acquiescer, plus enclin à un mélange de respect et de crainte.

Le soir nous a rejoints, et nous avons récupéré Gil à son bureau. Il n'a pas pu obtenir de rendez-vous pour moi et ne dissimule pas sa contrariété. Je lui souligne le peu de gravité de la chose, tandis que Christian se délecte à lui raconter les événements ayant coloré notre journée. Nous téléphonons à Claudine et, apprenant que tout va pour le mieux à Toulon, nous décidons d'aller manger ensemble dans un petit restaurant proche du studio qui va abriter ma troisième et dernière nuit lyonnaise.

Nous sommes dans la 4 L de Gil ; j'ai pris place à côté de lui, mais voilà que je me sens décollé de mon siège par une force contre laquelle je sais qu'il est inutile d'essayer de lutter. Faisant spontanément référence à l'épisode du lit à Villeurbanne, je me laisse donc porter par cette force invisible qui me dépose, sans dommage, sur la banquette arrière, auprès de Christian qui se pelotonne contre la portière ! Sans avoir la moindre idée du procédé, il y a de quoi être subjugué par le rapport mouvement/espace, l'habitacle d'une 4 L offrant une marge de manœuvre gestuelle tout à fait minime. Quand on sait que mon envol pour le moins inattendu n’a provoqué aucun contact physique ni avec mes amis, ni avec les éléments du véhicule, alors que nous roulions à bonne allure, il est légitime de se montrer admiratif vis-à-vis de l'Organisation Magnifique. L'opération "lévitation" se réitérera au beau milieu du restaurant où, sous les yeux de plusieurs consommateurs ébahis, j'emporterai dans mon ascension la table à laquelle nous nous étions installés ! En cette occasion, le retour au sol se fera de manière moins qualitative : il y aura de la vaisselle brisée.

Il est aux environs de minuit ; j'ai à peine le temps de me mettre au lit qu'une vitre de la chambre éclate, et deux lampes de poche dirigent leur faisceau de lumière vers moi. Les deux hommes qui les tiennent m'invitent à me rhabiller et à les suivre. Dans la rue, un véhicule nous attend : c'est la S.M. Maserati de Marseille, et deux autres hommes l'occupent. Un claquement de portière, que je qualifierai de feutré, est le seul bruit qu'auront peut-être perçu les voisins car notre démarrage, quoique rapide, s'effectue dans un silence de cathédrale. En un laps de temps complètement incompatible avec la distance parcourue, nous nous trouvons transportés rue Maryse Bastié. Je reconnais l'endroit, mais nous n'allons pas jusqu'au 10. Un portail s'ouvre du côté opposé : je pense qu'il s'agit du numéro 1, à moins qu'il ne s'agisse du 3, peu importe. A l'intérieur de la villa règne une grande animation. Je ne peux dénombrer la quantité de personnes qui vont, viennent et se croisent, chacun ou chacune semblant vaquer à des occupations précises. La pièce vers laquelle on est en train de me diriger se trouve en étage, au second pour être précis. C'est une salle immense qui doit couvrir la superficie de la maison. De petits pans de mur émergeant de droite et de gauche peuvent laisser penser que l'on a abattu des cloisons pour transformer plusieurs pièces en une seule. Contre l'un des murs maîtres est fixée une immense console regorgeant de boutons et de manettes, que je crois être une table de mixage, comme j'ai pu en voir à la Maison de la radio. Où que l'on se tourne, il y a des cartes murales : planisphères, plans de villes. Des ampoules multicolores éclairent concomitamment l'ensemble. En fond sonore, se fait entendre "la Symphonie du Nouveau Monde" d'Anton Dvořák. Des tables ont été disposées en carré au centre de la pièce et nous nous y asseyons. Je nous compte douze. Devant chacun de nous se trouve une carafe transparente et un verre. Celui qui semble tenir le rôle de "maître de séance" nous invite à remplir nos verres et à le porter à nos lèvres, après l'avoir levé au ciel au nom d'un monde nouveau. La phrase est lâchée, mais elle ne me surprend pas, la musique d'ambiance étant bien là pour symboliser le projet. Je fais la grimace en goûtant mon breuvage qui est une eau pétillante. On m'indique alors que c'est de l'eau additionnée de sels lithinés.

Le présumé orateur s'adresse à une sorte de petit Interphone qui doit correspondre avec les autres pièces de la maison, pour donner des directives dont je ne comprends pas le sens. Il interpelle ses complices par des noms bizarres, que je pense être des noms de code. Puis il s'adresse à l'assemblée, dont je reconnais quelques membres, mais dont je suis le seul, apparemment, à ne point arborer de badge au revers de la veste : sans doute suis-je le seul, également, à ne pas faire partie de "l'association"...

Notre société, une fois encore, est mise à l'index : pollution, destruction, corruption, tout est abordé avec une grande sagacité. Et puis ce que je redoute survient : l'élaboration de "l'opération renouveau". D'autres membres de l'assemblée prennent la parole et énoncent des noms d'enfants qui sont appelés à devenir les acteurs de cette "opération renouveau". Et voilà que le "président" de ce colloque s'enquiert de ma virtuelle démarche auprès des Saulnier à propos de Vanessa. Sa question formulée, celui-ci commande un éclairage qui semble être dirigé de la grande console que j'ai assimilée à une table de mixage. La lumière provient d'une sorte d'œil rivé à un angle du plafond, qui balaie de son faisceau, non éblouissant au demeurant, des surfaces variables. Pour me donner une contenance, je trempe mes lèvres dans mon verre, prenant convenablement mon temps pour déglutir avant de répondre. Il n'est pas question de mentir. Je n'ai pas parlé à mes amis de ce projet pour plusieurs raisons, dont la principale est que je n'en ai pas eu le courage : je ne me suis pas senti le droit, alors que Claudine et Gil étaient fiers et heureux de me présenter leur enfant, de les soustraire à leur bonheur par des perspectives d'un aloi pour le moins douteux.

Un grand murmure de désapprobation succède à mon discours, alors que d'autres membres de l'O.M. font irruption dans la salle et se joignent à nous, s'asseyant sur des tabourets escamotables coulissant dans les murs, que je n'avais pas remarqués jusqu'alors. Je me sens de moins en moins à l'aise à l’intérieur de cette demeure à "géométrie variable", d'autant plus qu'un silence religieux a fait suite au murmure de désappointement. M'invitant à le suivre, le principal personnage du groupe (qui doit bien comporter vingt individus à présent) me fait descendre à l'étage inférieur où deux de ses assesseurs nous attendent. Sur son ordre, nous nous dirigeons vers l’extrémité d'un couloir dont la faible luminosité rappelle volontiers celle d'une veillée funèbre. Heureusement, la pièce qui nous accueille est pourvue d'un éclairage normal, quoique indirect.

A première vue, le lieu s'apparenterait à un local destiné à des enfants en bas âge, si l'on se réfère à la quantité industrielle de peluches et autres jouets qui jonchent la moquette. Quatre parcs pourvus de bouliers semblent attendre leurs pensionnaires, tandis que, rangés longitudinalement, perpendiculaires aux murs, une demi-douzaine de landaus en font tout autant.

Soudain je réalise que l'un de ces landaus est identique en tous points à celui que possède Vanessa. Lors de mon passage éclair à Villeurbanne, j'avais été frappé par son style futuriste, sa forme ovoïdale, sa couleur orange vif.

- Voyez, elle ne manquera de rien ; nous lui avons reconstitué son univers dans ses moindres détails : ses vêtements, ses produits d'entretien, jusqu'aux odeurs et au décor des lieux que nous ne manquerons pas de reproduire là où son éducation se fera, sous forme de stages de un ou deux mois par an. Pour achever de les convaincre, dites bien à vos amis que nous agirons de la sorte pour beaucoup d'autres enfants et qu'il s'agit là d'un privilège[2].

Décontenancé, me sachant pris entre le marteau et l'enclume, je réponds que je transmettrai la requête, mais que je ne me porte pas garant du consentement de mes amis.

Il m'est ajouté "qu'ils" reprendront contact avec moi très prochainement, peut-être à Lyon, plus sûrement à Marseille.

Dans le même véhicule, je suis reconduit au studio de Christian, mais cette fois, sans que j'en sache la raison, la S.M., en me quittant, fait un bruit tonitruant qui n'a aucune chance de ne pas avoir été entendu par le voisinage. Je m'engouffre tel un voleur dans le jardin, monte quatre à quatre les marches d'escalier et prends soin de fermer à double tour derrière moi. Curieusement, je ne ressens pas tout à fait les mêmes symptômes de malaise que d'habitude : ou bien il y a accoutumance de ma part à "leurs ondes vibratoires", ou alors je me suis extrait avant de ce que j'appelle le "caisson d'isolation", ou encore la "bulle". Je devrais plutôt dire : "j'ai été extrait..." Ce qui tendrait à expliquer le bruit fantastique qu'a produit la S.M. en me ramenant, par opposition au silence qui a entouré notre départ tout à l'heure. Ce phénomène de son, et aussi de lumière, appartient vraisemblablement à une identique stratégie, de même que ces voix lointaines qui nous parviennent, assimilables à de la télépathie (à l’image de cette pluie annoncée à l’avance, à un endroit et à un moment définis par "eux"). Je crois pouvoir dire que l'Organisation Magnifique a ce pouvoir faramineux de scinder et de déplacer des portions de volume dans l'espace, afin d'y exercer ses actions en isolant le ou les sujets choisis de leur décor d'origine. Jimmy Guieu m'apprendra plus tard qu'il s'agit là d'univers parallèles encore appelés "vortex".

Vous ne serez pas surpris outre mesure lorsque je vous aurai confié qu'il me fut impossible de fermer l'œil à l’issue de ce "débat" propre à me poser un terrible problème de conscience. De toute façon, j'étais dans l'obligation de tout révéler, du moins à Gil et à Christian dans un premier temps.

Le frère de Claudine a dormi à Rozier et vient de me rejoindre. Dès son arrivée, sa logeuse lui a conté, à sa manière, les faits de la nuit qu'elle a résumés laconiquement : bris de glace et tapage nocturne ! Evidemment, Christian a fait montre d'étonnement, jouant pour ainsi dire le jeu, tout en écourtant cette conversation, curieux d'apprendre de ma bouche ce qui s'était réellement passé.

Je le mets au courant de tout et, comme il était aisé de le prévoir, il se montre circonspect quant au consentement de Claudine à l'égard de cette clause stipulant que Vanessa sera, de temps à autre, retirée de son environnement familial. Il connaît sa sœur, sa sensibilité exacerbée, et s'interdit d'imaginer que cela puisse se passer sans heurts. Nous téléphonons à Gil qui nous retrouvera en fin de matinée pour que nous devisions ensemble sur ce qu'il y a lieu de faire en priorité.

A l'instar de son beau-frère, Gil pense d'abord à son épouse ; il se doute bien que des êtres possédant de tels moyens ne peuvent vouloir de mal à un bébé. En tant que porte-parole, et aussi fort d'une certaine expérience qui m'a démontré par le passé que l'O.M. ne veut pas me nuire, je prends la décision de rejoindre Marseille par le prochain train et de me rendre de mon propre chef au 27 de la rue Lafayette pour y plaider la cause de mes amis.

Après tout, il existe et va exister d'autres enfants, et puis qui sait si parmi mes divers amis il ne se trouvera pas un couple ou deux pour accepter de tenter l'expérience ? Sans prétendre que je considère avoir des accointances particulières avec les membres de l'Organisation Magnifique, je me crois apte à leur faire entendre ma raison qui, bien que loin d'être la plus forte, peut se révéler comme étant la meilleure dans ce cas de figure. De toute façon, au pis aller, je ne ferai que devancer la future entrevue que je dois avoir avec "eux".

Ainsi mon séjour à Lyon s'achève en eau de boudin : Gil en est passablement contrit, il tempête contre lui-même, estimant m'avoir fait perdre mon temps inutilement, mais je lui rétorque que si "la chanson" veut bien daigner me sourire, elle saura bien me le faire savoir en temps utile. Pour l'heure, nous avons à faire face à des préoccupations beaucoup plus importantes, et c'est sur le quai de Lyon Perrache que nos destins se séparent, entre la crainte et l'espoir, la détermination et la mélancolie.

Sitôt descendu de mon train, je m’achemine vers la place des Marseillaises, puis en direction du 27 rue Lafayette, P.C. phocéen de l'Organisation Magnifique sis, comme on le sait, à moins de cinq minutes de marche de la gare Saint-Charles. Je patiente au bas de l'immeuble, ma valise et mon sac à mes pieds, sans que "quelqu'un" prenne contact avec moi, alors que trois ou quatre ampoules, explosant à proximité, viennent me démontrer "qu'ils" sont bien présents. Quelque peu dépité, il me faut admettre que ce n'est pas moi qui décide, et je me résous à regagner mon boulevard Notre-Dame en souhaitant de ne pas trop avoir à languir.

Je ne languirai qu'un jour : sans changer de façon d'opérer, ni même de voiture, l'Organisation Magnifique me conduira non pas au 27 rue Lafayette, mais dans une somptueuse villa, boulevard Michelet, proche de l'obélisque. Je n'aurai pas à me livrer à une plaidoirie extraordinaire : "ils" savent que Gil et Claudine ne sont pas disposés à leur laisser Vanessa. Une dernière fois encore, au rez-de-chaussée de cette superbe construction, je serai conduit à constater que rien n'aurait manqué à la fille de mes amis, du petit lit au landau, en passant par tout ce que j'avais pu voir à Lyon.

Et puis, dans un climat de profonde tristesse (deux femmes sanglotent à l'écart), je me hasarderai à les prier de se montrer généreux et de ne pas tenir rigueur à mes amis de leur tiédeur. Il me sera répondu que, malgré tout, Vanessa recevrait une éducation, du moins pendant un temps indéterminé, sans devoir quitter le giron familial. Ce dont j'aviserai mes amis par téléphone, puis par courrier.

 

 

 



[1] Une mise au point : le parapsychologue étudie les phénomènes dits paranormaux, les lieux "hantés", les effets physiques provoqués parfois par des sujets "psi". C'est donc une erreur manifeste d'assimiler les voyants, médiums, cartomanciens et autres à des parapsychologues.

[2] Etrange similitude de but "avoué" par les "Gris" dans l'ouvrage documentaire de David Jacobs : "Les Kidnappeurs d'un autre monde" (collection "Les Dossiers de l'Etrange", dirigée par Jimmy Guieu) aux éditions "Les Presses de la Cité" (1995).

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