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Chapitre 13

 

 

 

 

 

Nous approchons de la fin avril et je m'apprête à partir pour Luchon où je dois traiter ma sinusite, le docteur Marcantoni m'ayant prescrit une nouvelle cure thermale. Toutefois, Lucette et moi prenons le temps d’assister aux noces de Jacques Warnier. Je mentionnerai ici l’heureuse initiative du prêtre célébrant la cérémonie religieuse, lequel, à l’issue de son homélie, demanda aux personnes de l’assistance de ne point céder à la coutume de répandre sur les mariés le traditionnel riz porte-bonheur. Plaidant la cause des déshérités de notre société, il invita les participants au mariage munis de la précieuse céréale à lui remettre sacs ou paquets destinés à "l’aspersion", de façon à en faire bénéficier une association de sa connaissance s’occupant précisément de déshérités.

Peu avant mon départ pour les thermes pyrénéens, Pierre Giorgi m'encourage à avouer à Jimmy Guieu l'existence de l'O.M. et surtout à ne plus taire à Lucette les mésaventures inhérentes à mon quotidien. Bien que souscrivant entièrement à l’idée de mon ami, j’hésite encore, préférant reporter à une date ultérieure ces confidences d’un caractère pour le moins délicat.

Luchon vivra trois semaines mouvementées durant mon séjour. Vitres de l'hôtel, pare-brise de voitures éclateront à maintes reprises, nécessitant l'intervention des gendarmes. Les brigades d'Auch, de Saint-Gaudens et de Toulouse se répartiront les rondes et les dépositions de témoins.

Je garderai pour souvenir majeur ce soir où, après de nouvelles manifestations relativement violentes, les gendarmes, en grand nombre, crurent bon de se faire assister par des chiens de dressage, d'énormes bergers allemands réputés pour leur odorat infaillible. Le pare-brise d'un de leurs véhicules s'étant désagrégé à la réception d'une grosse pierre, l'un des représentants de l'ordre, imité d'ailleurs par ses collègues, fit renifler aux trois ou quatre chiens spécialisés le projectile. Si la majorité des bêtes, une fois l’objet flairé, se confina à l’immobilité, la plus imposante d'entre elles, par la taille, se précipita sans hésiter dans une orientation précise, pouvant laisser imaginer en cela qu'elle avait décelé une piste. Lui donnant de la longe, son maître se mit à lui courir derrière, et les autres gendarmes ainsi que les nombreux témoins participant à la battue firent de même. Davantage par curiosité que par conviction, je pris part à la poursuite, laquelle s'acheva de la façon la plus cocasse qui soit, le chien freinant brutalement, marquant une pause pour soulager un besoin pressant contre un buisson, avant de s'asseoir bien sagement au pied de son maître !

A mon retour à Marseille, le 27 rue Lafayette reçut à plusieurs reprises ma visite, sans que je pusse prendre contact avec qui que ce fût, aucune porte d'appartement ne s'ouvrant aux coups de sonnette que mes amis et moi-même donnâmes en ces occasions. Cependant, lors d'une de nos tentatives, nous pûmes constater qu'en lieu et place de "Bientôt Sardou" était inscrit "Vive Jimmy Guieu !..."

Pierre Giorgi insista alors pour que je fisse état de ceci à l'intéressé, plus rien ne m’empêchant de lui dévoiler toute la vérité. Jacques Warnier, Gilbert Musso et Jean-Claude Panteri abondèrent dans le sens de Pierre. Seuls Michel Aguilo et André Dellova firent montre d’une certaine réticence, craignant sans doute des représailles indirectement liées à mon manque de coopération dans "l'opération renouveau".

Alors que l'actualité relate une terrible catastrophe ferroviaire près de Soissons, à Vierzy précisément, où un tunnel s'est effondré, faisant plus de cent morts, et que je ne peux me soustraire à l'idée qu'il ne s'agit pas là d'un simple accident, je décide de ne plus rien cacher à Jimmy Guieu, chez qui je me rends avec Giorgi et Warnier.

Jimmy habite un agréable petit appartement qu'il partage avec son épouse Monique, dans le quartier Sainte-Anne à Marseille. Il nous y accueille avec beaucoup de sollicitude : il s'est rendu compte, à nos visages, que quelque chose de grave est arrivé. Il craint un drame, imaginant un instant que les phénomènes paranormaux ont mal tourné et que l'un d'entre nous a été victime d'une manifestation plus violente que d'habitude. Pierre le rassure et m'invite à lui conter ce que je lui ai jusqu'à présent caché.

Avant de me lancer dans mes confidences, je demande à Jimmy Guieu, qui est en train d'achever de rédiger son "Livre du Paranormal" et qui s'apprête, dans son émission "Les Carrefours de l'Etrange", à relater ce qui m'arrive, de garder sous silence tous les renseignements complémentaires que je suis venu lui apporter. Ce qu'il accepte sans problème. Simplement aimerait-il se rendre avec moi dans le fameux immeuble en question. A partir du moment où son nom se trouve mentionné, de surcroît de manière élogieuse, je ne vois pas pourquoi je ne lui servirais pas de guide dans ce qui est presque devenu ma "résidence secondaire"...

Avec Jacques Warnier et Pierre Montagard, nous l'accompagnons donc au 27 rue Lafayette où nous pénétrons de la façon habituelle, c'est-à-dire en attendant qu'un habitant de l'immeuble daigne entrer ou sortir. Comme de coutume, l'ascenseur nous conduit où bon lui semble, et c'est à pied que nous sommes contraints de mener notre investigation, étage par étage, pour retrouver finalement les graffitis concernant Jimmy Guieu. Le système de minuterie s'affole et nous ne nous attardons pas ; d'ailleurs, en quittant l'immeuble, nous avons droit à une manifestation évidente sous la forme d'une pyrite percutant la portière de la voiture de Jacques !

Se ralliant à l’opinion de tous mes amis, Jimmy Guieu pense qu'il serait opportun que Lucette soit mise au courant de ma vie mouvementée : il y a, en effet, fort peu de chances pour qu'elle ne soit pas confrontée à ces événements à un moment ou à un autre. Sans compter qu'elle a dû avoir vent, dans son service, des aventures de celui que l'on a surnommé "le mage"...

Ainsi, un soir, en la raccompagnant, je lui dévoile mon secret. Sa réaction est on ne peut plus joyeuse ! Elle craignait quelque chose de plus grave ! Ses camarades de travail ne s’enquéraient-elles pas, parfois, auprès d’elle, de mon comportement en sa présence ? Lucette avait même imaginé que j'eusse pu avoir un casier judiciaire chargé et que, sachant que son père était "divisionnaire" dans la police, je me gardais de lui avouer un passé quelque peu tumultueux !

S'entendre raconter des faits, aussi inimaginables soient-ils, est une chose, les vivre en est une autre. Tous ceux et celles qui ont assisté à ces manifestations ont, en toute humilité, reconnu qu'il y avait un abîme entre ce qu'ils avaient pu imaginer et ce qui leur avait été donné de réaliser ensuite. D'où le sentiment de frustration, voire parfois d'humiliation, que l'on est en droit d'éprouver quand, pour avoir assouvi ce besoin de s'en ouvrir à autrui, on se retrouve confronté à la dérision, quand il ne s’agit pas de pure diffamation. Combien de fois ai-je pu voir Jacques Warnier, Jean-Claude Panteri et bien d'autres de mes amis témoins laisser libre cours à leur courroux ? Saurais-je traduire l'éloquence de Pascal Petrucci qui, gardant un calme à toute épreuve, répétait inlassablement :

- A quoi cela nous servirait-il d'inventer de telles fables ? Et qui plus est, ne se voyant pas crus, d'insister aussi lourdement ? Laissons-nous transparaître dans notre comportement quelque symptôme de mythomanie ?

Lucette allait apprendre tout ceci à ses dépens.

J'ai fait la connaissance de monsieur et madame Auzié qui, en plus de Lucette, ont trois enfants : Gérard, Patrick et Béatrice. Gérard, d'un an l'aîné de Lucette, va se marier, quant aux deux autres, ils ont seize et onze ans. De temps à autre, je suis invité dans cette famille qui occupe un appartement de six pièces dans un immeuble moderne du centre-ville, le "Méditerranée", situé en face du centre de Cantini où travaille Jacques Warnier. Evidemment, Lucette s'est bien gardée de révéler ce que je lui ai confié, mais cela n'a pas empêché son petit frère Patrick de se rendre compte de certains phénomènes. Ne m'a-t-il pas dit, alors que pour la énième fois l'ampoule de son lampadaire venait d'exploser :

- Ce n'est pas possible ! Tu as un fluide !

Lui recommandant de n'en souffler mot à personne, je lui ai conté mon histoire ainsi qu'à sa sœur Béatrice, dont l'armoire prenait la fâcheuse habitude de m'emboîter le pas lorsque je quittais sa chambre !

Tout ceci se déroulant dans la bonne humeur, il n'y avait pas lieu de dramatiser la situation, jusqu'au jour où...

Lucette et moi nous trouvons au "Méditerranée" en compagnie de son grand-père, lequel vit d'ailleurs avec toute la petite famille que je viens de vous présenter. La chaleur suffocante d'août harcèle les grandes baies vitrées de l'appartement en ce milieu de samedi après-midi, alors que nous nous apprêtons à téléphoner à Pierre et Jocelyne Giorgi pour leur confirmer que nous serons bien à Toulon le lendemain, et qu'ils pourront nous y rejoindre chez mes parents. Alors que je suis en communication avec Pierre, Lucette, son grand-père et moi-même pouvons voir un meuble se dégager de son emplacement et se mettre à avancer droit devant lui !

Jusque-là, excepté pour l'aïeul, rien de très extraordinaire me direz-vous… Seulement voilà : le meuble voyageur sert de support à une superbe statue en "biscuit", dont les soixante-dix centimètres sont restés en suspens dans le vide. Oh ! Pas bien longtemps, mais suffisamment, toutefois, pour que nous assistions, pétrifiés, à sa réception douloureuse sur le parquet !

Face à cet amas de porcelaine brisée, nous demeurons un bon moment interdits, les bras ballants. Le grand-père, d'un pas claudicant, s'en va chercher pelle et balai dans la cuisine, tandis que Lucette se demande comment vont réagir ses parents en apprenant le désastre. La statue reproduisait un couple et un petit enfant, mais surtout représentait un cadeau auquel monsieur et madame Auzié tenaient par-dessus tout.

Toujours conditionné par ce complexe d'infériorité dont je ne pouvais alors me départir dès qu'il était question de faire part de ces choses à des adultes, je convainquis Lucette de faire appel à Jimmy Guieu, un homme d'âge mûr paraissant, à mon avis, plus crédible que les deux tourtereaux insouciants et étourdis qu’à leurs yeux nous étions. Chose dite, chose faite : Jimmy et Monique se font une joie de nous inviter à dîner, et nous les rejoignons.

Nanti de tous les éléments nécessaires à la reconstitution des faits, Jimmy Guieu téléphone à monsieur Auzié, lui conseillant de venir parler de cet "accident" de vive voix, après le dîner à son domicile. C'est vers vingt et une heures que les parents de Lucette se retrouvent avec nous autour de la table de la salle à manger où Jimmy et, de temps à autre, son épouse Monique, vont s'évertuer à minimiser l'incident de l'après-midi.

Jimmy, se présentant comme écrivain et producteur d'émissions radiophoniques, engage monsieur Auzié à dominer sa déception et sa colère en lui faisant valoir que je ne suis que bien indirectement responsable de tout ce qui m'arrive. Bien sûr, se conformant à mes souhaits, il n'aborde pas les "contacts" et, donc, l'existence de l'Organisation Magnifique : je lui ai spécifié que le père de Lucette était contrôleur divisionnaire au ministère de l'Intérieur et qu'il valait mieux, en la circonstance, éviter toute possibilité de rapport de force. Ainsi Jimmy Guieu me définit comme une sorte de catalyseur d'énergie, énergie incontrôlée me transformant alors en médium à effets physiques.

Devant le catastrophisme affiché par les parents de Lucette (n'oublions pas que je suis appelé à devenir leur gendre), Jimmy ne manque pas d'ajouter qu'un jour futur me sera vraisemblablement donnée l'opportunité de me servir de ce qu'il appelle des "dons".

Il me semble encore entendre la voix tonitruante du père Auzié, lequel lancera :

- En attendant de se servir de son magnétisme pour soigner ou faire je ne sais quoi, il est donc appelé à tout casser chez moi !

Faisant valoir le caractère exceptionnel du contexte, Jimmy saura tout de même rasséréner mes futurs beaux-parents. Il leur assurera que je saurais tirer prochainement parti de la chose, excluant ce caractère destructeur qu’elle recelait alors. Il ne nous appartenait plus que de prier, afin que le proche avenir, où il me serait donné de savoir, ne s'attardât pas trop en route...

En dépit de cet incident de parcours, Lucette et moi avons projeté de nous marier au printemps prochain. Il nous faut par conséquent prévoir un logement, et c'est ainsi que nous passons la commande d'un appartement que nous choisissons sur plan, qui se situera dans une rue parallèle à celle où est situé le "Méditerranée" et se verra livrable à la fin de l'année prochaine. Pour que nous puissions patienter et nous sentir chez nous, Manolo Lago, parrain de Lucette, nous prêtera fort complaisamment un petit studio qu'il possède dans ce même quartier, studio que je vais occuper seul, dès maintenant, délaissant ainsi mon 35 boulevard Notre-Dame (refuge de tant de nuits blanches !) pour le 6 rue Raoul Busquet.

Au bureau, sont entrés dans mon service deux garçons qui ne vont pas tarder à venir grossir le rang des victimes des facétieux tours de passe-passe de l'O.M. : Robert Rebattu et Paul Miguel. Bien qu'ayant été dirigé sur une voie de garage, donc sans aucune perspective d'avenir, je me dois d'admettre que ma vie professionnelle n'est plus en butte aux embûches auxquelles j'ai été contraint de me heurter : la Sécurité sociale ne me pose plus de problèmes, ou plus exactement je ne lui en pose plus. Pour me montrer parfaitement honnête, je n’omettrai pas de préciser que les camarades et amis qui constituent mon entourage direct passent sous silence tout ce qui peut survenir de paranormal durant les heures de travail.

Les manifestations elles-mêmes se font plus rares, apparaissant davantage sous forme de symbole lorsqu'elles surviennent. Hélas, et c'est encore vérifiable à l'heure où j'écris ces lignes, ces symboles se révèlent toujours (lorsqu'on les décèle) postérieurement aux situations qu'ils sont censés nous faire valoir. Ainsi, un soir de la semaine qui a succédé à la chute de la statue de mes futurs beaux-parents, nous avons appris, par courrier, que Gil venait soudainement de perdre son emploi. Comment ne pas y percevoir, en filigrane, l'image de la famille disloquée ? La statue, je le répète, représentait un couple et un très jeune enfant... Egalement, alors que je rentre de Toulon, en ce premier week-end d'automne, comment ne pas penser à un incendie en trouvant la porte de mon appartement de la rue Raoul Busquet léchée par de longues flammes bleues ? Flammes qui se porteront sur un disque de Joe Dassin ("Aux Champs-Elysées"), puis qui disparaîtront sans laisser de traces sur la porte. Le disque, quant à lui, conservera un léger gondolage consécutif à la chaleur.

Là encore, comment localiser le lieu et la date de l'éventuel incendie ? Nous ferons le rapprochement avec l'immense brasier qui réduira en cendres le "Drugstore des Champs-Elysées", quelque deux ou trois jours après, mais sans jamais avoir une confirmation de la chose, d'une manière ou d'une autre.

Dès le début 1973, abordant un plan plus rationnel, Lucette et moi nous démenons avec les formalités inhérentes à notre prochaine union qui sera officialisée le 26 avril prochain. Heureusement, l'Organisation Magnifique nous laisse en paix, n'intervenant qu'une fois dans la salle d'attente du docteur Marcantoni chez lequel nous nous sommes rendus afin de procéder aux examens prénuptiaux. Le médecin, auquel j'avais présenté Jimmy Guieu, ne s'émut pas outre mesure de l'arrivée dans son cabinet de quelques billes d'acier, prévenu qu'il avait été par l'écrivain, et surtout possédant un esprit ouvert à l'irrationnel sous toutes ses formes.

Peu de temps avant notre mariage, Jimmy profita de manifestations qui se produisirent dans son immeuble pour m’inviter avec Lucette à participer à une émission des actualités télévisées régionales, puis, un peu plus tard, à une autre émission plus spécifique animée par Jean-Pierre Cuny sur Télé-Monte-Carlo. Tout ceci était de nature à me permettre de m'exprimer et de clarifier ce que d'aucuns, sous le couvert de la "rumeur", ne manquaient pas de transformer en des propos ineptes, propices à nous faire passer pour Dieu sait quelles victimes des effets de la drogue !

Le 26 avril, la mairie de Marseille enregistra le mariage civil de Lucette Auzié et de Jean-Claude Pantel, accompagnés de leurs témoins respectifs : Manolo Lago pour ma compagne et Gilbert Alessi (un ami d’enfance de l’époque algéroise) pour moi. Le surlendemain, le père Vigneron, dans la superbe église du Sacré-Cœur, sise sur les allées du Prado où tant de projectiles m'avaient escorté, mit sous l'aile protectrice du Créateur un couple de plus.

Tout au long du sacrement, derrière l'autel où le prêtre officiait, une dame du troisième âge filma la cérémonie. Chacun, en la nombreuse assistance, considérant que cette personne faisait partie de l'une ou l'autre famille des mariés, nous ne nous aperçûmes que longtemps après que ce personnage, fort souriant au demeurant, ne possédait pas d'affinités avec les parents et amis invités. Pas plus qu'il n'appartenait au personnel du studio photographique que nous avions réquisitionné pour immortaliser notre union.

Bien sûr, nous comprîmes postérieurement qu'il y avait eu là interférence : l'un de ces "mondes parallèles" chers à Jimmy Guieu nous ayant délégué, en la circonstance, un de ses membres !

Pour la petite histoire, il n'est pas vain de signaler qu'un peu plus d'un an après, nous retrouverons cette dame à l'occasion d'une conférence sur l'ésotérisme donnée un soir dans la librairie de notre ami Alain Le Kern. Certaines péripéties de cette réunion se verront relatées ultérieurement.

Aux quinze jours de voyage de noces passés sur la Côte d'Azur succéda une période de calme, comme il y en eut tant auparavant, que nous mîmes à profit pour compléter les formalités nécessaires à l'acquisition de notre futur appartement. En attendant, nous logions là où j'avais habité avant le mariage : au 6 rue Raoul Busquet.

C'est à la fin du mois de mai que l'Organisation Magnifique se rappela à notre bon souvenir. Et de quelle façon !

Aux alentours de minuit, alors que nous nous laissons porter par notre premier sommeil, des bruits nous extirpent des bras de Morphée et nous incitent à éclairer la chambre. Nous n'y parvenons pas : ni la lampe de chevet, ni la torche électrique, dont le faisceau lumineux se réduit à vue d'œil pour disparaître totalement, ne savent nous prémunir contre l'obscurité qui envahit la pièce. Une obscurité inimaginable : pas une once de clarté, même la lumière de la rue ne filtre pas entre les interstices des volets. D'ailleurs, on ne devine même plus les formes de ce qui nous entoure, et nous sommes plongés dans un véritable décor "tombal" tel que notre imaginaire peut se le figurer. Dans le silence qui succède aux bruits précités et à nos chuchotements d'inquiétude, trois coups retentissent contre l'une des cloisons, exactement de la même façon que lors d'une représentation théâtrale. Et là, tout se met en mouvement dans la chambre, et on peut distinguer, aux bruits qu'ils font, l'identité des objets qui se déplacent autour du lit. Main dans la main nous attendons, parfois plus de deux heures, que la sarabande s'achève. Lucette fait preuve d'un courage exemplaire ; elle n'a qu'une hantise : les réactions des voisins. A l’inverse de ce qui a pu se passer à Villeurbanne, le voisinage va nous occasionner de terribles déboires, allant jusqu'à signer des pétitions faisant état de tapage nocturne. Il faut dire que ces phénomènes "supranormaux" se produisent toutes les nuits...

Les préjudices ne s'arrêtent pas là : notre santé en pâtit. Le matin, il nous faut aller travailler, et le moins que l'on puisse dire est que nous ne sommes pas en état d'assumer une activité demandant un minimum de fraîcheur physique et... mentale ! Heureusement, l'amitié que j'ai posée en toile de fond de ce récit ne se dément pas : Noëlle Gardonne, une collègue de bureau de Lucette, l'invite à dormir chez elle (Lucette n'osant pas raconter nos nuits à ses parents), et Paul Miguel se propose de dormir chez moi pour ne pas me laisser seul. Jimmy et Monique Guieu, de leur côté, passent de temps à autre une partie de la nuit à la rue Raoul Busquet. Parfois, c'est André Dellova qui partage ces nuits de cauchemar. Le docteur Marcantoni nous apporte son soutien par des arrêts de travail qu'il nous prescrit, tandis que Pierre et Jocelyne Giorgi nous accueillent souvent à leur table. Leur petit Christophe, en ces occasions, se révèle être suivi par cette étrange société secrète : ainsi, en plus du fait qu'il réagit avec la plus grande sérénité aux déplacements d'objets (lesquels vont du simple trousseau de clefs se dématérialisant dans le plafond aux boules de pétanque roulant bruyamment sur le carrelage de la salle à manger), il écrit ! Oh ! Il ne rédige pas des nouvelles ou des poèmes, mais il marque, sous les dessins que je lui fais, le nom de l'animal ou de l'objet que je lui ai reproduit, et ce, sans la moindre faute d'orthographe : pour un enfant de moins de trois ans, convenons que cela tient du prodige ! C'est évidemment inquiétant pour les parents, mais nous nous trouvons tous pris dans un tel tourbillon que nous prenons les choses telles qu'elles se présentent, en nous gardant bien de juger quoi que ce soit.

Je ne veux affoler personne, mais je sens bien que l'O.M. est passée à la vitesse supérieure. La peur avait laissé place à une confiance, certes mesurée, après la guérison de Chantal, à la suite des conversations avec Mikaël Calvin et aussi, à un degré moindre, dans la cadre des rencontres de la rue Lafayette, du Prado et de la rue Maryse Bastié. Cette même peur est en train de s'immiscer de nouveau dans ma vie. Elle se présente sous divers aspects, dont le plus marquant s'avère être l'angoisse du lendemain que je découvre par rapport au fait que quelqu'un se trouve, au même titre que moi, à présent directement impliqué dans cette affaire : Lucette.

Nous prenons soin de déserter notre domicile, en général au moins jusqu’à minuit, essayant, par ce moyen, de minimiser les nuisances que notre proche voisinage de la rue Raoul Busquet subit.

Pourtant, n'étant pas en arrêt de travail en permanence, nous avons besoin de sommeil, et il arrive que nous précédions les douze coups de minuit pour retrouver ce qui devrait être notre havre de paix, et qui se trouve être l'œil du cyclone. Une de ces nuits va faire aboutir la demande d'expulsion de l'immeuble dont nous avons fait l'objet. En voici un bref résumé :

Lucette couchant chez notre amie Noëlle Gardonne, Paul Miguel s'est porté volontaire pour dormir - ou du moins attendre le petit jour - à mes côtés. Les trois coups ont été donnés, l'obscurité la plus totale baigne la pièce. De longues minutes s’égrènent, et nous avons le loisir d'entendre le souffle - ô combien accéléré - de notre respiration. Brusquement, la petite armoire où une partie de notre linge est entreposée (la quasi-totalité de nos vêtements se trouvant au "Méditerranée", chez monsieur et madame Auzié) se met à tressauter et à heurter le lit, en en faisant le tour. De son côté, le chauffage d'appoint a déserté son angle et roule dans tous les sens, un bruit de tôle et un grincement sinistre scandant son évolution. Un craquement que l'on apparente à celui d’un objet en bois vient dominer ce concert insolite, provoquant, semble-t-il, un souffle qui n'a rien à envier à une rafale de mistral ou de tramontane. Soudain, l'armoire monte sur le lit et répand son contenu sur Paul, tandis qu'elle me happe et me tient prisonnier quelques instants. Je m'en dégage, ou plutôt "on" m'en libère, alors que je suis en proie à un tremblement général. Paul exprime dans un sanglot le désir que tout s'arrête, mais je ne lui suis d'aucun secours malgré l'expérience qui peut être mienne car, plus que le déplacement des objets eux-mêmes, c'est la densité de la nuit, je le répète, qui est paralysante et conditionne toutes nos réactions. Ceci n'a aucune commune mesure avec la nuit passée à Villeurbanne avec Gil, où la pénombre ambiante permettait de visualiser tout ce qui se passait. Là, rien… Ainsi un bruit de verre brisé, puis un gargouillement émanant du cabinet de toilette ne révélèrent leur origine qu'au terme des hostilités, une fois que nous eûmes recouvré nos esprits.

Un bon moment s’avéra nécessaire afin que nous nous ressaisissions, conséquemment à un cri d'outre-tombe qui venait de parachever le tout. Ce cri terrifiant, ajouté à l'odeur âcre qui enveloppait la pièce et se dissipait dans tout l'immeuble, incita des voisins à alerter les parents de Lucette. Il s’agissait là d’anciennes relations, puisque mes beaux-parents avaient habité l'immeuble juste avant de s'installer au "Méditerranée".

Ainsi, vers six heures trente, alors que la fatigue et l'émotion nous avaient fait sombrer dans un sommeil profond, Paul et moi fûmes réveillés en fanfare par monsieur Auzié, vociférant à la tête d'un groupe de policiers et de voisins avides d'en savoir plus. Tout ce petit monde avait pénétré sans mal dans l'appartement, étant donné que la porte d'entrée avait été arrachée, sans doute à l'instant où nous avions perçu le fameux craquement et le courant d'air ! Détail terrible : la porte avait disparu, s’étant extirpée de ses gonds sans son verrou, lequel était demeuré tiré, le pêne dans sa gâche !

Une fois les volets ouverts, nous ne pûmes que constater, en détail, ce que nous avions entrevu quelques heures auparavant avant de céder à l'épuisement : l'armoire posée à l'envers sur le sol, le chauffage d'appoint couché sous le lavabo, la glace murale pendant en plusieurs morceaux et tenant par on ne sait quel miracle, tandis que du bidet suintait encore de l'encre bleue dont on pouvait suivre la traînée et les flaques sur le parquet, et ce, jusque sur le lit ! Les draps et le couvre-lit avaient absorbé la quasi-intégralité du liquide ; le reste maculait l'un des murs ainsi que le pauvre Paul. Il était aisé, à présent, de situer le gargouillis et, bien entendu, l'âcreté de l'air que nous respirions.

Je me refuse de passer sous silence la raison qui avait réellement poussé les voisins à prendre la délicieuse initiative de téléphoner à la famille Auzié : j'étais censé avoir assassiné la pauvre Lucette, celle-ci poussant un cri avant de rendre l'âme ! Celles et ceux ayant eu le rare privilège d'entendre ce hurlement, par la suite, souriront à cette interprétation de la chose. Sans compter que ce coup de téléphone, procédant à ce qu'il convient d'appeler de l'assistance à personne en danger, n'intervint que trois bonnes heures après le cri inhumain ayant clos, je cite, "le tapage nocturne consécutif à la discussion orageuse d'un couple" !...

Hélas, la bêtise humaine est grande dévoreuse d'amour, et cet appétit féroce qu'on lui reconnaît durant l'enfance a une incidence de toute autre envergure quand elle s'exprime à l'âge adulte : elle ronge l'homme individuellement, "familialement", en chaque nationalité, de sociétés en civilisations. Schismes et guerres prennent leur source sous ce trait de caractère de l'homme, nonobstant, il convient de le déplorer, d’indubitables circonstances atténuantes que cette histoire relatera ultérieurement, relativisant un tant soit peu la responsabilité de notre espèce.

En attendant, les médisances de notre voisinage aboutiront à faire de nous des drogués en manque, des alcooliques invétérés, ou encore des suppôts de Satan célébrant leur culte dans la violence ! Consignons néanmoins qu’a contrario, et conformément à toute exception confirmant une règle, les Montel (nos voisins de palier et, par ailleurs, amis des Auzié) s’opposeront véhémentement à cette calomnie et nous soutiendront jusqu’au bout.

Cette tournure prise par les événements (il a été demandé au parrain de Lucette de pourvoir à notre départ, avis d'expulsion à l'appui) va nous dissocier de certains, pour nous rapprocher d'autres qui ne vont pas ménager leur peine pour nous aider.

Ainsi, s'il est quelqu'un que l'on ne puisse taxer de pusillanimité, c'est bien Jimmy Guieu qui va remuer ciel et terre dans le but de nous constituer un environnement propice à assumer ce genre de phénomènes. Alors que les baies vitrées du "Méditerranée", sous l'impact de billes d'acier de divers calibres, offrent au constat des experts et au regard des curieux d'étranges cratères sur toute leur surface, Jimmy fait venir des huissiers et des officiers de police pour établir des rapports écrits de leurs conclusions. Il invite des témoins par dizaines à se rendre à des réunions où se produisent les phénomènes, des fonctionnaires assermentés, comme des ésotéristes. C'est lors de ces "soirées" (que nous débutons dans un restaurant du Prado et que nous poursuivons chez André Dellova, dans son appartement du huitième étage de "La Marine Bleue", dans le quartier de Saint-Gabriel) que nous rencontrerons notamment Alain Russo, alias Le Kern, René Chevallier, qui est cadreur professionnel à l'O.R.T.F., et son accessoiriste Lucien, Joël Ory, à l'époque directeur régional des assurances Le Monde, Myriam, une médium, ainsi que Pierre-Jean Vuillemin, directeur d'une agence de voyages, qui se propose, en dernier recours, de m'offrir un aller-retour en Turquie, de façon à procéder à un "désenvoûtement" par l'entremise d'une dénommée Sarah. Pierre-Jean Vuillemin considère, en effet, que je suis en quelque sorte "possédé", ne sachant rien des "contacts" que j'ai pu avoir, Jimmy Guieu ayant respecté le silence que je lui avais demandé d'observer à ce sujet.

Par l'intermédiaire d'une agence, nous avons trouvé un petit appartement au numéro 26 de la rue Pierre Laurent, juste à côté de l'hôpital Michel Lévy où, quelques mois auparavant, j'avais accédé à la demande du professeur Serratrice, en me rendant à des séances dites interprétatives des phénomènes que je subissais. De leur côté, monsieur et madame Auzié ont cru bon de se rendre à Toulon afin d’aviser mes parents de ce que j'avais su taire au fil de ces six dernières années. Cette démarche jettera un froid dans les familles et, de notre côté, nous nous dissocierons de nos parents respectifs, ne les voyant que très épisodiquement, en attendant que le calme revienne. Mais ce sont là les prémices de tout ce qui va advenir, de tout ce qui va exacerber l'incommunicabilité faisant de nous des "parias", ceci énoncé sans aucun ressentiment à l'encontre de nos contempteurs. En outre, sachant bien aujourd'hui que le hasard n'existe pas, il faut convenir que cette mise à l'écart avait sa raison d'être, dans le cadre de ce qui avait été concocté depuis, sans doute, un certain jour de la fin juin 1948... Mais que ce petit aparté ne nous éloigne pas de notre narration chronologique des faits.

Alors que les vitres du 26 rue Pierre Laurent s'ornent à leur tour de cratères semblables à ceux qui avaient défrayé la chronique au "Méditerranée" (les billes d'acier qui gravitent autour de nos personnes en étant la cause), Jimmy Guieu multiplie les réunions nocturnes où il sollicite les "bonnes" et les "mauvaises" volontés à venir assister, deux à trois fois par semaine, au déroulement des opérations.

C'est ainsi qu'il a même demandé à l'évêché de Marseille de mettre à notre disposition un prêtre exorciste, comme il en existe dans chaque diocèse. L'Eglise, faute d'accéder à cette requête susceptible de lui valoir une image publicitaire de mauvais aloi, nous a néanmoins délégué l'abbé Roure qui, en sus de sa position d’ecclésiastique, est également détenteur d'un diplôme d'ingénieur en architecture.

Au terme d'une soirée particulièrement mouvementée, le père Roure se contentera, en nous quittant, de me serrer chaleureusement la main, en me promettant de prier pour nous. Sentiment d'impuissance ?... Je "prêcherai" davantage pour un conditionnement extérieur vouant la volonté humaine à un rang secondaire quant aux initiatives à prendre.

La police nous octroiera la présence du chef de ses laboratoires scientifiques, le médecin-colonel Tirou, qui ne pourra qu'apporter son témoignage, sans se laisser aller à plus d'explications. Bien sûr, assister à plusieurs reprises à la sortie de ses gonds d'une porte, à l'envol d'une bouteille familiale de jus de fruit brisant la vitre d’une fenêtre de la pièce dans laquelle nous nous tenions (et surtout la récupérer intacte (!) huit étages plus bas), se voir, comme Marcel Voulon (un médium, ami du regretté pilote automobile François Cevert), recouvert d'encre rouge, tandis que se lacérait de l'intérieur son costume sans que nul ne le touchât, ne peut que valoir un sentiment de résignation. Ce ne sont pas Alain Le Kern et sa compagne, le docteur Humbert Marcantoni, monsieur et madame Joël Ory, ou encore René Chevallier et son assesseur Lucien qui me contrediront.

Malgré un matériel ultra-sophistiqué (les caméscopes n'existaient pas à l'époque), René Chevallier ne pourra jamais filmer quoi que ce soit, la caméra "disjonctant" ou se baladant sans qu'on puisse la maîtriser ! Nous n'eûmes pas plus de chance pour ce qui concernait le plan sonore : alors que les magnétophones tournaient sans arrêt, nous ne pûmes jamais y enregistrer le terrible cri qui marquait la fin de ces soirées. Pourtant nos conversations figuraient sur les bandes, ainsi que les bruits de chute consécutifs à l’éjection de leur siège des participants à ces assemblées, au cours desquelles nous nous comptâmes, parfois, jusqu'à trente ! Les "festivités", quant à elles, s'échelonnaient toute la nuit, jusqu'à cinq ou six heures du matin quelquefois.

Tout juste Jimmy Guieu put-il prendre quelques photographies de certaines scènes, son flash ne fonctionnant pas à tous les coups. Gilbert Marciano, Pierre Giorgi, Jacques Warnier, Pierre Montagard et surtout André Dellova se proposent de temps à autre de m'accompagner au 27 rue Lafayette, mais je n'adhère pas à cette idée : j'ai la sensation qu'une rupture s'est produite avec l'Organisation Magnifique, une rupture au point de vue de la communication proprement dite. Et puis je sais d'expérience que ce sont "eux" qui décident de tout ce qui est "contact" ; alors à quoi bon prendre des risques ? Je ne tiens pas à exposer Lucette, pas plus que tous ceux qui ne ménagent pas leur peine pour m'épauler dans ces moments propices à l'éclosion d'un grand isolement psychologique ! Je préfère me confiner à ce qui est entrepris par les amis et connaissances de Jimmy Guieu, même si je sais qu'il y a toutes les chances pour que rien de véritablement concret n'aboutisse.

Ainsi nous nous rendons un soir au 15 quai de Rive-Neuve, à quelques mètres des embarcadères dansant sur les eaux du Vieux-Port, chez madame veuve Tiret (dont le mari était juge) qui, en tant que médium, se propose de me faire remonter dans le passé.

Colette Tiret entrera un moment en transe et décèlera en moi une propension à intercepter des forces occultes, tandis que dans la pièce chacun saura ressentir une ou des présences qui ne se manifesteront pas dans le "registre habituel". Là, sans aucun doute, se situera le fait nouveau à retenir pour l’avenir, mais en suis-je alors bien conscient ?

Pierre-Jean Vuillemin, Joël Ory et Alain Le Kern, en attendant, sont prêts à se cotiser pour me payer le voyage qui me permettrait de consulter Sarah à Istanbul : ils désignent même Jimmy Guieu pour m'y accompagner. Se rangeant à l’opinion de Myriam, René Chevallier pense que nous n'avons pas encore abattu toutes nos cartes : tous deux suggèrent que je consulte Dakis qui est réputé comme étant un médium extraordinaire, ayant acquis une science particulière dans les Iles.

Myriam prend donc rendez-vous chez celui qui est considéré, à l'époque, comme le plus jeune voyant de France. Dakis donne alors ses consultations au 103 de la rue Saint-Jacques, à deux minutes de marche de l'église de la rue Sylvabelle où officie l'abbé Roure, c'est-à-dire à cinq cents mètres de mon bureau du boulevard Notre-Dame où, tant bien que mal, je continue à me rendre. C'est bien sûr avec Lucette, mais aussi avec André Dellova, dont les voisins commencent à se plaindre (à cause des nuits bruyantes que nous passons chez lui), que je me rends chez celui qui va devenir, en plus de mon ami, le grand témoin du dénouement de la première moitié de cette histoire.

Jean-Claude Dakis se montre très attentif au résumé que je lui fais de ces dernières années de ma vie. Il s'émeut devant les doléances d'André et plus encore face aux vingt et un ans de Lucette. Il compatit sincèrement au malheur de celle qui, en devenant ma compagne, s’est trouvée ainsi confrontée à l'incompréhension de sa famille, alors qu'une telle situation requerrait plutôt un grand besoin de réconfort. Il exclut immédiatement que ladite situation ait pris sa source dans un envoûtement quelconque, alors que, comme de coutume, je n'ai fait aucune allusion à mes "contacts"... Toutefois, pour mieux juger des faits, il nous invite à dîner le soir même dans un restaurant proche de notre domicile, près de la place Castellane.

Il est à peine vingt heures lorsque nous nous installons dans un petit établissement discret. Ont pris place Lucette, André Dellova, Dakis, qui s'est fait accompagner par Yoann Chris, l’un de ses confrères, et celui qui vous conte cette histoire. Nous passons la commande à la serveuse, et là, nous sommes un tantinet surpris de la voir d'abord dresser le couvert pour six, alors que nous ne sommes que cinq... Nous le lui faisons remarquer ; elle s'emploie donc à remporter ce qui est en trop... pour revenir séance tenante avec six parts. C'est trop flagrant pour être fortuit, aussi nous observons le silence, tandis que je vois le visage de Dakis prendre diverses expressions. Peu habitué à ce qui lui arrive, il nous engage à regarder discrètement sous la table, et c'est ainsi que nous pouvons voir que ses pantalons ont été subrepticement retroussés jusqu'au-dessous des genoux !

Un cliquetis nous interpelle, et nous pouvons assister, en nous retournant, à l'entrechoquement de coupes à dessert placées sur une étagère élevée : ce petit concert dure suffisamment longtemps pour n'échapper à personne. La serveuse comme les deux ou trois couples attablés dans la salle manifestent une certaine surprise, puis, pour se rassurer, attribuent le phénomène à des vibrations dues à la circulation automobile, pourtant bien fluide à cet instant de la journée. Fait curieux, en desservant ce qui subsistait du premier plat, l’employée du restaurant a laissé la part en trop que nous n'avions pas touchée, mieux, en nous apportant la suite, elle persiste à nous servir six assiettes ! Nous n'avons pas le loisir de commenter longuement la chose car un convive vient nous rejoindre, alors que ce n'était même pas prévu par lui : il s'agit de notre ami René Chevallier. En effet, René vient de tomber en panne devant le restaurant et y est entré pour téléphoner à sa femme, de façon à ce qu'elle vienne le chercher. Nous lui résumons les événements, et c'est ainsi que René participe à notre dîner qui se terminera tout à fait paisiblement.

Il n'est pas superflu de noter que, lors du paiement de la note, Dakis ne s'acquitta que de cinq repas, le sixième, comme on est en droit de le penser, ayant vraisemblablement échappé aux sens des responsables de la cuisine et du service en salle ! Mais Dakis et Yoann Chris, quoique subjugués, étaient loin d'avoir tout vu pour leur baptême du feu !

Alors que nous attendons sur le Prado l'épouse de René, une bouteille éclate et une plaque d'égout joue aux soucoupes volantes ! D'autres projectiles tournoient autour de nous sans atterrir, ce sont avant tout des billes d'acier. Dakis prend alors dans son cartable un livre de prières et m'invite à les réciter avec lui sur un banc public. Nous sommes à peine assis que le banc se met à se mouvoir sous nos postérieurs, comme s'il était en caoutchouc. Inutile de préciser que nous délaissons bien vite ce siège récalcitrant pour continuer nos invocations debout. Mal nous en prend car des coups viennent nous assaillir : de cinglantes gifles s'abattent sur nos nuques, alors que nous protégeons nos têtes dans nos bras, plus par réflexe que pour parer quoi que ce soit. Les badauds nous regardent, hébétés : gesticulant et courant de tous côtés, nous jurons à chaque horion reçu, bien que tout à fait conscients de notre impuissance à endiguer cette vague de violence subite.

Alors qu’une accalmie vient de survenir, Lucette, à juste titre, considère que nous ne devrions pas encore réintégrer notre appartement. Les Chevallier, qui viennent de se retrouver, proposent à André Dellova de le raccompagner chez lui, à Saint-Gabriel. Il s’agit là d’une sage décision à laquelle notre ami André se rallie, après force palabres durant lesquelles nous le convainquîmes de renoncer à s'inquiéter de notre sort. Sort que nous avons décidé de remettre entre les mains de Jimmy Guieu que nous nous apprêtons à rejoindre, chez lui, à Sainte-Anne. Yoann Chris dispose d'une Volkswagen qui est la copie conforme de celle que Walt Disney a porté au cinéma, sous le nom de "Coccinelle".

La comparaison ne s'arrête pas au modèle du véhicule, loin s'en faut : la réalité dépasse la fiction au moment où, peu après nous être installés dans la voiture, cette dernière emprunte les trajectoires les plus imprévisibles. Yoann Chris n'a de conducteur que le nom, il tient le volant tandis qu'avec Dakis et Lucette, nous nous agrippons où nous pouvons : tableau de bord, portière, siège, en criant comme on le ferait sur le grand 8 de quelque fête foraine. Le trajet s'accomplit sans dommage, bien que nous ayons zigzagué d'un trottoir à l'autre, entre les voitures garées en épi et les piétons déambulant sur ces allées du Prado où le matin se tient le marché, et où le soir nous avions tant et tant de fois servi de cibles à "ceux" qui ont, semble-t-il, singulièrement amélioré leur potentiel d'action. J'avais pressenti cette "escalade" sans que j'en pusse dire pourquoi : sans doute nous approchions-nous de ce que Mikaël Calvin avait perçu en son temps...

Parvenus chez Jimmy Guieu, nous n'y trouvons que Monique qui nous invite à patienter en nous offrant des rafraîchissements, son écrivain de mari se trouvant dans le Vaucluse où il donne une conférence. La banquette sur laquelle nous avons pris place n'a pas l'air de nous apprécier davantage que le banc public du Prado tout à l'heure : elle nous vide carrément en décollant d'un bon mètre du sol. Quelques billes d'acier percutant les cloisons de la salle de séjour, Monique nous engage, pour le "confort" des voisins, à attendre Jimmy à l'extérieur. Elle rédige un mot à l'attention de ce dernier, et puis nous descendons donc dans la rue. Là, comme il fallait s'y attendre, nous avons droit à toute la panoplie des facéties habituelles. Cela va de la bouteille qui rebondit sur les véhicules en stationnement au rocher percutant la vitrine d'un magasin de meubles. Nous sommes tout étonnés de ne pas nous voir interpellés par les policiers qui font leur ronde, juste à ce moment, alors que nous sommes les seuls et uniques piétons à nous trouver à proximité de la vitrine, ou du moins de ce qu'il en reste. Sans doute l'effet d'invisibilité (que j'ai précédemment assimilé à celui d'une bulle qui isolerait les protagonistes de cette forme de vécu) joue-t-il pleinement son rôle dans ce cas précis où nous devrions être considérés (au moins) comme des témoins par la patrouille. Celle-ci marquera un temps d'arrêt devant les dégâts causés au magasin, avant de poursuivre son chemin.

Prenant notre air le plus naturel, nous continuons à déambuler dans les rues et ruelles du quartier Sainte-Anne, lorsque, comme à Lyon, une voix lointaine me parvient, m'indiquant que Jimmy Guieu vient d'arriver. Toujours escortés par des blocs de pierre éclatant de-ci de-là et devancés par mes chaussures qui marchent à une cinquantaine de mètres de notre petit groupe, nous arrivons devant l'immeuble où nous pouvons effectivement constater que Jimmy est bien là : il est accoudé à son balcon, au premier étage, et il ne s'en faut guère pour que je le rejoigne, puisqu"ils" me font léviter à une bonne hauteur, avant de me déposer sur le toit d'une voiture en stationnement ! Ayant récupéré mes souliers, nous montons chez nos amis et leur racontons notre soirée, laquelle s'achèvera sur des lits de camp. Là, nous entendrons le bruit d’un galop de cheval, le cri terrifiant habituel, puis le sommeil nous surprendra enfin.

 

 

 

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