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Chapitre 14

 

 

 

 

 

Nous sommes à Toulon : ma mère, s'inquiétant de ne pas avoir de nos nouvelles, m'a persuadé, par téléphone, durant mon travail, de venir passer le week-end en famille. Nous avons donc déserté le 26 de la rue Pierre Laurent où un certain remue-ménage, causé par les cratères "décorant" les baies vitrées, laisse poindre une certaine inquiétude en nos esprits fatigués.

Bien sûr, la perspective de "savoir" bientôt, comme beaucoup d'éléments pouvaient le laisser transparaître, apaisait un tant soit peu le climat de grande agitation qui régnait, mais cette espérance n'excluait nullement ce sentiment de crainte quant aux formes que cela prendrait. Mes parents me sentaient préoccupés, et la discrétion que j'observais pour ne point les troubler ne les rassérénait pas. Bien au contraire : ils savaient depuis toujours que je n'avais aucune attirance pour les sentiers battus, et mes silences, à certaines de leurs questions, n'étaient pas interprétés comme de simples cachotteries, mais comme une adhésion de ma part à une inavouable démarche. De surcroît, la récente visite de mes beaux-parents avait eu le don d’aiguiser la curiosité de ma mère qui, depuis, m’avait maintes fois appelé au téléphone. Posant des questions plus ou moins insidieuses, cette dernière avait usé de toute l’expérience qu’elle possédait de ma personne dans le but de me faire avouer de quoi il en retournait exactement. En désespoir de cause, elle m’avait même obligé à lui jurer que je ne m'étais impliqué dans rien qui ne ternît tôt ou tard l'honneur de mon père. En mon for intérieur je souriais car, si ma mère avait su l'intégralité de ce que m’avaient fait endurer ces dernières années passées loin du cocon familial, elle aurait sûrement ameuté le monde entier !

Ce passage à Toulon m'avait toutefois fait le plus grand bien ; j'avais foulé mes parcours de cross de l'U.S.A.M. et refoulé certaines de mes angoisses. J'avais aussi vu Chantal, laquelle se portait comme un charme, son mari Roberto ainsi que Peggy, et surtout Alain Saint-Luc qui nous avait présenté sa fiancée Danièle. Il n'avait manqué là que Gil et Claudine, mais Renée Coutance, qui avait eu de leurs nouvelles récentes par courrier, les attendait pour la fin de l’été ou le début de l’automne : nous nous verrions donc là.

Ce bain de jouvence m'avait en quelque sorte régénéré, pour subir ce qui, prochainement, n'allait pas manquer de nous survenir à Marseille. Lucette, de me voir ragaillardi, affichait de son côté une mine plus en rapport avec cette joie de vivre et cette fraîcheur que j'avais appréciées en elle, les premiers instants de notre rencontre, et ceci expliquant cela, elle me transmettait une énergie supplémentaire. Une énergie qui se traduisait par cette certitude retrouvée dans ce que Mikaël Calvin avait su réveiller en moi, pour me le faire ensuite exposer au grand jour, et qu'il définissait par le mot "Amour".

L'Amour, si souvent galvaudé en notre mode de vie, renaît toujours de ses cendres, et c'est en son nom que je n'oubliais, ni n'oublierai jamais Michel Aguilo, Christian Santamaria, ou encore Gilbert Marciano, que je fréquentais moins de par le changement profond s'étant opéré dans ma vie, sur de multiples plans ; cette assistance qu'ils m'avaient portée, me soutenant envers et contre tout, était de celles qui donnent chaud au cœur, alors qu'il eût été de bon ton de m'éviter, comme certains le préconisaient, notamment dans la perspective d'une promotion professionnelle chère à tout fonctionnaire qui se respecte.

En revanche, Jean-Claude Panteri demeurait toujours dans mon entourage direct, bien qu'il n'assistât pas assidûment aux soirées mises sur pied par Jimmy et ses amis. Je déjeunais parfois avec lui, ce qui l'avait d'ailleurs autorisé à entendre, lors d’un de ces repas pris au "Madrigal", petit restaurant de la rue Dragon, le fameux galop de cheval qui accompagnait souvent les rencontres avec autrui, de quelque nature qu'elles fussent. Panteri, de par sa grande culture, avait une propension à mettre en exergue un aspect spirituel à toutes choses : il était parvenu, d’une certaine manière, à exercer une forme de continuité dans cette interprétation des faits que savaient avoir Mikaël Calvin et, à un degré moindre, Pascal Petrucci. Il était devenu, à mes yeux, l’image de cette sérénité sans laquelle il est impossible de faire objectivement l'analyse des situations, privilégiant la "patience" à la "passion". En exagérant, je dirais que son attitude, qualifiée par d'aucuns de flegmatique, me faisait trouver parfois normal ce qu'il m'était donné de vivre.

Les autres, plus présents au moment de l'accomplissement des faits, qu'ils se nomment Warnier, Gardonne, Giorgi, Rebattu, ou bien Miguel, savaient, de leur côté, faire abstraction de leur personne pour que nous ne fussions pas trop coupés, Lucette et moi, de la société et de ses principes : ils étaient le trait d'union sans lequel il eût été difficile de donner le change au simple quotidien, surtout au niveau de la vie dite professionnelle. Là encore, il convient de citer le docteur Humbert Marcantoni qui avait le don d'amalgamer "science" et "sentiments", de façon à nous maintenir dans un état de santé acceptable, nous garantissant l'équilibre nécessaire pour assumer la dualité de notre mode de vie.

Nous passâmes quelques soirées sur le Prado à voir et à recevoir, comme le pauvre Paul Miguel, des tables de bar en fonte de plus de vingt-cinq kilos qui défiaient les lois de la pesanteur à plus de deux mètres du sol (sans rien renverser de ce qui se trouvait sur les plateaux). Nous dûmes convaincre les tenanciers de ces bars que nous ne nous adonnions pas au "spiritisme" (sous les yeux des badauds subjugués), avant d’assister à des apparitions qu'on aurait pu considérer comme holographiques si nous n'en avions pas éprouvé le contact physique et entendu la sonorité.

Ainsi, alors que Dakis, fortement éprouvé par ce qu'il partage avec nous, soigne un début de jaunisse, nous nous trouvons coincés dans l'ascenseur de notre immeuble.

De façon identique à ce qui se produisait au 27 rue Lafayette, la cabine dans laquelle ont pris place, en ma compagnie, Lucette et André Dellova, monte et descend sans marquer d'arrêt nous permettant de nous en extraire. Au bout d’une vingtaine de minutes de ce manège, l'ascenseur s'immobilise et nous nous retrouvons en sous-sol, alors que l'immeuble n'en comporte pas. Nous faisons rapidement le tour des lieux où la lumière fait cruellement défaut et, ne trouvant pas d'issue, nous réempruntons l'ascenseur que Lucette a pris soin de garder en maintenant la porte ouverte. Là, sans que nous programmions un étage précis, nous nous retrouvons devant l'entrée de notre appartement. Nouvelle frayeur : il est impossible d'ouvrir et donc d'entrer. Que faire ? La nuit ne va pas tarder à tomber et, selon le "programme de la soirée", nous risquons de troubler la quiétude de l'immeuble. Jimmy et Monique Guieu sont absents de Marseille, et Lucette conseille donc de nous rendre chez les Gardonne, Noëlle nous ayant proposé de la joindre à n'importe quel moment de la journée ou de la nuit si la situation l'exigeait. Cette dernière nous invite à dîner ; soudain, alors que l'on attend que Jean-Louis, son mari, nous rejoigne, son chat pousse un cri et se fige en hérissant son poil. Par terre, à moins de cinquante centimètres de lui, une énorme araignée velue avance ! A sa vue, André s'écrie :

- Une mygale !

Paniquant, Noëlle et Lucette se réfugient dans une chambre, tandis qu'avec André, ayant ôté nos ceinturons, nous nous apprêtons à faire face au monstre.

Le spectacle est terriblement impressionnant : l'araignée est tellement grosse qu'elle occupe la superficie d'un carreau sur le sol, c'est-à-dire qu'elle couvre une surface d'une cinquantaine de centimètres carrés. Seul, je prendrais les jambes à mon cou et sans nul doute j'améliorerais tous mes records de course à pied ! Mais il y a Noëlle et Lucette qui ont au moins aussi peur que moi, et puis, heureusement aussi, il y a André dont je sais la force colossale. Il me recommande de le laisser faire et de tenir le ceinturon par la courroie, de façon à frapper avec la grosse boucle métallique si d'aventure il ratait son coup. Evidemment, je ne m'attends pas à une issue favorable en cas de lutte : je ne peux ignorer que cette araignée est dirigée à distance et qu'elle répond à des êtres qui m'ont démontré cent fois leur savoir-faire, leur puissance. Quelles chances peut posséder un champion d'arts martiaux, même sculptural comme peut l'être André, de triompher du surnaturel ? De la chambre, à travers la porte, Noëlle nous crie qu’il y a, dans le hall, accroché au mur, un fusil de chasse que Jean-Louis utilise pour la saison, et que les cartouches se trouvent dans le placard du vestibule. André s'en saisit alors que la mygale grimpe à présent le long du mur de la salle à manger. Il n'aura pas besoin de tirer : l'horrible bête vient de disparaître dans le plafond, rappelant, à cet effet, la dématérialisation du trousseau de clefs chez les Giorgi ! Après un laps de temps nous autorisant à dire que tout danger était écarté, nous fiant quasi essentiellement au comportement du chat qui avait visiblement retrouvé son calme, nous invitâmes Lucette et Noëlle à sortir de leur cachette.

Il n'est pas faux de considérer que les émotions creusent. Le repas que nous prîmes pourrait l'attester, mais sa digestion ne se déroula pas comme nous eûssions été en droit de l'espérer. Effectivement, les Gardonne nous ayant fort gentiment raccompagnés, nous ne trouvâmes toujours pas de "sésame" ou une autre autre formule magique pour que notre porte daignât s'ouvrir. La solution la plus avantageuse s'avéra être alors le "Méditerranée", dont Lucette détenait un double des clefs. Nous entamions juillet, et la famille Auzié, au grand complet, avait, comme chaque été, déserté l'appartement du centre-ville pour la maison de campagne d'Auriol. Les six pièces comportant quatre chambres, nous avions largement la place de dormir avec André, Noëlle et son mari, nos amis refusant de nous quitter.

Prenant toutes les précautions pour tenter de passer inaperçus, nous nous introduisîmes presque clandestinement dans l'immeuble, ne pouvant toutefois rien pour empêcher une bille métallique de creuser un cratère au centre de la nouvelle baie vitrée, la précédente, comparable à un morceau de gruyère, ayant été jugée indigne de l'entrée d'un immeuble dit de grand standing.

Je revois et reverrai toujours le piano droit auquel s'assit André pour accompagner Noëlle, laquelle voulait pousser la chansonnette dans le but, sans doute, de décrisper l'atmosphère quelque peu tendue dans laquelle nous évoluions. Dans la salle de séjour, où nous prenions des rafraîchissements dans la moiteur de cette nuit d'été, nous allions encore gravir un palier supplémentaire dans l'escalade de "l'inimaginable".

Parmi les partitions qui s'amoncellent sur le pupitre, Noëlle a choisi une chanson de Pétula Clark qui s'intitule "Bleu, blanc, rouge". Tandis qu'André, s'appliquant à jouer en sourdine, vient d'interpréter l'introduction, notre amie, avec des dons d'imitatrice indubitables, a entonné le premier couplet, puis le second, et c'est alors qu'enchaînant la première phrase du refrain, retentit, pendant les mesures libres, la musique dudit refrain sous forme de sifflement ! Cela provient de plusieurs pièces à la fois, si l'on se réfère à la répercussion légèrement décalée du son. C'est un moment de grande émotion : nous nous regardons tous en silence, avant que nos yeux ne se portent vers la porte vitrée de la salle de séjour, ouverte à deux battants.

Chacun scrute le couloir sombre et s'attend à voir apparaître quelqu'un dans l'embrasure de la porte. Combien de temps s'est écoulé avant que nous échangions un mot ? Je ne saurais le dire. Mais la tension baisse peu à peu, bien que nos visages semblent encore plus blafards sous la sueur qui les baigne. Nous nous levons simultanément et nous nous risquons à faire quelques pas dans la salle. André avance vers le couloir en sifflant l'air qu'il jouait il y a quelques minutes : un sifflement, puis deux, puis trois lui font écho. Adoptant alors une position dite de "kata", notre ami avance ainsi d'un pas dont il fait usage lorsqu'il se livre à ses exercices de combat, tout en continuant de siffler, tandis que Lucette actionne l'interrupteur et éclaire le couloir, puis chacune des autres pièces.

Les sifflements s'arrêtent, mais pour laisser le champ libre à un autre bruit, celui d'un liquide qui coule : contre le mur du hall d'entrée, du sang se déverse en mince filet ! Tour à tour, nous l'épongeons avec une certaine répugnance, alors que, plus que jamais, nous ressentons des présences à nos côtés.

L'éclairage a baissé d'intensité, il s'est voilé. Une odeur étrangère à celles de la maison flotte. Le sang ne coule plus. Il n'en subsiste, sur la tapisserie unie, qu'une perle qui se coagulera, peut-être pour témoigner que nous n'avons pas rêvé. Tout ceci n'est guère rassurant, la signification nous en échappe totalement. Et comme le cri ou le galop tardent à se faire entendre, nous demeurons dans l'expectative, ne sachant pas si, oui ou non, nous avons toute latitude pour aller nous coucher. Finalement, la persistance d'absence de manifestations nous engagera à gagner nos chambres peu après minuit.

Se rendre au bureau, au sortir d’une telle nuit, n'est pas une sinécure. Pourtant, pour reprendre une expression ô combien galvaudée, la vie continue, et il faut s'astreindre à des contingences dont nous nous passerions volontiers. Heureusement, dussé-je me répéter, nos camarades de travail sont là pour compenser les baisses de régime que nous ne manquons pas de connaître durant la journée. Lucette, à son tour, découvre les affres de la mutation : elle quitte son service social (où Noëlle Gardonne et Martine Barjetto, entre autres, ont su faire montre de beaucoup de sollicitude à son égard) pour atterrir dans un "central dactylo", lequel est totalement inadapté à tout ce à quoi elle est confrontée.

Il ne faut pas s'ôter de l'idée que nous avons à faire face à deux formes de réalité et que, si nous sommes incontestablement conditionnés - à notre insu, bien sûr - pour supporter ce que nous vivons au niveau du "paranormal", nous nous trouvons quelque peu déphasés dès qu'il s'agit de retrouver les automatismes inhérents à un comportement social normal. Toutefois, déduire, sans risque de beaucoup se tromper, que cela ne pourra se prolonger indéfiniment n'est pas faire montre d'une grande perspicacité.

D'ailleurs, Humbert Marcantoni ne s'y trompe pas : nous suivant régulièrement, il ne manque pas de constater un état de fatigue générale, confirmé par une hypotension attribuable à une récupération très insuvfisante. C'est pourquoi il nous prescrit, à dater de ce lundi 9 juillet, quinze jours de repos qui vont s'avérer les bienvenus car, bien que ne le sachant pas encore, nous sommes entrés dans la semaine où chaque jour qui s'écoule nous approche du jour J, en d'autres termes, du dénouement du premier acte.

Mardi 10 juillet au matin, nous recevons la visite de mon beau-père qui, toujours aussi bougon, nous demande de nous rendre le plus rapidement possible au siège de la société civile immobilière du "Méditerranée", pour y rencontrer le directeur général avec lequel il entretient des relations d'affaires. Pressentant encore des problèmes, nous y allons sur-le-champ.

A la suite des bruits ("ragots" serait plus approprié) colportés dans le quartier, de la rue Raoul Busquet au "Méditerranée" (la rumeur ayant même gagné la rue Pierre Laurent…), concernant les inexplicables cratères creusant les baies vitrées, le promoteur, à qui nous avons réservé notre futur appartement, nous a convoqués. Sans doute conforté, "grâce" au témoignage du père de Lucette, dans sa conviction quant à notre responsabilité - ou plus exactement ma responsabilité - dans le déroulement de ces étranges phénomènes, il nous avise alors de son "non-consentement" à nous vendre l'appartement que nous avions choisi dans son nouvel immeuble. Cette décision est motivée aussi bien par le prestige de sa société que par un désir de sécurité pour ses futurs copropriétaires. Toutefois, il nous remet un chèque dont le montant est très légèrement supérieur aux arrhes que nous lui avions versées lors de la réservation, accomplissant ce geste de générosité pour, paraît-il, nous dédommager d'une forme de préjudice moral. Ceci, il va sans dire, en échange d'une lettre de désistement écrite de ma main et portant nos signatures. Sur le moment, il s'agit tout de même d'une déception, et, bien qu'elle n'en fasse rien voir, je sais que Lucette vient d'accuser là un nouveau coup car elle avait investi une bonne part de ses rêves dans l'acquisition de cet appartement.

A quelque chose malheur est bon : nous pourrons ainsi acheter les meubles et appareils ménagers qui nous font encore défaut. Nous effectuons cette démarche dans la foulée, commandant cuisinière électrique et machine à laver dans un grand magasin avoisinant la place Castellane. La livraison et l'installation sont prévues juste après la fête nationale : cet épisode vaudra d'être raconté...

Mais procédons par ordre. Peu avant de partir passer quelques jours à Lourdes, tel qu'il l'a prévu, Dakis a tenu à ce que nous nous réunissions, et, en ce mardi soir, c'est ce que nous faisons à mon domicile. C'est dans la grande pièce qui sert de salon, de salle à manger et de chambre qu'assis autour de la table ou sur la banquette-lit, nous commentons les événements des derniers jours.

L'anecdote du "Méditerranée" relatée, Dakis, qui est féru de chanson française, encourage André à m'accompagner à la guitare dans quelques-unes de mes chansons. Ce dernier s'exécute et, de cette façon, nous passons en revue une demi-douzaine de morceaux, nous interrompant uniquement afin de laisser le temps à Yoann Chris d'enclencher son magnétophone pour nous enregistrer. Et voilà que j'entonne "Ultime Carnaval" dont je vous ai déjà parlé dans un chapitre précédent (thème : la mort d'un Noir brésilien au carnaval de Rio). Il y a environ deux minutes qu'aux accents de la bossa-nova, j'ai entrepris d'agresser l'ancestrale indifférence. Soudain, d'un bond, Dakis se lève et interrompt l'enregistrement, s'écriant :

- Je connais cette chanson !

Je le mets en garde contre une possible confusion de sa part, mais rien n'y fait. Il jure ses grands dieux qu'il a déjà entendu cette mélodie et ces paroles. N'ayant eu l'opportunité d'interpréter "Ultime Carnaval" qu'en une seule occasion, je lui rétorque alors qu'il ne peut avoir entendu ma chanson qu'au cours de l'automne 1971, lorsque Peggy m'avait fait participer au concours du "Coup de Pouce" au casino de Cassis. A ces mots, Dakis se décontenance totalement, visiblement aussi ému qu'en face d'un phénomène paranormal. Sa faconde, muée en une sorte d'ânonnement intraduisible, a plongé la pièce dans un silence de cathédrale qu'il ne laisse à personne le soin de rompre. Son regard, dans lequel baigne un sourire entendu, me fixe avec insistance. Il se rassied alors, comme si un poids invisible s'était employé à lui faire fléchir d'un seul coup les genoux. Une gorgée de whisky a raison de son bégaiement, et voilà qu'il me décrit avec force détails tel que j'étais effectivement apparu en cette soirée, dans un costume blanc ne contrastant avec la pâleur de mon trac qu'à la faveur d'un foulard de soie bleu marine, noué autour de mon cou.

Ainsi, pratiquement deux ans auparavant, Jean-Claude Dakis, qui se trouvait être un spectateur parmi tant d'autres dans la salle de spectacle du casino de Cassis, avait rencontré, sans le savoir, celui avec lequel il allait partager, au fil des années, l'Initiation et le Message, pour reprendre la définition d'Olivier Sanguy dont ce dernier voulait d'ailleurs faire le titre du film qu'il réalisa avec Jimmy Guieu, quelque vingt années plus tard[1].

Cette nuit-là, Lucette se réveilla en sursaut, victime d'un cauchemar qui, hélas, n'était rien d'autre qu'un rêve prémonitoire. Elle m'annonça, alors que, brisé par la fatigue des nuits et des jours précédents, je m'étais laissé envelopper par un sommeil des plus profonds, qu'un avion avait pris feu et venait de tomber sur une piste d'aérodrome. A cette époque, Lucette n'était pas coutumière du fait, ce qui ne m'empêcha pas, tout en la rassurant, de la prendre au sérieux : c'était bien la moindre des choses, étant donné le caractère plus qu'insolite des événements auxquels il nous était donné de participer.

Mercredi 11 juillet : nous allumons la radio, dès notre lever, pour écouter les informations qui ne font part d'aucune catastrophe aérienne. Lucette se réfugie alors dans sa théorie de cauchemar… Bien que je ne l'en dissuade pas, je demeure perplexe, sachant trop bien qu'une telle vision ne saurait être fortuite. De toute façon, lieu et temps nous ont toujours échappé en matière d'événements appelés à se produire, exception faite pour le slalom spécial des olympiades de Grenoble, le 17 février 1968...

En fin de matinée, je me suis rendu au service des fournitures de bureau de la Sécurité sociale, où Robert Rebattu s'affaire seul, en l'absence de Giorgi. Je conte à Robert nos dernières mésaventures, dont la résiliation de l'acte d'achat de l'appartement que nous "convoitions". Robert m'invite alors à faire parvenir une demande de logement, comme il vient de le faire pour son compte, à la C.P.L.O.S.S. (commission paritaire des logements des organismes de Sécurité sociale). Il se propose, du fait que je suis en congé de maladie, d'aller chercher lui-même, auprès de monsieur Valentin, responsable de tous les projets de cet ordre, les imprimés nécessaires à l'opération.

Monsieur Valentin, homme affable d'une cinquantaine d'années, effectue ses permanences dans un petit bureau qui jouxte le mien au 14 boulevard Notre-Dame. De ce fait, nous nous connaissons déjà et, sans que nous entretenions des rapports particuliers dans notre profession, il est au courant de tous les tracas que j'ai pu subir avec notre employeur. Il ne lui en faut pas davantage pour remettre à Robert Rebattu deux exemplaires d'un formulaire sur lesquels il ne me reste plus qu'à établir ma demande de logement à l'O.P.A.C. (Office public d'aménagement et de construction). Qui plus est, il se trouve que le "paranormal", de par la relation de cause à effet qu'il inspire, m'autorise à bénéficier du statut de "cas social", et que mon dossier, une fois rempli, sera traité en priorité. Monsieur Valentin s'est avancé au point de promettre à Robert que les Pantel seraient logés, au pis aller, à la fin de l'automne, les vacances ralentissant les démarches administratives, sous toutes leurs formes.

Si elle atténuait sensiblement le désappointement de la veille, cette bonne nouvelle que Robert nous apporta en fin d'après-midi ne résolvait pas tout, loin s'en faut. Comment ne pas s'avouer que, dans notre cas, habiter en collectivité semblait pour l'heure une gageure, le "provisoire" ne cédant jamais sa place qu'au "momentané". Comme a si bien su le chanter Georges Moustaki, nous étions appelés à vivre sans projets, sans habitudes... Bien entendu, cette forme de perspective ne m'interdisait nullement de remplir les imprimés que Robert avait eu la gentillesse de nous apporter, démarche à laquelle je m'adonnai sur-le-champ, de manière à ce que notre ami transmît dès le lendemain le dossier à la C.P.L.O.S.S., monsieur Valentin devant partir très prochainement en congé.

Nous venons à peine de nous séparer de Robert que la sonnerie retentit : c'est Paul Miguel qui, de passage dans le quartier, s'en vient nous rendre une petite visite. Il est accompagné d'un de ses camarades, et il ne faudra pas cinq minutes pour que ce dernier manifeste une soudaine envie de rentrer chez lui. Cette attitude, toute de spontanéité, est sans doute imputable à l'étonnement de ce pauvre garçon qui, ne sachant rien d’autre du "surnaturel" que ce que Paul lui avait raconté, me vit, en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire, passer de mon siège au sommet du bahut !

Déposé délicatement à trente centimètres du plafond, entre les trois potiches qui coiffaient le meuble, ce fut le retour au sol qui s'avéra délicat. En effet, évoluant alors par mes propres moyens, il me fallut agir avec d'infinies précautions pour m'extraire, en position couchée, sans rien casser, de l'exiguïté de mon "couloir aérien".

Cette lévitation impromptue demeurera la seule manifestation de cette journée… Qui s'en plaindra ?

 

 

 



[1] Se reporter à nouveau, dans la série des vidéocassettes "Les Portes du Futur", à la K7 N°9 "Contacts Espace/Temps : Jean-Claude Pantel et ses étranges visiteurs".

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