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Chapitre 16

 

 

 

 

 

C'est à l’occasion d’une autre "téléportation", dont le dénouement se révéla beaucoup moins tragique, que Jean-Claude Dakis se risqua enfin à poser la question qui, depuis des années, brûlait les lèvres de tous ceux qui, de près ou de loin, avaient suivi le cheminement de toute cette invraisemblable affaire (affaire à laquelle, néanmoins, il faut bien l'avouer, nous nous étions, à des degrés divers, tout à fait adaptés). Nous sommes donc chez Dakis, au 40 rue Taddeï, à quelque cinq kilomètres de la rue Pierre Laurent. Notre ami, pour qui l'art culinaire n'a aucun secret, a confectionné plusieurs plats d'origine antillaise que nous nous apprêtons à transporter chez nous, dans la voiture de Yoann Chris. Chacun descend l'escalier, tenant une casserole en main, et j'ai hérité, pour ma part, d'une Cocotte-Minute plus encombrante que réellement lourde. Arrivés au bas de l'immeuble, nous nous préparons à monter dans le véhicule rangé juste en face de l'entrée. Je me revois très bien m'incliner, avec mon récipient, pour prendre place sur la banquette arrière où Lucette, la maman de Dakis et sa chienne Tanit sont déjà installées. Là encore, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, je me volatilise au vu et au su de mes amis qui ont très bien compris ce qui se passait. Ma reprise de contact avec l'environnement réel s'opère à environ deux kilomètres de là… Mon récipient à la main, je me sens bien emprunté, ne sachant pas bien quelle décision prendre, me trouvant grosso modo à égale distance des rues Taddeï et Pierre Laurent. Je hèle finalement un taxi dont le chauffeur, dans un premier temps, accepte de me prendre. Soudain, alors que je pénètre dans son véhicule, celui-ci me somme d'en descendre, l'air totalement affolé. Bien sûr je m'exécute devant ce mouvement de panique, comprenant que la situation ne dépend plus de nous, tandis qu'au moment précis où je referme la portière, la Volkswagen de Yoann Chris fait halte à mes côtés. Le chauffeur, démarrant alors sur des chapeaux de roue, lance son taxi vers une ruelle, faisant fi, en la circonstance, et du feu rouge et du sens interdit, pourtant très voyants !

La soirée va s'achever - elle a été des plus paisibles - lorsque Frida nous invite à délaisser l'appartement pour une durée qu'Elle évalue à deux heures de notre temps. Nous obéissons, d'autant plus que Magloow ajoute qu'il s'agit là d'une mesure de sécurité pour nos personnes. Nous raccompagnons donc madame Papadacci - laquelle préfère ne pas se coucher trop tard - et Tanit à la rue Taddeï.

Dakis suggère alors que nous allions prendre un verre au casino de Cassis. C'est en quelque sorte un clin d'œil qu'il veut faire au passé, puisque deux ans auparavant, presque jour pour jour, Jean-Claude et moi nous trouvions en cet endroit : lui comme spectateur dans la salle, et moi comme chanteur sur la scène. Nous évoquons en riant cet épisode et prenons la route, alors que, sur la demande de mes amis, j'interprète a cappella dans la voiture "Ultime Carnaval", un peu comme un chant d'anniversaire. L'émotion laisse peu à peu la place à l'euphorie : visiblement, nous sommes en confiance et, une fois sur place, Dakis propose que nous jouions à la roulette... Pourquoi pas ? Une demi-heure s’est écoulée, nous avons gagné une coquette somme, et l'incursion soudaine d'un rouge-gorge dans la salle de jeux m'incite à conseiller à Jean-Claude de nous en tenir à ce que la chance nous a offert jusqu'à présent. N'obtempérant pas immédiatement à ma demande, Dakis insiste, et ce que je pressentais advient : nous laissons, en trois ou quatre passes, les deux tiers de ce que l'on avait gagné. Finalement, en maugréant quelque peu, notre ami accepte de s'arrêter de jouer, et nous ramassons nos gains, qui demeurent néanmoins corrects, en jetant un dernier regard attendri au rouge-gorge, lequel continue à voleter de-ci de-là.

Après avoir contemplé la lune dansant sur les flots entre les coques des bateaux amarrés, nous décidons de rentrer : il reste une trentaine de kilomètres à faire, il est plus de minuit et, demain, trois d'entre nous travaillent. Nous sommes à mi-parcours et roulons à bonne allure lorsque, soudain, un choc secoue la voiture. Le rouge-gorge nous aurait-il suivis ? Non ! Restons sérieux... Un rire retentit : c'est Karzenstein. Elle a l'air satisfaite de son effet… Nous ne saurions en dire autant, la chose étant terriblement éprouvante pour les nerfs, surtout quand on ne s'y attend pas.

Nous engageons donc la conversation et Elle nous confirme que nous pouvons regagner notre domicile, sans pour autant s'appesantir sur ce qui s'y est déroulé durant la soirée : Elle préfère nous parler de la future arrivée parmi nous de Rasmunssen. C'est le moment qui inspire Dakis pour poser cette fameuse question qui, de toute évidence, contient les réponses à toutes les autres interrogations que nous avons pu soulever jusqu'alors :

- Karzenstein, pouvez-vous nous dire pourquoi vous nous avez choisis ?

Et d'ajouter, alors que s'est installé un silence insoutenable :

- Allez-vous nous confier une mission ?

Le cœur cogne à tout rompre dans ma poitrine, et l'émotion est terriblement communicative. Yoann Chris s'est rangé sur le bas-côté de la route, l'atmosphère s'est chargée de solennité, nous n'échangeons même pas un regard : nous attendons la réponse, en même temps que nous la redoutons. Il semble que tout ce que nous avons connu est devenu dérisoire en cet instant, et Karzenstein ne va soulever qu'un coin du voile, estimant ne devoir s'exprimer sur le fait qu'en présence des "siens". Toutefois, dans le souci de ne pas entretenir un suspense désormais inutile, Elle y va, avec sa précision coutumière, de ces quelques phrases qu'Elle enrobe d'une grande compassion :

- Tout d'abord, sachez que, pour plus de commodité, en vue de nos futurs entretiens, dans la mesure où nous nous adresserons parfois à chacun d'entre vous, nous avons décidé que Jean-Claude Dakis deviendrait Jankis, et Jean-Claude Pantel, Jantel. Ainsi, ce soir, je vous dirai, Jankis, pour répondre en partie à votre question, que le seul lien existant entre vous et nous, c'est Jantel. De ce fait, il n'y aura pas de mission, pas plus que vous ne devrez vous sentir, les uns ou les autres, écartés de ce qui attend Jantel. Il ne vous reste plus longtemps à patienter pour savoir le pourquoi de la chose, le Maître nous déléguant son "Envoyé" très prochainement…

Chacun s'est réfugié dans ses pensées et personne n'osera ouvrir la bouche jusqu'à la maison. Nous nous quitterons à la fois intrigués et rassurés, bien que celui qui écrit ces lignes ait eu une indéfinissable sensation d'imprégnation totale par une force complètement incontrôlable, mais cette fois émanant de l'intérieur, assimilable, dirais-je, à cette impression de spirale que procurent certains rêves. Je pense en particulier à ces rêves desquels on tente de s'extirper, mais en lesquels aussi, paradoxalement, on se sent merveilleusement bien. La hantise d'avoir à se réveiller sans être allé jusqu'au bout alterne avec la peur de se trouver confronté à l'éventuelle déception d'avoir seulement rêvé, tout cela causant peut-être cet effet de dualité.

Les jours qui suivent sont longs ; nous avons surtout affaire à Frida et Magloow qui se montrent très concis en leurs propos, et le dialogue, tel qu'il s'était instauré, nous manque. Parfois, nous les entendons parler entre eux dans une langue que nous ne comprenons pas. Il arrive aussi que des phénomènes se produisent : ainsi les vitres de l'immeuble, qui ont pourtant été remplacées, sont de nouveau la cible des billes d'acier qui génèrent ces dépressions semi-sphériques comparables, toutes proportions gardées, à l'image d'un paysage lunaire. Mais cela n'altère en rien les liens de notre impatience : nous n'aspirons qu'à connaître la suite de ce que nous a confié Karzenstein, et nos activités, comme nos propos, demeurent les otages de cette obnubilation. Dieu ! que le fardeau de l'attente est lourd à porter ! Sans rien savoir de "Lui", nous sommes à espérer, chaque jour, l'arrivée prochaine de Rasmunssen.

Alain Saint-Luc a tenu à nous aviser de la prochaine célébration de son union avec Danièle : il s'est donc rendu à Marseille et nous a accompagnés avec sa fiancée chez André Dellova, dont nous n'avons pas de nouvelles depuis plusieurs jours. En fait, André a subi une agression la semaine précédente, en regagnant son domicile, et a terrassé ses quatre assaillants, de vulgaires voyous. Il a interrompu ses activités professionnelles et, pour ainsi dire, se terre dans son appartement, préférant ne pas s'exposer à la vengeance de ses victimes qui pourraient le rechercher. Bien sûr il est heureux de nous voir, et, une fois commentés les derniers événements, nous passons un agréable moment à chanter et jouer de la guitare avec Alain, à qui cela rappelle le "bon vieux temps"... Notre ami est presque médecin, et son mariage coïncide avec l'aboutissement qu'il s'était fixé, à savoir un équilibre, tel que chacun peut le concevoir, entre une vie professionnelle souhaitée et une vie familiale souhaitable, car complémentaires dans le schéma social auquel on nous prédispose dès notre adolescence. Aussi je ne suis pas plus étonné que cela lorsqu'il me demande, sur un ton hésitant, si je ne me sentirais pas frustré de ne pas assister à son mariage. Il craint de devoir expliquer, au cas où des manifestations particulières se dérouleraient, quelque chose qui le dérange, car étant aux antipodes de tout ce que sa culture scientifique lui a enseigné. Conscient de sa gêne, je le rassure aussitôt en lui certifiant que ni Lucette ni moi ne nous trouvons vexés de ne pas être de cette fête. Sans doute la porte de la salle à manger qui s'extirpa, juste à cet instant-là, de ses gonds, pour s'abattre lourdement sur le sol, sut-elle apaiser le sentiment de contrition qu'avait fait sourdre, au plus profond d'Alain Saint-Luc, cette décision pénible qu'il avait été forcé de prendre, se privant de la sorte de la présence d'un de ses meilleurs amis à son mariage. Je ne vis plus jamais Alain ni Danièle, à dater de ce jour ; ayant de leurs nouvelles par l'intermédiaire de Chantal De Rosa, nous pûmes apprendre que le pauvre Alain Saint-Luc avait surtout eu très peur de se voir plus étroitement impliqué dans cette aventure dont il avait été l'un des pionniers.

Je n'omettrai pas de vous dire qu'à cause du bruit causé par la chute de la porte ce jour-là, André se vit expulsé de l'immeuble dans les trente jours qui suivirent. Précisons qu'au moment d’établir un état des lieux avant son expulsion, la fameuse porte, profitant d'un "courant d'air", se désintéressa de son emplacement initial et disparut dans le ciel de Saint-Gabriel, occasionnant encore des ennuis à André qui fut mis dans l'obligation de rembourser l'élément manquant !

Lucette, à son tour, a repris le travail, tandis que monsieur Valentin, de son côté, m'avise qu'un logement de trois pièces vient de nous être attribué par la C.P.L.O.S.S. dans la nouvelle cité des Chartreux dont les travaux sont presque achevés. Certains appartements ont déjà été livrés à leurs locataires, dont celui de nos amis Robert et Angèle Rebattu. Nous sommes au mois de septembre et il nous a été promis que nous aménagerions, au plus tard, début octobre. Nous avons donc avisé l'agence immobilière qui gère notre appartement actuel de notre volonté de ne pas renouveler le bail, une fois le trimestre en cours échu, c'est-à-dire dès la fin septembre. Nous apprenons à cette occasion que des plaintes ont été déposées contre nous par des voisins nous jugeant trop bruyants. Il est certain qu'en l'absence totale d'une insonorisation, de quelque "nature" qu'elle puisse être, les voix, de par leur volume (surtout la nuit), ont des résonances qu'il est impossible de ne pas percevoir. De même, le matin, au lever, je puis vous assurer que le clairon, que nous avions su faire taire dans les conditions que vous savez à Achern, n'était qu'un aimable gazouillis, comparé au branle-bas que nous impose en général Virgins !

Cela débute par le sifflement strident et amplifié d'un merle, qui se prolonge par la mise à la verticale, très sonore également, du lit duquel nous sautons en marche, si vous m'autorisez l'expression ! Toilette et petit déjeuner sont expédiés à une vitesse phénoménale, quant au trajet nous conduisant au bureau, qui représente à peu près vingt minutes de marche, nous l'effectuons en moins de cinq minutes, comme si nous étions chaussés de bottes de sept lieues.

Enjamber les voitures ne nous pose pas véritablement de problème, et si les automobilistes perçoivent incontestablement le bruit de nos pas martelant le toit ou le capot de leur véhicule, il est indéniable qu'ils ne nous voient pas : leur regard ahuri et interrogateur après coup en sont la preuve flagrante. Il nous arrive parfois de marquer une pause et de voir, surtout aux feux rouges, certains conducteurs ou passagers descendre des voitures à l'arrêt pour définir la nature du bruit de tôle froissée, ou plutôt ondulée, émis par lesdites voitures !

C’est une constante depuis le début de cette aventure : il n'existe pas de règle absolue en matière de perceptibilité des manifestations… Lorsqu'un phénomène d'ordre physique se produit, nous en localisons parfois le bruit, parfois l'image, quelquefois les deux. Néanmoins, toutes ces perceptions ne font pas l'unanimité des témoins en présence, et c'est encore vérifiable à l'heure actuelle.

Le comité d'entreprise de la Sécurité sociale nous a fait don d'entrées gratuites pour la foire de Marseille, et nous profitons d'un samedi après-midi pour nous y rendre. Nous ont accompagnés Martine Barjetto, Noëlle Gardonne, Yoann Chris, madame Papadacci et, bien sûr, son fils Jean-Claude, devenu, comme le savez, Jankis.

Karzenstein a décidé de nous servir de guide, et cette délicate attention nous empêche de passer inaperçus ! Certes, l'effet de foule amenuise le caractère insolite de la chose : les innombrables visiteurs qui nous croisent au moment où Elle nous parle attribuent le volume sonore de sa voix à l'une des quatre femmes qui composent notre groupe. Cela a pour effet de nous attirer des sourires que je qualifierai de complices, sans que pour autant nous nous sentions aussi décontractés que l'on veuille bien le laisser paraître. Peu de temps après que notre guide invisible, mais ô combien audible, nous a dirigés, entre des centaines de personnes, vers l'emplacement où a été exposée la capsule spatiale "Apollo 14", Jankis rencontre son agent publicitaire qui se montre pour le moins fort obséquieux. Ce personnage, alors qu'il promet à Jean-Claude une campagne de publicité hors du commun, fait aussitôt l’objet d’une sévère admonestation par Karzenstein qui le traite sans ménagement d'hypocrite et de menteur. Madame Papadacci, toujours encline à doser la flamme, ne peut cette fois retenir son hilarité et nous la communique quasi simultanément. Son fils, visiblement peu à l'aise, tente d'attirer son interlocuteur à l'écart, ce qui n'atténue en rien la fougue "karzensteinienne" qui écourte cette conversation : le publicitaire, déstabilisé, opte pour un repli que nous considérerons comme stratégique en la circonstance. Il s'avéra que le jugement porté par Karzenstein était tout à fait fondé, ce qui permit à Jean-Claude Dakis de s'en tirer à peu de frais.

En ce dimanche, alors que nous rentrons de Toulon où nous avons eu la joie de rencontrer Claudine et Gil qui, eux, s'apprêtaient à regagner Lyon, Jigor nous annonce, pour le lendemain, l'arrivée de Rasmunssen.

Evidemment, en ce lundi d'arrière-saison, nous ne vécûmes que dans l'accomplissement de cette prise de contact. Parmi nos amis du bureau, pas plus Panteri que Warnier ne se trouvaient disponibles ce soir-là. En revanche, Noëlle Gardonne, Paul Miguel, André Dellova et madame Papadacci se joignirent à nous, alors que Dakis, Yoann Chris et Myriam représentaient ce que l'on a coutume d'appeler, dans notre société, le monde de la voyance. Chacun se trouvait partagé entre la curiosité et l'émotion, Lucette et moi plus que tout autre, dois-je le préciser ?

C'est au sortir du dîner, aux environs de vingt-deux heures, que tout fut plongé dans l'ombre et que Karzenstein imposa sa voix à notre petite assemblée. Tour à tour, Frida, Zilder, Magloow, Verove et Jigor nous souhaitèrent le bonsoir, avant que Karzenstein n'ouvrît les débats en invitant Rasmunssen à s'adresser à nous.

Ce dernier, observe quelques secondes de silence, puis entame son discours en s'excusant de son accent particulier, celui-ci pouvant être de nature à lui faire mal maîtriser la langue française. Je me sens le droit de préciser, aujourd'hui, que ce souci de perfectionnisme était en fait un gage d'humilité : les conversations qui vont vous être relatées ultérieurement vous donneront d'ailleurs l'occasion de vous rendre compte qu'en matière de français, Rasmunssen a beaucoup à… nous apprendre ! A la faveur des quelques lignes qui suivent, je vous propose de découvrir ce que fut donc sa toute première intervention :

- J'ai vécu, voici plusieurs siècles, parmi les hommes et, bien que vivre soit avant tout un état, j'ai eu pour fonction, au cours de ma dernière vie consciente parmi vous, d'être druide dans un pays de Scandinavie, un peuple de Vikings. Je fus récupéré par des "Etres" qui surent me faire vivre une autre forme d'échange existentiel, à la rupture de ma vie consciente d'alors. Certains de ces Etres sont parmi nous, ce soir, et c'est sur le conseil de l'un d'entre eux que le Maître m'a invité à venir m'entretenir avec vous… Bien que je puisse vous dire pourquoi, je souhaiterais que ceci soit établi par les responsables de cet état de fait. Je laisse donc la parole à qui de droit.

Quelques instants de silence, aussi profonds que l'obscurité ambiante, précédèrent l'intervention de Jigor qui déclara alors :

- Qui d'autre que vous, Karzenstein, pourrait ici mieux développer ce que vous avez déjà quelque peu ébauché ? Nous vous engageons donc à poursuivre ce que vous avez si bien commencé, voilà de cela plus de deux décennies…

Plus de deux décennies ! En un éclair, avant que Karzenstein ne s'exprimât, je me remémorai la phrase qu’Elle avait prononcée alors que nous revenions de Cassis : […] Le seul lien existant entre vous et nous, c'est Jantel.

Simultanément, je pus voir se superposer les visages de mes parents et celui de Mikaël Calvin. Une sorte de fulgurance me traversa, mais mieux que de tenter de vous décrire l'ineffable, je préfère vous laisser à la lecture de ce que Karzenstein énonça en modulant le ton employé, selon qu'il traduisit sa foi ou ce qui demeure son incommensurable compassion :

- Il me fut offert, au cours de l'été 1948, de découvrir, à l'intérieur des terres qui forment l'autre rive de votre Méditerranée, un nouveau-né abandonné dans un carton. Cet être en devenir n'était encore qu'un individu en passe de rompre avec sa toute nouvelle vie consciente. Il m'incombait de prendre une décision : le bébé n'avait pas consommé sa probable rupture et de cela naquit le dilemme qui m'opposa à certains Etres présents ici ; Jigor sera bien le dernier à me contredire, je pense ?

Ce dilemme, donc, fit que le nouveau-né que vous étiez, Jantel, ne fut point récupéré par l'Espèce dont je fais partie, le Maître tranchant alors pour vous laisser vivre cette dernière vie consciente, me laissant soin de vous apporter assistance dans tout ce qui était appelé à être votre évolution. Ainsi furent choisies et dirigées vers vous les deux personnes qui sont vos parents adoptifs, après que nous vous eûmes confié aux bons soins d'une de vos institutions : l'Assistance publique. Le reste se passa comme vous le savez : nous fîmes en sorte que vous n'eussiez pas à vous éparpiller dans les inutilités qui s'enchevêtrent dans votre société, à ce que vous ne gaspilliez pas trop la qualité des choses à vivre que vous octroierait la Loi des Echanges. Dans les cycles annuels à venir, vous serez plus à même de mieux situer ce qu'est la progression qui vous était destinée. Je tiens, avant de terminer ce discours, à rassurer qui se verrait enclin à douter de ma persévérance quant à l'assistance que je me suis engagée à vous décerner jusqu'à votre rupture, sans que cela vise à porter ombrage à mes semblables, semblables qui n'ignorent en rien ce que vous représentez et qui n'ont contribué qu'à déplacer chronologiquement votre récupération parmi nous (cette récupération se trouvant simplement différée à l'issue de votre vie consciente du moment). Sans doute est-il temps de passer à autre chose à présent : vous ou vos amis avez, nous le savons, d'autres questions à poser.

André Dellova interrompit là l'enregistrement sur son magnétophone, ce qui m'empêche de vous transcrire ici ce qui fut exprimé à la fin de l’émouvant discours que nous tint Karzenstein. Ce dont je me souviens parfaitement, c'est que je n'eusse pas souhaité, pour tout l'or du monde, que la lumière se rallumât en cet instant, et je pense que je n'étais pas le seul à me trouver dans ce cas.

Qu'exiger de soi à la suite d’un tel choc ? Moins que jamais j'avais l'impression d'appartenir à cette vie, plus que jamais j'avais cette sensation que cette vie ne m'appartenait pas. Pourtant il eût été indécent de ma part de nourrir un quelconque sentiment de frustration, tant la chose était belle ! A quelque degré que cela sache se manifester, bien que je ne fasse pas mienne, de façon systématique, la notion de "karma" (il peut être facile, a posteriori, de céder au laxisme sous le couvert de la fatalité), je considère qu'il est quand même bon de se souvenir et donc d'évoquer plus souvent ces quelques vers de Louis Aragon, nous confiant, sur une musique de Jean Ferrat : Tant pour le plaisir que la poésie, je croyais choisir et j'étais choisi.

Simplement convient-il de remarquer que définir, en toute objectivité, une exigence par rapport à soi dans le contexte du quotidien, au vu du chamboulement inhérent à la révélation "karzensteinienne", équivalait à trouver une qualité d'ensemble audit quotidien : tout venait de s'étioler dans ce domaine, et rien ne suscitait plus aucun engouement, pour ma part, dans le fait d'avoir à jouer un rôle social ou professionnel au cœur de notre mode de vie. N'ayant jamais fait montre, ainsi que vous n'êtes plus sans le savoir, d’un grand enthousiasme en la matière, force est d'admettre qu'il s'agissait là de la goutte d'eau contribuant à faire déborder le vase.

Les jours suivants, sans pour autant m’adonner à une introspection dirigée, il me fut également impossible de ne point me remémorer certains détails de ce qu'avait été mon enfance, en particulier la franche controverse qui m'avait si souvent opposé à celui qui demeurait mon maître à penser : mon père. Ce non-respect des règles établies qui m'animait avait fait naître trop de divergences entre lui et moi pour que cela fût fortuit, l'amour et quelquefois même l'adulation que je lui manifestais devenant, du fait, une antinomie. Tout était programmé d'une certaine façon : avaient été choisis des parents adoptifs partagés dans leurs convictions suprêmes, l'un se voulant athée et l'autre, croyante au plus haut point, m'ayant fait baptiser à l'insu de son conjoint non consentant. Ce premier sacrement, effectué alors en catimini, avait eu pour effet principal de m'octroyer le père de ma mère pour parrain et surtout la… Vierge Marie pour marraine, le prêtre qui officiait n'ayant eu d'autre opportunité, en cette cérémonie ô combien clandestine, que celle de me mettre sous la protection de la mère de l'enfant Jésus. Naître sans être spécialement souhaité et se trouver voué de la sorte à une protection symbolique et à une autre plus concrète, n'était-ce pas toucher du doigt encore mieux la fragilité et la portion ténue de notre libre arbitre ?

Au fur et à mesure, nous saurons remarquer que les lois qui nous régissent vont invariablement de pair à tous les niveaux, sans qu'il faille, je pense, adjoindre à cette dualité un manichéisme qui pourrait se révéler, à la longue, par trop simplificateur.

Jean-Claude Panteri sembla soulagé lorsque je m'en vins, dès le lendemain, lui rapporter les faits. Il s'avéra hors de propos, pour lui, que tout s'arrêtât là, à cette révélation. Il pensa alors, à l'instar de Mikaël Calvin, que je ne pourrais demeurer longtemps rivé au rôle de fonctionnaire dans lequel, il faut bien le dire, je n'avais jamais excellé. Pierre Giorgi, qui s'apprêtait à démissionner de la Sécurité sociale, m'encourageait à l'imiter, considérant, à l'instar de Panteri, que l'heure avait sonné pour moi de "monter" à Paris pour m'exprimer à travers la chanson. Tous deux estimaient que je serais beaucoup plus disponible, ainsi, pour assumer ce qu'il allait m'être donné de vivre désormais. Ces considérations me paraissaient on ne peut plus pertinentes, d'une part parce que je me sentais, chaque jour, davantage déconnecté de tout ce qui est censé nous apporter la sécurité dans ce quotidien (où ne faisons pratiquement rien d'autre que gérer l'absurde), d'autre part parce que, quitte à devoir faire quelque chose pour subsister, ou plutôt pour subvenir à nos besoins, je préférais composer, voire interpréter des chansons.

Mais, encore une fois, je ne pouvais ignorer que rien ne dépendait intégralement de ma propre volonté, bien qu'en se fiant aux dires de Karzenstein, il semblait acquis que j'avais en Elle une bonne fée qui ne demandait qu'à m'exaucer. Comment faire fi, dès lors, de ces relents de conscience émergeant à la surface de ma mémoire ? Tous se trouvaient adaptables à ce qu'Elle venait brièvement de révéler quant à son "assistanat" à l'égard de ma personne. De ces examens scolaires bafoués à la guérison miraculeuse de Chantal, en passant par un service militaire tronqué, si je m'étais, malgré ce, éparpillé, ou si j'avais, pour reprendre les termes de son discours, gaspillé de la qualité des choses m'ayant été octroyées, cela n'avait dû avoir pour seules incidences que les disparitions prématurées de Mikaël Calvin et de Pascal Petrucci. Mais, comme il m'avait fallu attendre pour accéder pleinement à cet "aboutissement", il me faudrait patienter pour bien assimiler ce que Karzenstein entendait par Loi des Echanges.

Et que traduisait le terme "récupération" ? Apparemment, si l'on s'en tenait à ce qu'avait dit succinctement Rasmunssen, cette phase s'opérait au moment du décès du personnage destiné à rejoindre ces "Etres" que d'aucuns d'entre nous, déjà, n'hésitaient plus à appeler des "extraterrestres". Puis, dans la foulée, Karzenstein avait même renchéri sur ses paroles par le syntagme "être en devenir", ce qui, en sous-entendu, excluait tout effet de prolifération du processus.

Toutes ces données me laissaient à penser qu'il ne fallait pas agir avec précipitation, et Lucette, Dakis et Paul Miguel abondaient en mon sens. Il s'agissait donc, pour le moment, de trouver un juste équilibre entre la vie du Français moyen que je demeurais et, pour reprendre les termes de Karzenstein, la qualité des choses à vivre que m'octroierait la Loi des Echanges... Dans un premier temps, cet équilibre passait par un changement d'appartement car nous arrivions au terme du mois de septembre. Hélas ! Divers contretemps, imputables à bien autre chose que le hasard, contrecarrèrent les plans que nous avions tirés sur la comète.

L'agence immobilière nous a déjà trouvé des successeurs : Rita et Michel Guérin, un couple d'enseignants, parents d'un sympathique petit Jean-Michel. Alors qu'ils se trouvent chez nous, à visiter leur futur appartement, ils nous préviennent que le responsable des locations, un personnage indélicat, leur a plus ou moins fait comprendre qu'il n'avait pas l'intention de nous rembourser la caution que nous avions versée. En agissant de la sorte, il leur a laissé entendre qu'il pourrait pourvoir à un abattement sur la somme dont eux-mêmes devront s'acquitter : en contrepartie, il leur a demandé de manifester un certain mécontentement devant l'état dans lequel nous laissions leur futur logement. Nous fûmes très sensibles à ce geste et nous en avisâmes le soir même Virgins, laquelle nous invita à ne pas nous inquiéter du projet sordide de l'agent immobilier, nous conseillant de faire intervenir le père de Lucette qui, en bon officier de police, saurait ramener à la raison le triste sire qui rêvait de nous escroquer : cette action devait s'avérer tout à fait adéquate par rapport à la situation. Virgins nous encouragea toutefois à mettre en garde les Guérin contre les inévitables bruits insolites émanant de la penderie, qu'ils seraient obligatoirement appelés à entendre, certaines nuits. Cette démarche, que nous accomplîmes le lendemain, nous avait mis dans l'obligation de mettre au courant de nos aventures Michel et Rita que nous avions invités à dîner. Captivés par le côté inouï de la chose et convaincus de notre sincérité, le jeune couple nous demanda une faveur : poser une question à nos "étranges Visiteurs". La sœur de Rita avait épousé le frère de Michel, et ils avaient un enfant de l'âge du fils de nos amis, qui, hélas, était atteint de myopathie. La maladie s'étant révélée au bout de deux ans, Rita et Michel tenaient à ce que nous demandions si leur petit Jean-Michel encourait un risque, leur médecin les ayant mis en garde contre la possible transmission génétique de ce genre de maladie. Bien sûr nous promîmes de questionner Jigor ou l'un des siens à ce sujet, fort émus par le caractère obsessionnel que semblait prendre cette hypothèse chez les Guérin.

Le lendemain, Jacques Warnier me rendit le double du trousseau de clefs que je lui avais confié. Notre ami, fort troublé, m'avoua s'être introduit chez moi durant notre absence dans le but de participer à une expérience !...

En effet, accédant à la requête de Joël Ory, lequel avait assisté les mois précédents à maintes manifestations, il venait de permettre à ce dernier de se livrer à un test pour jauger la tendance bénéfique ou maléfique des ondes vibratoires que dispensaient les "Entités" qui nous parlaient. Joël Ory, ayant déjà expérimenté sa méthode, était donc entré chez nous accompagné de ses deux chiens dûment dressés par ses soins. L'expérience avait tourné court car les deux chiens, entretenant d’habitude de bons rapports, s'étaient sauvagement battus, et Jacques avait connu quelques difficultés pour aider leur maître à les séparer !

Une nouvelle forme de peur commençait à sourdre en le for intérieur de ceux qui constituaient mon entourage, ainsi qu'avait pu le laisser entendre Karzenstein lors de notre premier "contact". C'est pourquoi je ne suis qu'à demi-surpris, quelques heures après, de voir André Dellova arriver chez nous et sortir de son sac un kimono prêté par Joël Ory. C'est un chatoyant peignoir de soie qui aurait enveloppé les derniers instants d'un samouraï japonais s'étant fait hara-kiri au siècle dernier. Ce vêtement est, paraît-il, destiné à nous protéger, notamment lorsque nous pénétrerons dans la penderie. C'est précisément dans la penderie que Jigor se propose de nous examiner, alors que Yoann Chris, Myriam, Dakis et sa mère viennent de nous rejoindre. Il n'est pas encore vingt heures, et c'est André qui est désigné le premier. Visiblement inquiet, notre ami se pare du kimono et s'enferme dans le réduit où sont suspendus nos vêtements et entreposés quelques cartons. Trente secondes se sont écoulées : soudain, alors que nous devisons à voix basse pour tromper notre angoisse sous-jacente, nous parvient un bruit de chute laissant présumer qu'André est tombé ou a renversé quelque chose. Virgins nous recommande alors de n'intervenir en aucune façon par rapport à ce qui est en train de se dérouler de l'autre côté du mur. Des éclats de voix se font entendre, entrecoupés de bruits sourds, puis le silence s'installe. Voilà que la porte s'ouvre : madame Papadacci et Lucette sont invitées à entrer à leur tour dans le petit local, non sans que leur soit précisé qu'elles n'ont rien à craindre, ne devant aucunement subir le même sort qu'André qui apparaît alors en piteux état !

Le vêtement japonais n'a pas l'air de l'avoir protégé plus que ça ; en fait, il est même déchiré, tandis que notre ami, l’œil hagard, arbore un visage écarlate, saignant légèrement du nez et tenant à la main ce qu'il subsiste de ses lunettes ! De toute évidence, il y a eu combat, et Lucette, distinguant bien les objets dans l'obscurité, nous indique, à travers la cloison, que tout est sens dessus dessous à l'intérieur... Tour à tour, nous prendrons place dans la penderie, n'y restant que quelques secondes, afin d’y subir un examen qualifié de satisfaisant par Jigor, sauf pour Yoann Chris, à qui il sera prédit de graves problèmes hépatiques (diagnostic s'avérant tout à fait exact à ce jour), et pour Myriam qui se sait condamnée. Celle-ci, atteinte d’un cancer du poumon, nous quittera, hélas, dans un proche avenir. André, pour sa part, nous avouera avoir demandé à Jigor de se matérialiser pour se mesurer à lui dans le cadre d'un combat corps à corps (pour reprendre ses termes) ! Je dois dire, dès à présent, que notre ami ne se remit jamais de ce défi : il subira un choc en retour, et son état ira se dégradant au cours des années suivantes, mais nous saurons y revenir.

 

 

 

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