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Chapitre 17

 

 

 

 

 

Durant cette soirée, qui fut pratiquement la dernière du genre que nous passâmes à la rue Pierre Laurent, Rasmunssen et Jigor nous entretinrent alternativement de différents sujets, tant en philosophie qu'en sciences naturelles. Je retiendrai surtout la belle légende que nous conta l'ancien Druide scandinave, et que voici :

- Un berger, surveillant son troupeau, fut interpellé par une colombe qui le supplia de la protéger contre un aigle qui la poursuivait. Le pâtre acquiesça à cette prière et commanda à l'aigle de s'en retourner ; ce dernier alors se fit suppliant à son tour, prétextant qu'au nid, ses aiglons étaient sur le point de rendre l'âme, tant la nourriture avait manqué ces derniers temps. Le cœur déchiré face à un tel dilemme, l'homme s'en remit aux dieux, demandant ce qu'il était bon de faire.

Une immense balance apparut alors et une voix intima l’ordre au berger de déposer la colombe dans l'un des plateaux, puis de mettre l'équivalent de nourriture dans l'autre plateau. Etant pauvre, l'homme se refusa de sacrifier un membre de son troupeau et préféra s'entailler la cuisse à l'aide de son couteau, déposant, en contrepoids de la colombe, un volume et même un poids de chair équivalents à l'oiseau convoité par le rapace. Le plateau demeurant toujours incliné du côté de la colombe, il réitéra l'opération à plusieurs reprises jusqu'au moment où, perdant connaissance, il se laissa choir dans le plateau opposé, rétablissant l'équilibre des valeurs en présence. C'est alors que, revenant à lui, il s'entendit dire : "Une vie est égale à une vie."

L'histoire ne nous dit pas ce qu'il advint ensuite, mais Rasmunssen venait de nous engager à être attentifs à cette "chaîne alimentaire" qui entrave souvent notre conscience, posant là un des premiers jalons de l'instruction qu'Il allait nous donner progressivement.

Fortement ébranlé par l'anecdote, j'allais poser à nos Interlocuteurs la fameuse question de Rita et Michel lorsque Jigor, coutumier du fait, interrompit mon action :

- Je n'ignore pas ce que vous allez me demander, Jantel… Vous pouvez rassurer les Guérin quant à la santé de leur enfant : il ne sera pas myopathe…

Plus cela allait, plus on sentait la puissance de ces Etres et plus nous nous en sentions dépendants. Mais cette dépendance était apaisante : elle donnait envie de vivre, et l'on se disait que rien de grave ne pouvait nous arriver.

Rien de grave… Pourtant, après avoir rapporté à nos amis ce que nous avait confié Jigor avant même que je ne l'interroge, Lucette et moi nous retrouvâmes confrontés au problème du logement, l'O.P.A.C. ne pouvant nous fournir l'appartement dans les délais prévus. Jimmy Guieu est reparti dans les Alpes et les Giorgi sont sur le point de déménager : Pierre tient à s'associer avec son frère, lequel a monté une affaire d'entretien de chaudières dans les Alpes-Maritimes (à Grasse précisément), et vient donc de donner sa démission à la Sécurité sociale. Nous ne sommes toujours pas en odeur de sainteté dans nos familles respectives, et il va nous falloir trouver une solution pour nous loger provisoirement, André étant également dans l'obligation de quitter Saint-Gabriel. Se greffe là-dessus un autre problème inhérent au premier : où allons-nous entreposer nos meubles ? Ce dernier point est toutefois vite résolu, puisque mes beaux-parents acceptent de prendre soin de notre mobilier en le gardant dans leur maison de campagne jusqu'à ce que nous soit livré notre appartement.

Mais qui va bien daigner ouvrir sa porte aux "parias" que nous n'avons jamais cessé d'être vis-à-vis de la société ? Nos revenus nous interdisent de vivre à l'hôtel et notre vie professionnelle va encore se trouver perturbée si cela est appelé à se prolonger. Alors, encore une fois, l'amitié va sonner la charge : Dakis, malgré certaines pressions dites bienveillantes, sur lesquelles nous allons être contraints de revenir, va nous recueillir, récupérant aussi le pauvre André, en attendant que tout rentre progressivement dans l'ordre.

Et Karzenstein me direz-vous ? Ne peut-Elle pas, alors que je suis censé être sous son égide, faire en sorte de régulariser cette situation ? Eh bien, Karzenstein, de même que ses "compères", est en passe d'avoir d'autres chats à fouetter : il semble que quelque chose soit en train de se tramer, quelque chose qui n'est pas sans rapport avec les modifications qui s'opèrent dans mon comportement personnel.

J'apparais comme étant de plus en plus bizarre : il arrive que mon regard devienne fixe et que je m'exprime dans une langue inconnue alors que je m'adresse à ma compagne et à mes amis. Cela a paraît-il le don de me rendre inquiétant, d'autant plus que des "interférences" (ainsi que j'ai déjà pu l'écrire) se manifestent, imputables à des forces qui ne vont pas sans se traduire par les "phénomènes violents" dont usa l'Organisation Magnifique, peut-être rivale de l'Espèce qui s'offre à me récupérer, semble-t-il, à ma mort...

Ces faits échappent à mon état conscient et me sont contés par mon entourage, entourage qui va s'égailler aux quatre vents dans les semaines futures. Je vous invite à prendre connaissance de la façon dont cela s’est déroulé.

André, Lucette et moi campons pour ainsi dire chez Dakis, au 40 de la rue Taddeï, où madame Papadacci n'a pu s'empêcher de nous rejoindre, tant elle manifeste d'intérêt pour ce que nous vivons. Elle a même, en la circonstance, laissé son mari - réfractaire à tout ce qui touche au "surnaturel" - seul dans leur appartement d'Aix-en-Provence.

Précisons que ce dernier a vu les essuie-glaces de sa propre voiture tire-bouchonner sous ses yeux alors qu'il prétendait, deux minutes avant, que son épouse et son fils étaient victimes d'hallucinations ! Comme nombre de personnes dites rationalistes, monsieur Papadacci préféra s'en tenir à sa première expérience et n'insista jamais pour partager les nuits agitées que nous allions connaître.

C'est au détour d'un week-end que les événements vont subitement se déchaîner. Tandis que Dakis et les siens sont à Nîmes, nous venons de terminer de dîner et nous trouvons en compagnie de Jean-Louis et Noëlle Gardonne, de Jacques et Nicole Warnier, laquelle attend un heureux événement, et de Pierre et Jocelyne Giorgi qui ont tenu à fêter avec nous leur prochain départ. La lumière s'éteint et des voix retentissent. Elles ne parlent pas français, ni aucune langue connue d'ailleurs. A partir de cet instant, tout ce que je vous soumets n'est dû qu'au récit de mes amis qui me narrèrent après coup ce qui se passa alors, ayant, pour ma part, perdu toute notion de ce que je faisais et ne m'exprimant plus que dans le langage utilisé par les voix habituelles, mais aussi par d'autres tout à fait nouvelles ! Un couteau est parti heurter le front de Jean-Louis, lui occasionnant une plaie superficielle et une bosse ! Noëlle est prise de panique, cependant que Nicole, Jacques et Jocelyne s'inquiètent de mon attitude et aussi du comportement d'André auquel Jean-Louis attribue la projection du couteau.

Pierre, quant à lui, songeant d’abord au petit Christophe, estime que Jocelyne et lui doivent rentrer, alors que Lucette, ne sachant plus vraiment à quel saint se vouer, propose que nous allions à Aix, chez le frère de Jimmy Guieu qui tient une auberge : "La Table du Graal". Lui seul devrait être en mesure de nous donner l'adresse exacte de Jimmy dans les Alpes. Nous nous répartissons dans trois voitures et partons en pleine nuit. Le voyage jusqu'à Aix-en-Provence est mouvementé, des boules de pétanque frappant les véhicules, les portières s'ouvrant et se fermant tout au long du trajet, André recevant et rendant des gifles à n'importe qui, et parfois à Nicole ou à Lucette ! Et surtout cette sorte d'état d'hypnose m'accaparant en le geste et le verbe, le tout me donnant, paraît-il, un air fort peu rassurant car incontrôlable. Parvenus tant bien que mal à "La Table du Graal", nous rencontrons le frère de Jimmy, lequel indique alors à mes amis l'itinéraire adéquat pour nous faire rejoindre l'écrivain, en qui chacun et chacune voit le salut. Néanmoins, la distance à parcourir et l'aspect tragique de la situation dissuadent les Giorgi ainsi que les Gardonne : Jimmy et Monique se trouvent à proximité de Sisteron, c'est-à-dire à deux bonnes heures de route d'Aix-en-Provence (l'autoroute, à l'époque, ne desservait pas la région comme aujourd'hui), et, étant donné le climat d'épouvante qui couve et enserre le groupe à des degrés divers, la sagesse invite à la prudence. Jacques Warnier pense, de son côté, qu'il faut s'en tenir à ce qui a été convenu et décide de poursuivre la route qu'il dit connaître comme sa poche, ayant fait son service militaire dans la région. Mais il avait dû être écrit, entre les lignes de cet embrouillamini ambiant, que nous n'arriverions jamais à Sisteron. Nous subirons toutes sortes d'agressions : projectiles sur la voiture, camion manquant de peu de nous expédier dans le fossé, crevaison d'un pneu et, finalement, nous nous verrons immobilisés dans une impasse, en bordure d'un lac ne figurant sur aucune carte routière !

Alors que le petit jour point à l'horizon, Jacques, découragé mais sans doute "guidé", rebroussera chemin, et nous nous retrouverons dans le petit matin d'un ciel marseillais qui me verra réintégrer ma personnalité initiale.

L'intensité de cet épisode a pour incidence majeure d'embrumer les esprits : nos amis, se concertant à froid, considèrent que j'ai perdu la raison (ou que je suis en passe de la perdre) et que Lucette se trouve en danger. Que font-ils ? Eh bien ils se présentent en délégation au bureau de mon beau-père et le mettent au courant des faits. Monsieur Auzié peut ainsi apprendre de la bouche de Pierre Giorgi, Jean-Louis Gardonne et Jacques Warnier qu'André, en ma présence, perd le contrôle de lui-même, qu'il a notamment lancé un couteau et blessé Jean-Louis, et que Lucette ne pourra continuer à mener cette existence sans dommage : vivant à mes côtés, on peut même envisager, pour elle, le pire...

Craignant pour la vie de sa fille, monsieur Auzié va en vingt-quatre heures amplifier le désordre. Il se rend au bureau de Lucette durant les heures de travail et la somme de divorcer, prétextant qu'elle a épousé un fou ! La chose pouvant être confirmée par de nombreux témoins, il prétend qu'avec des appuis personnels, me faire interner ne posera pas de problème insoluble et le divorce se trouvera ainsi prononcé, découlant de la constatation des faits !...

Seulement voilà : Lucette fait stoïquement face à l'ouragan ; il est vrai qu'elle en a vu d'autres depuis plus d'un an qu'elle me côtoie, depuis bientôt sept mois qu'elle vit en permanence avec moi. Elle rétorque à son père avec un calme olympien :

- J'ai épousé Jean-Claude pour le meilleur et pour le pire… Il s'avère que le pire s'est invité le premier, eh bien il ne nous reste plus qu'à patienter pour que vienne le meilleur…

Dépité, mon beau-père rentre alors chez lui et tient un conseil de famille duquel il ne ressort rien de concret. Nul ne peut aller contre la volonté de Lucette, sinon le probable conditionnement provoqué par ces Etres, l'autorisant, pour l'heure, à faire face à n'importe quelle situation. Mais monsieur Auzié ne rend pas les armes aussi facilement… Il connaît l'adage disant "qu'il faut battre le fer tant qu'il est chaud", et il convient donc pour lui de tirer parti des atouts qu'il a en main pour parvenir à ses fins, à savoir démontrer à sa fille qu'elle est dans une impasse et qu'il est l'heure ou jamais d'en sortir. Il fait vite l'inventaire des éléments jouant en sa faveur : il sait que ces événements m'ont causé quelques désagréments dans ma vie professionnelle, que je m'y trouve plus ou moins mis "en quarantaine" et que j'ai été également banni de l'armée française cinq ans auparavant. De plus, détail important, il vient de s'apercevoir que mes amis de la première heure commencent à prendre leurs distances vis-à-vis de moi, bref que peu à peu je vais me retrouver bien isolé. Certes, il demeure toujours Jimmy Guieu sur lequel il n'ignore plus qu'il n'a aucune emprise, mais qui est absent actuellement, et le docteur Humbert Marcantoni qui continue à nous recevoir régulièrement. Ce dernier ne s'émeut pas outrageusement de l'ampleur que d'aucuns s'accordent à donner aux faits, mais, indubitablement, il faut bien convenir que nous sommes entrés pleinement dans la phase de ce "mode de vie quelque peu surprenant où nombre de personnes de notre entourage vont se trouver apeurées et conséquemment éloignées", ainsi que l’avait prédit Karzenstein.

Dans l'état actuel de la situation, tout se résume ainsi : aider Jean-Claude Pantel ou lui être franchement hostile… C'est du moins la manière qui sied à monsieur Auzié pour présenter l'affaire, c'est-à-dire pour établir son recensement et tisser son réseau de témoins à charge. Il a, en outre, une carte maîtresse que sont les plaintes et les pétitions signées à mon encontre par les voisins dans les différents immeubles où nous avons habité. Cette carte, il va l'abattre rapidement, mais sans succès, en essayant de "récupérer" Dakis : il fait valoir à notre ami l'individu indésirable que j'ai toujours été, où que je sois allé, et les immanquables ennuis auxquels ce dernier va s'exposer en nous hébergeant. Les terribles dégâts d'ordre matériel que je ne manquerai pas d'occasionner à son domicile ne seront que de la roupie de sansonnet en comparaison des problèmes que lui posera son voisinage, ajoutés à l'impossibilité acquise d'exercer une activité professionnelle et de s'adonner à une vie privée digne de ce nom. Jean-Claude Dakis n'a cure de toutes ces considérations, c'est un garçon foncièrement honnête qui a une image de l'amitié qu'il ne tiendrait à ternir pour rien au monde. Bien sûr il a été effrayé au début (à en tomber malade !), mais sa "foi", sans jamais toutefois endiguer l'effet de surprise (principal vecteur de la peur, en le déroulement de chaque phénomène, tel que j'ai déjà pu l'écrire), l'a fortifié dans sa dénégation du maléfique dont il avait su faire preuve dès le premier jour. Et puis qui a fait montre de plus d'assiduité que lui, à l'exception de Lucette, dans le vécu direct de ce qui a été le corps du dénouement ? Non, il est hors de propos, en ces heures rendues une fois de plus difficiles par certains, dont les bonnes intentions ne sont pas à remettre en cause, d'abandonner des gens dans l'embarras, a fortiori si ce sont des amis, qui plus est avec lesquels on partage quelque chose d'exceptionnel...

Monsieur Auzié en est quitte pour le déplacement car notre ami, en son âme et conscience, a refroidi son ardeur. Le couple Pantel poursuivra donc son chemin chez Dakis sans que rien ni personne - d'appartenance humaine, cela s'entend – ne sache s'y opposer...

Nous avons rendu les clefs à l'agence qui, finalement, nous a remboursé notre caution, et voilà déjà une semaine que avons pris nos "quartiers d'hiver" au 40 de la rue Taddeï, non loin de la corniche Kennedy bordant la mer. L'immeuble n'est pas récent, et deux appartements se partagent chaque palier, du premier au cinquième étage. Nous rendre au bureau, pour Lucette comme pour moi, nécessite à peine dix minutes de marche, ce qui n'est pas un avantage négligeable, contrairement à André qui, lui, emprunte les transports en commun pour arriver à l'heure au centre Kleber. Yoann Chris, Dakis et sa mère sont aux petits soins pour nous, et cette vie communautaire forcée est on ne peut mieux organisée. La nuit, nous nous répartissons sur des lits de camp. Parfois, nous échangeons quelques phrases avec nos "Visiteurs" qui semblent d'ailleurs ne faire que passer, et le seul fait notable à relever est le rêve prémonitoire de Dakis qui nous avertit, quarante-huit heures avant, de l'accident mortel du pilote automobile François Cevert au Grand Prix des Etats-Unis.

Quelques jours plus tard, Dakis est invité à participer à une conférence axée sur la médiumnité et la voyance en particulier. C'est à Aix-en-Provence, à vingt et une heures précises, entre les murs de "La Rose et le Lotus", la librairie que possède Alain Le Kern, que se tient ce colloque. Jean-Claude a tenu à ce que nous l'accompagnions, et Yoann Chris s'inquiète car nous avons pris du retard : il est vingt heures quarante-cinq lorsque nous prenons place dans sa voiture, et les trente kilomètres séparant Aix de Marseille ne peuvent en aucun cas se couvrir en un quart d'heure... En aucun cas ? Allons-donc ! La voix de Karzenstein retentit, intimant l’ordre à Yoann de se contenter de tenir le volant de son "ovoïde" et aux passagers que nous sommes de ne pas avoir peur !

La Volkswagen s'élance, et nous sentons, d'un coup, un air vivifiant nous fouetter le visage : les vitres sont fermées, ce qui n'empêche nullement nos cheveux de flotter à un vent dont on ignore la provenance. C'est un paysage on ne peut plus flou qui défile sous nos yeux, dans la nuit qui s'empare peu à peu de la route et du décor qui l'entoure. Croisons-nous, doublons-nous d'autres voitures ? Il est bien délicat de l'affirmer, tant l’action conjuguée de la vitesse et de l'effet de glisse nous écrase sur notre siège et limite l'acuité de nos sens, nous occasionnant une angoisse que l'on évacue du mieux possible en échangeant des bribes de phrases qui se veulent teintées d'humour. Voilà exactement neuf minutes que nous avons quitté Marseille lorsqu’une voiture sort de l'emplacement où elle stationnait, nous laissant là une place idéale : juste devant la librairie d'Alain Le Kern. Nous sommes les premiers, ce qui nous autorise à remettre un peu d'ordre dans nos gestes et, par là même, à nous réadapter à un comportement plus conforme à celui dont la nature nous a dotés, en fonction de notre mode de vie.

Pourtant nous ne sommes pas au bout de nos surprises : quelques instants après, une dame âgée dont le visage ne m'est pas inconnu demandera l'heure avec insistance à chacun d'entre nous, dans un sourire figé et avec un hochement de tête n'étant pas sans me rappeler celui des membres de l'Organisation Magnifique. C'est Lucette qui la reconnaîtra la première, m'invitant à rassembler mes souvenirs de la cérémonie religieuse de notre mariage et à identifier à mon tour la personne qui nous avait filmés dans l'église du Sacré-Cœur. M'étant promis de m'adresser à elle dès la fin de la conférence, je n'en eus pas l'occasion : la vieille dame avait bel et bien disparu comme par enchantement. La soirée s'acheva normalement, tout juste ponctuée par Jigor, sur le chemin du retour, qui nous avisa du "voyage" provisoire de Karzenstein pour le Proche-Orient où, depuis une semaine environ, la guerre du Kippour s'était déclarée. Ainsi nous pûmes nous rendre compte qu'à l'instar de l'Organisation Magnifique, d'autres Etres, d'autres Espèces peut-on dire, ne se désintéressaient pas de la façon de vivre de l'homme.

Le lendemain soir, Jigor éclairera un peu plus notre lanterne à ce sujet. Il saura nous parler de la déstabilisation du support commun qu'est la Terre pour nombre d'espèces, par rapport à leurs actions. L'homme, bien évidemment, occupe une place de choix dans l'élaboration du "chaos", cette confirmation expliquant quelque peu la nécessité de l'intervention, à des titres divers, de "tout" ce qui est concerné par ce désordre, Dame Nature y compris. Il convient, à ce moment du récit, de bien réaliser que Jigor vient de nous faire part de l'existence de nombre d'espèces (pour reprendre ses propres dires), ce qui commence à singulièrement nous engager à reconsidérer la solidité de la clef de voûte de nos certitudes, en d'autres mots, de notre savoir. En dépit du fait que la narration de cette histoire me conduira à pouvoir vous donner bien d'autres détails, par la suite, quant au regard à porter sur ce que nous vivons et sur ce que nous serons appelés à vivre, je juge opportun de citer ici cette phrase de Jimmy Guieu qui résume remarquablement ce que je viens de vous soumettre :

- Nous sommes des pions sur un échiquier cosmique…

Les jours qui suivent apportent beaucoup d’agitation, aussi bien dans notre vie privée, où nombre de manifestations viennent perturber notre environnement, qu'au plan général où le conflit israélo-arabe laisse craindre le pire dans le domaine international. A cet effet, Jigor ajoutera :

- L'ambiant prédispose à une effervescence de mauvais aloi, nous allons devoir nous montrer vigilants…

Pour la première fois, le mot ambiant vient d'être prononcé. Il faut savoir, sans plus tarder, qu'il s'agit là d'un élément fondamental dont dépendent toutes les situations que nous avons vécues, que nous vivons et que nous vivrons. Bien qu'il soit assujetti à une "loi universelle" que nous aborderons ultérieurement, considérons-le, pour l'heure, comme un environnement exerçant une forme de "mouvance" qui se développe progressivement en interaction.

Ce climat de malaise autorise toutefois Rasmunssen à se révéler sous son vrai jour. Oubliée sa fonction d'Envoyé du Maître - en vérité toute honorifique - qui nous avait empêchés d'imaginer que nous eussions pu nous retrouver en présence d'un Etre enclin à autant de tendresse, toujours disposé à enrober ses propos, y compris les plus cinglants, dans un style que n'auraient sûrement pas désavoué les "rhétoriqueurs" du temps jadis. Ainsi, pour définir la conjoncture ébauchée par Jigor, l'ancien Druide nous dira :

- La médiocrité d'un trop grand nombre d'acteurs rend "dysharmonieux" le spectacle que nous donnons en ce décor idéal que nous offre la planète Terre. L'œuvre du Père se trouve de la sorte galvaudée, et cet aspect de la "chose" est frustrant pour qui est à même d'y assister en la continuité…

Il n'est pas vain de relever que Rasmunssen parle d'un spectacle donné par l'ensemble des espèces. Mais plutôt que de voir une implication des "siens" en le "nous" qui sous-entend la responsabilité de tous dans le manque d'harmonie que nous vivons, il faut voir là une forme de cette humilité dont ces Etres ne se départissent jamais. Nous retrouverons cette humilité au fur et à mesure du déroulement de ce récit, en ce "qu'Ils" enseignent et ont su enseigner à tous ceux qui font de la remise en cause l'acte prépondérant de leur existence.

En attendant, force est de constater qu'une grande confusion a gagné le 40 rue Taddeï où d'autres êtres se manifestent. Ils le font également à travers des voix, donnant parfois des patronymes pour que nous les différencions de "ceux" auxquels nous nous sommes accoutumés. Nombre de phénomènes paranormaux semblent générés par ces entités qui disent évoluer à trois mètres du sol, qui déplacent dans leur sillage divers animaux, en particulier des oiseaux, dont un merle pourvu d'un sifflement strident, agressant nos tympans à n'importe quelle heure de la journée ou de la nuit !

Un soir, aux environs de dix-neuf heures, alors que nous rentrons avec Dakis, nous avons la surprise de voir des policiers quitter l'immeuble. Nous apprenons presque aussitôt par notre voisine de palier que tout l'immeuble a été cambriolé. Si la serrure de l'appartement de Jean-Claude a bel et bien été forcée, rien n'a été déplacé à l’intérieur. Néanmoins, des effluves nauséabonds flottent, notamment dans la salle à manger, rappelant un peu l'odeur du caoutchouc grillé. Les lustres ainsi que le néon de la cuisine dispensent une lumière dont l'opacité densifie encore plus l'atmosphère pesante régnant dans le logis. Alors que nous nous interrogeons sur la nature de ces émanations, Virgins nous avoue avoir agi par désintégration contrôlée sur la personne de deux monte-en-l'air dont l'audace se réamalgamera lors d’une autre vie consciente. Accompagnée d’un rire auquel nous ne nous habituerons jamais, cette phrase dénote, comme s'il en était besoin, que la tergiversation est moins que jamais de mise pour "nos Amis" invisibles. Sans doute est-ce là une des conséquences de "l'ambiant" évoqué antérieurement.

Le surlendemain, 19 octobre 1973, Karzenstein, de retour du Proche-Orient, aura à son tour des accents de colère pour nous faire part de son intervention directe dans le processus de cessez-le-feu élaboré par l'ONU, et accepté par l'Egypte et Israël. A la demande de Jankis, elle nous donnera la date du 22 octobre assortie de certains détails que nous confirmeront les informations du journal de dix-neuf heures de France-Inter du 22 octobre, mais aussi des jours suivants. De même nous vérifierons l'acceptation différée dudit cessez-le-feu par la Syrie le 24 octobre. Plus que jamais, nous nous rendons compte que la part de libre arbitre demeure ténue quant à ce que l'homme vit. A ce sujet, les férus de mythologie pourront faire référence aux récits d’Homère, et particulièrement à l’Iliade où la narration de la guerre de Troie fait état d’une ingérence quasi permanente des dieux avant, pendant et après les combats livrés par les protagonistes d’alors. Les chrétiens, pour leur part, ne manqueront pas de relater, entre autres, la décimation de l’armée assyrienne du roi Sennachérib par l’œuvre d’un ange, tel que le mentionne la Bible à la rubrique "2 Rois – chapitre 19 – verset 35".

Sans pénétrer totalement au cœur de ces légendes ("légendes" devant se traduire ici par "ce qui doit être lu"), mais en extrapolant un tant soit peu, nous pouvons constater bien des "anomalies" dans tous les conflits connus par l'espèce humaine à travers les sociétés et civilisations qu'elle a constituées, et constitue aujourd’hui. Tout en filigrane, ces anomalies s’avèrent décelables si l'on accepte de ne pas uniquement se confiner à ce que l'on nous inculque pour ne pas exacerber ce sentiment de précarité "multimillénaire" inhérent à notre condition. Les exemples foisonnent, et s'il ne m'appartient pas de démontrer quoi que ce soit dans ce que j'avance, je profiterai de l’opportunité qui m’est offerte pour mettre en pratique l'adage de Quintilien disant : "Scribitur ad narrandum, non ad probandum" (On écrit pour raconter, non pour prouver) et vous livrer, de la sorte, le fruit des remarques suivantes.

C'est ainsi que j'avais trouvé pour le moins bizarre, alors que je fréquentais l'école primaire, que les seules prières de sainte Geneviève eussent pu détourner de Lutèce Attila et ses hordes de Huns ! J'imagine toujours assez mal ce peuple de barbares faire ainsi demi-tour aux portes de Paris alors qu'il vient de couvrir des milliers de kilomètres, livrant bataille sur bataille, sans état d'âme particulier.

De même, sans remonter si loin dans l'histoire, je n'ai jamais vraiment saisi non plus comment Hitler, petit homme brun aux yeux foncés, avait pu être crédible auprès des Allemands en préconisant que la "race supérieure" ne saurait comprendre que de grands hommes blonds aux yeux clairs !... Et l'antinomie ne s'arrête pas là car si nous considérons l'infirmité de l'un de ses plus fidèles collaborateurs : Goebbels, ayant un pied bot, sous quelle forme faut-il concevoir l'aversion profonde d'Hitler à l'égard des infirmes pour lesquels il ne prônait pas moins que l'extermination, sous le couvert de l'euthanasie ?...

Ces anomalies, pour ne citer qu'elles, font partie des fils de l'écheveau que l'homme a rangé dans la "galerie du mystère" et dont il a bien du mal à se dépêtrer, sauf s'il se trouve confronté durablement à des effets de choc, à l'instar de celui qui écrit ce récit. Avoir assisté aux démonstrations de l'Organisation Magnifique aux jeux Olympiques de Grenoble, dans l'affaire Killy/Schranz, puis, au 27 rue Lafayette, à la remise en question de notre fameuse "loi des séries", nous contraint de réviser notre optique quant aux situations advenant. Karzenstein et les Etres l'entourant n'ayant fait, à travers les récents événements, qu'apporter de l'eau à ce moulin, je prends garde de mon côté de veiller au grain au moment d'employer les expressions "hasard" et "fatalité". D'autant plus que s'il nous est impossible de situer ces Etres, sinon quand ces derniers le décident, il ne nous est pas plus aisé de localiser cet "ambiant" avec lequel "Eux" semblent en accord total, y compris pour avoir une mainmise sur ce que l'on assimile à notre destinée.

 

 

 

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