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Chapitre 19

 

 

 

 

 

Deux semaines plus tard, Benito Arranz nous livre une "comtoise" qu'il était en train de remettre en état, un mois auparavant à Toulon, alors que nous lui avions rendu une visite de courtoisie lors d’un week-end passé chez mes parents. Lucette avait alors éprouvé une forte attirance à la vue de cette horloge datant de la fin du siècle dernier, à tel point que nous nous étions décidés à l'acheter. Une fois adossée à l'un des pans de mur de notre hall d'entrée, et après que Benito eut enclenché son mécanisme de marche à l'aide d'une clef aux contours ô combien torturés, cette horloge me sensibilisa d'une façon surprenante. Le tic-tac du balancier, la sonnerie sourde, sa position verticale, presque hautaine, outrepassaient le rôle dans lequel chacun d'entre nous confine habituellement son mobilier. Et dans les heures qui suivirent, j'eus beaucoup de peine à détacher mon attention de cette comtoise dont je n'avais pas soupçonné qu'elle eût pu éveiller un tel trouble en moi. Je me remémorai alors ce vers de Lamartine : "Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?". La nuit passa, égrenant ses heures à la voix de notre horloge sans que ceci nous dérangeât le moins du monde.

Les jours suivants, Jigor intervint à deux reprises pour nous aviser qu'il surélevait un des pieds du socle de la comtoise, celle-ci prenant du retard du fait de l'inégalité du sol et donc de la position instable dans laquelle on l'avait posée. Autant avouer que ce "meuble chantant", selon l'expression imagée de Rasmunssen, avait su séduire son monde dans cette maison, toutes espèces confondues !...

Il est à peine moins de quinze heures, et je viens de consulter ma montre. Le temps me paraît long, assis à mon bureau ; je sais qu'il y a encore une heure et demie à attendre avant que nous sortions. J'ai devant moi une feuille de papier que je griffonne machinalement. Mes pensées vont à ceux que j'aime, je repense à mon père et des images défilent : je revois la pharmacie de Toulon où je perdis tant de belles semaines de vacances et je me dis que mon emploi à la Sécurité sociale est un moindre mal en comparaison ; j'entends encore dans le lointain la voix de mon père me dire, en cet été 1965 : Le temps c’est de l'argent, mais l'argent n'est pas du temps !

Mon chef de service m'arrache alors à mes rêveries, m'invitant à me montrer utile de façon à finir positivement cette journée. Je l'en remercie encore à ce jour : en cet instant précis, il sut éveiller dans ma tête une mélodie sur laquelle s'en vinrent se greffer les quelques vers que voici, intitulés "L'Horloge" :

 

Sous les ronces et le lierre, cerné par les fougères,

A l'écart des troupeaux, comme un vieux solitaire,

Se dresse le manoir où s'enroulent mes jours,

Où coulent et roucoulent et la mort et l'amour,

Le cœur battant au rythme du temps qui s'éloigne,

Je suis née à la ville et vis à la campagne.

 

Dans mon manteau de bois, j'habite le salon

Depuis bientôt deux siècles, sous le même plafond,

Où la légende mêle demain et autrefois,

Le soir à la veillée, au son d'un feu de bois,

Quand l'âtre jette une ombre au socle de l'armure,

Lorsque le piano nous prête la mesure…

 

Autour de moi, on rit, on cause, on gesticule,

On sommeille, on se pâme, on court, on déambule,

Mais moi, imperturbable, de mes bras minuscules,

A chaque jour qui naît, j'appose mes virgules,

Je souille le silence lorsque le jour s'éteint

Et je berce la nuit jusqu'au petit matin.

 

Quand l'amour ne vient pas fleurir le canapé,

Autour d'un guéridon, ils tiennent assemblée

Pour attendre l'ancêtre que douze fois j'appelle,

Pour inviter la mort à dîner aux chandelles,

Et puis ils me consultent et ils prennent congé,

En me plongeant dans l'ombre où je reste éveillée.

 

Mais voilà qu'aujourd'hui, le temps s'est arrêté,

Dans le parc, un engin bizarre s'est posé,

Des Etres sont venus qui ont pris possession

Et des choses et des gens qui meublaient la maison,

Moi dont tout dépendait, dès lors je m'interroge :

Ceux-là sauront-ils être prisonniers d'une… Horloge ?

 

Ainsi, en une demi-heure, je venais, sans que je l'eusse prévu, d'inventer ma première "prosopopée" ; mieux, je venais de faire une synthèse entre un passé toujours d'actualité et un présent en devenir : j'avais, avant qu'on me le confirmât, reconsidéré en quelque sorte notre représentation du temps régissant toute notre existence. Cela s’était produit à la suite d'un achat effectué chez un antiquaire et sans doute aussi parce que Dakis avait su réveiller quelque part en moi une propension à transcrire la qualité de ce que nous partagions, à travers l'invraisemblable aventure qui se perpétuait au gré des diverses rencontres m'étant proposées.

N'étant qu'une expression vivante de ce que nous sommes, l'art, ici sous forme de chanson, s'en venait confirmer les modifications de mon psychisme, m'éloignant à son tour d'un certain schéma de pensée traditionnelle. Si l’on veut bien y prendre garde, chacun ne devient-il pas, toutes proportions gardées, que ce qu'il a toujours été ? Ce sont les circonstances qui, au fil de nos existences, révèlent le bien ou le "mal-fondé" de ce que nous croyons devoir entreprendre. Simplement convient-il d'en relativiser l'importance, compte tenu du savoir dont notre conditionnement nous pourvoit, et nous allons d'ailleurs y revenir sous peu... Toujours est-il que mon conditionnement, adapté aux circonstances qui régissent mon environnement direct, va, dans les semaines qui suivent, me conduire à composer de nouvelles chansons et à envisager de les présenter à Paris dans des délais qu'il reste à fixer.

Paris, en attendant, est en deuil… La France entière, du reste, est en deuil : Georges Pompidou, le président de la République, vient de s'éteindre, conséquemment à une douloureuse maladie. Selon la Constitution, c'est le président du Sénat, Alain Poher, qui a le devoir d'assumer l'intérim pendant que se préparent de nouvelles élections présidentielles. Celles-ci interviendront dans un délai d’un mois et demi, désignant Valéry Giscard d'Estaing comme chef du pays.

Fondamentalement, rien n'a changé. Il y a toujours des tensions sociales, le monde du travail affiche une division des plus malsaines : d'aucuns ont la nostalgie de mai 68, tandis que d'autres estiment qu'un gouvernement dit de gauche assumerait mieux l'idée d'un renouveau. Rasmunssen, toujours disposé à satisfaire nos interrogations, saura minimiser de rôle que nous accordons à la politique gérant notre mode de vie. Il viendra nous entretenir du peu d'intérêt que nous nous devons de donner au quotidien, devant considérer plutôt l'aspect subtil des situations et de ce dont elles découlent, conformément à tout ce que nous avons vécu d'extraordinaire. Abandonnons-lui la parole :

- Les choses ne revêtent un caractère d'importance, voire de gravité, qu'autant que vous les percevez. Qu'elles s'expriment sous des aspects aussi divers que la santé physique ou morale, la politique et la paix ou la guerre qui en dépendent, ou encore bien d'autres vicissitudes, vous n'en établissez jamais qu'un jugement subjectif et superficiel puisque vous les considérez seulement lorsqu'elles vous concernent directement. De plus, votre perception - il sera nécessaire de vous le rappeler souvent - n'est en grande partie que l'objet du circonstanciel qui la véhicule. Ceci ne recèle rien de grave, ce qui est appelé à être subi étant inexorablement subi. Vous aurez l'opportunité, au cours de nos entretiens à venir, d'aller plus avant en la matière.

Toutefois, par souci de clarification, et connaissant bien le problème pour avoir été des vôtres jadis, je vous résumerai ce que vous devez considérer des préoccupations de l'homme, en l'existence qui le personnifie. Nous dirons donc que les choses, en les individus qui les vivent, ont une identité provisoire, ne demeurant rien d'autre que le support d'un vécu au quotidien. Chacun fait de ce quotidien l'élément majeur de sa raison d'être, et ceci est vrai pour chaque époque. Qu'est-ce que le quotidien ? Le quotidien est le décor de votre mode de vie, il est pour la plus grande proportion des individus ce que vous devrez dorénavant considérer comme la partie voyante d'un iceberg, si vous m'autorisez cette comparaison. Et que vous propose-t-il donc, ce quotidien ? Il vous propose, au fil des millénaires et des civilisations qui vous ont précédés, une forme de réalisation (au sens figuré du terme) de l'homme qui, hier comme aujourd'hui, privilégie ce qu'il fait en accordant, de la sorte, plus d'importance à la fonction qu'à l'état. Car l'aspect fondamental, c'est-à-dire la partie cachée de l'iceberg, que vous vous refusez d'aborder pour de multiples raisons, dont la principale s'avère être un dérivé de la peur que nous nommerons l'angoisse, est bien l'essentiel de ce qui forme le processus existentiel.

La partie cachée, ne l'oublions pas, n'est rien de moins que le socle de la partie voyante, exactement au même titre que la Vie est le socle du mode de vie. Alors qu'avez-vous fait durant des milliers d'années d'existence ? Eh bien vous avez - j'y ai aussi participé - sculpté, peaufiné les contours de ce mode de vie, améliorant, en fonction de votre ressenti, une manière de faire corps avec ce que chaque époque vous proposait en son ambiant, en ses ambiants, mais sur un plan technique essentiellement. L'espèce humaine s'est rassurée de cette manière et continue de le faire, tout en taisant plus ou moins ce sentiment de frustration qui l'habite, quant à ce qu'elle pressent être l'évolution réelle de l'homme. Et puis, pour pallier le carentiel de vos approximations flagrantes, vous avez confiné vos espoirs à la croyance en quelque chose de meilleur, quoique mal situé, et que vous appelez religion. Hélas, la religion, en tant que facette du mode de vie, reste, en ses notions, la continuité du schéma de ce que vous vivez.

Si nous voulions résumer, nous devrions dire que la religion est à la Foi ce que le mode de vie est à la Vie. Car ce sentiment impalpable qui tient debout nombre d'espèces vivantes, et qui s'appelle la Foi, véhicule à lui tout seul toutes les espérances. La Foi, ainsi conceptualisée en diverses croyances, vous aide à vous accoutumer, vous autorisant à croire et à faire croire que ce que vous faites et faites faire a de la valeur. C'est bien la Foi qui vous fait vous adapter aux fluctuations de toutes tendances, c'est en son nom que vous entreprenez et agissez, établissant règles et lois de vos sociétés. Grâce à elle encore, vous vous perpétuez en vous estimant indispensables alors que vous n'êtes qu'utiles, à l'image d'autres espèces qui ont pourtant disparu il y a déjà bien longtemps.

Tout, en l'Univers, s'acheminant en démultiplication progressive, je vous pense aptes à mieux concevoir ce que vous nommez choses et, par là même, à relativiser les concepts en lesquels vous les enfermez. Il importe que vous commenciez à fragiliser ces notions dont vous fîtes parfois des lois pour renforcer vos pseudo-certitudes.

Cette démonstration, tombée à pic, si l'on peut dire, est de nature à nous faire toucher du doigt le fait que, progressivement, Rasmunssen, Jigor, Verove et quelquefois leurs égaux sont en train de mettre de l'ordre dans nos esprits. Je dirai "qu'Ils" savent choisir le moment pour nous montrer ce qu'il faut voir, ce sur quoi il nous faut nous attarder. De la sorte s'opère un "repositionnement" de nos valeurs, et nous ne savons pas que nous vivons là l’amorce d'une remise en cause personnelle, mais aussi collective. Personnelle car chacun se trouve tôt ou tard à même d'effectuer sa propre introspection, analysant l'incidence ou l'insignifiance de ses actes ; collective parce que le Message de ces Etres procède d'un "tout" auquel, tant bien que mal, nous demeurons "amalgamés". Par les notions de bien et de mal, je désire surtout souligner le pouvoir que possède l'homme de comprendre, et aussi les carences qui sont siennes en matière de perception, donc de réaction.

Si ce qui nous est transmis ne dissimule en rien une très forte teneur philosophique, on peut néanmoins déceler, entre les lignes, d'indubitables rattachements à des lois physiques, la limitation de nos sens, à plusieurs reprises évoquée, semblant pouvoir se situer en fonction de ce processus dit existentiel qui renferme un "ambiant" et une "Loi des Echanges". Ce n'est qu'au fil des ans et par l’entremise des dialogues qui se succéderont, surtout avec Karzenstein et Rasmunssen, que nous dépasserons à ce propos le stade du postulat dont il faut bien nous satisfaire pour l'heure.

L'été reste un prétexte aux vacances, et Lucette et moi n'avons pas cru bon de déroger à cette coutume : c'est à Auriol, dans l'immense villa que possèdent mes beaux-parents, que nous partageons notre temps entre farniente, jeux de société avec ma belle-sœur Béatrice et course à pied avec laquelle j'ai quelque peu renoué. J'aide également Patrick, mon jeune beau-frère, à rédiger le rapport d'un stage qu'il est en train d'achever en vue de sa future rentrée scolaire. Tout se passe dans la bonne humeur, y compris le paranormal qui se glisse quelquefois sous la forme d'une porte qui sort inopinément de ses gonds, obligeant monsieur Auzié à la remettre à sa place, et ce, plusieurs fois d’affilée ! Je pense que ces manifestations ne servent qu'à remplacer les voix qui, si elles se faisaient entendre, choqueraient considérablement ma belle-famille. Elles nous confirment que nous sommes en permanence "sous contrôle" (pour reprendre une expression de Jimmy Guieu), comme va le démontrer ce qui suit.

Au long de l’été, les fêtes de village battent leur plein, connaissant leur temps fort le soir au-delà de vingt et une heures. Les baraques foraines dispensent décibels ou odeurs de friture, tandis que les touristes et les autochtones aimant danser peuvent s'adonner à leur passion au rythme des morceaux de musique et des chansons qu'un orchestre, identique à celui dont j'étais membre naguère, leur propose. Quiconque a pu fréquenter ces lieux de festivités n'ignore point que le climat qui y règne prédispose les gens - les jeunes surtout - à une certaine forme de violence. La chaleur moite et la cacophonie densifient le phénomène de foule, provoquant une sorte d'ébullition qui engage nombre de fêtards à compenser leur déficit hydrique par l'absorption de force alcool qui, à un moment ou à un autre, leur fait perdre leur faculté de raisonnement. C'est l'une des raisons qui fait que Lucette et moi, accompagnant "circonstanciellement" Béatrice et Patrick (encore mineurs), ne nous attarderons pas à ce type de divertissement. Si Béatrice ne se fait point prier pour rejoindre avec nous la maison familiale, Patrick, quant à lui, a décidé de participer à un concours de pétanque et demeurera donc au village en compagnie de deux camarades.

La matinée du lendemain vient de s'engager sous les meilleurs auspices, et nous goûtons un paisible repos à l'ombre des arbres touffus du jardin de la villa de mes beaux-parents, arbres qui, en plus de nous dispenser une bienfaisante fraîcheur, abritent le début d'un concert de cigales. Et si la précocité de ce chant laisse présager une journée caniculaire, la nuit précédente s'est avérée assez chaude pour mon beau-frère et ses compagnons, peu après que nous nous sommes quittés, ainsi qu'il nous le contera, et tel que ces lignes vous le rapportent aujourd'hui.

Patrick et ses partenaires ont éliminé tour à tour deux triplettes, et si cela s'est passé convenablement dans la première partie, la deuxième confrontation a donné lieu à une algarade avec l'équipe adverse. Le ton est vite monté entre les "pétanqueurs" et, conformément à ce que j'ai évoqué précédemment, la touffeur flottant sur la place, le bruit ambiant obligeant à élever la voix, voire l'assimilation plus ou moins différée d'un repas trop copieusement arrosé, se traduisirent par des horions échangés généreusement par les joueurs des deux camps. Les gendarmes intervinrent alors pour séparer les antagonistes, calmant assez rapidement les esprits échauffés. Tout semblait s'être arrêté là, et la triplette à laquelle appartenait mon beau-frère s'en retourna livrer la partie suivante, selon les critères de la qualification obtenue lors du tour précédent. Enervés, déconcentrés, les trois adolescents furent alors défaits et éliminés. Ayant convenu de regagner leurs domiciles respectifs, ils firent néanmoins un bout de chemin ensemble. Et c'est sur ce parcours commun qu'ils se virent, alors qu'ils se trouvaient à bonne distance du village, cernés par une bande de garçons menaçants, parmi lesquels figuraient les trois personnages qu'ils avaient vaincus préalablement. De toute évidence, Patrick et ses deux compères avaient été l'objet d'une surveillance étroite après l'intervention des gendarmes, et ils se voyaient bien mal en point, en pleine campagne auriolaise, à la merci d'une réaction vengeresse, aussi absurde que dangereuse.

Tout se passa alors très vite : si mon beau-frère reçut bien de plein fouet un coup de poing qui lui fit perdre l'équilibre, quelle ne fut pas sa surprise et celle de ses amis de voir l'auteur du coup et un de ses complices s'étendre brutalement au sol, complètement hors de combat, sans qu'il y ait eu la moindre riposte effective de leur part ! En présence d'un tel prodige, les autres agresseurs préférèrent s'en tenir là ; rebroussant chemin, ils abandonnèrent ceux qui auraient dû être leurs trois victimes et qui, tout aussi ébahis qu'eux, ne pouvaient que se féliciter intérieurement du dénouement de leur mésaventure...

Naturellement, Patrick, bien qu'il n'en soufflât mot à ses partenaires d'un soir, avait compris sans difficulté de qui émanait cette intervention miraculeuse. Néanmoins, Lucette et moi lui conseillâmes de ne pas verser dans une euphorie bêtifiante l'engageant à provoquer, par jeu, d'autres rixes qui eussent certainement connu une issue bien différente.

On est en droit de concevoir qu'à dix-sept ans, il peut s'avérer amusant, voire exaltant, de tenter de renouveler de telles expériences : Patrick le comprit aisément et sut s'en tenir là, la leçon ayant été ainsi profitable et complète.

L'arrivée de l'automne coïncida avec celle de Pierre Giorgi qui, venant de se séparer de son épouse Jocelyne, débarqua dans notre appartement des Chartreux. Nous apprîmes aussi qu'il avait perdu son emploi, l'entreprise de son frère avec lequel il s'était associé ayant fait faillite. Peinés face au désarroi bien compréhensible de notre ami, nous fûmes toutefois très heureux de pouvoir lui ouvrir notre porte, heureux et flattés car Pierre aurait pu choisir un autre couple que les Pantel pour demander assistance. Il est bon de souligner que toute manifestation de confiance à notre égard prenait, à l'époque, une ampleur insoupçonnable pour Lucette et pour moi qui avions alors beaucoup souffert que notre entourage eût pris certaines distances avec nous, à la suite des événements que vous savez. Mis à part Dakis, sa mère et Yoann Chris, seuls Robert et Angèle Rebattu nous considéraient comme des gens fréquentables, et ce, malgré une évidente et bien compréhensible crainte à l'encontre des "phénomènes" qui se produisaient de temps à autre au hasard de nos rencontres, par exemple lors de l'anniversaire de Robert, comme nous allons le voir.

Les Rebattu sont pour ainsi dire nos voisins : ils habitent le bloc "E" de la cité et nous logeons au "A". Il nous faut donc parcourir quelques dizaines de mètres pour nous rendre chez eux où la mère de Robert, d'origine vietnamienne, est venue confectionner ce soir-là un succulent repas de son pays. Alors que les préparatifs sont sur le point de se terminer, Lucette juge opportun d'aller chercher chez nous le champagne et les gâteaux que nous avons mis dans notre réfrigérateur, celui de nos amis étant plein à craquer. Nous nous apprêtons à le faire et, par la même occasion, à prendre, pour lui en faire ainsi la surprise, le cadeau que nous avons acheté à notre ami, mais ce dernier, bien innocemment, insiste pour m'accompagner, modifiant de la sorte nos projets.

Sitôt entrés dans le hall de l'immeuble, nous sentons un souffle très puissant qui s'engouffre dans nos chemises, lesquelles se mettent à gonfler, puis à flotter, s'étant libérées de nos pantalons qui les enserraient ! Parvenu dans l'appartement, je pressens qu'il ne faut pas s'y attarder et j'invite Robert à se saisir du champagne pendant que je m'occupe des gâteaux. Ce que nous faisons trop hâtivement, pressés de partir que nous sommes, bien trop pressés d'ailleurs, puisque sans la voix de Virgins qui s'exclame :

- N'oubliez pas le cadeau de Robert !

je négligeais pratiquement l'essentiel. L'effet de surprise est certes râpé et c'est peut-être afin de compenser ce manquement qu'après avoir déposé la boîte de pâtisseries sur la table de la salle à manger, j'offre à Robert, bien malgré moi, un second cadeau d'anniversaire, celui-ci on ne peut plus imprévu : je me retrouve à deux mètres du sol, en position horizontale, tel que cela m'était déjà arrivé. La lévitation ne se prolonge pas au-delà d'une minute, et c'est heureux car le pauvre Robert ne sait plus exactement que faire, redoutant mes retrouvailles avec le sol qui se font dans la plus parfaite délicatesse, sur un moelleux canapé-lit de velours ! Cette péripétie devint une anecdote qui fit le tour de tous les centres de Sécurité sociale des Bouches-du-Rhône, ce qui, bien évidemment, me desservait : l'histoire, déformée démesurément au fur et à mesure de son colportage, me faisait passer plus que jamais pour un mage, ce qui n'était pas particulièrement souhaitable car, comme dans toute collectivité qui se respecte, se faire remarquer c'est s'exposer à davantage de surveillance, avec tout ce que cela comporte d'aléas...

Mais revenons à Pierre Giorgi qui vit donc chez nous et qui s'est mis en quête d'un emploi. Il va d'ailleurs en trouver un rapidement en signant un contrat de vendeur itinérant chez un éditeur spécialisé dans les dictionnaires et les encyclopédies. Quelquefois, il nous quitte et va passer une semaine chez son père, notamment lorsqu'il a la garde de son fils Christophe, lequel préfère toutefois fréquenter notre domicile où il peut entendre, de temps à autre, s'exprimer la voix de Karzenstein, ou bien celle de Verove. Il est fantastique, alors, de voir cet enfant écarquiller ses grands yeux bleus, puis diriger son regard vers le plafond et sourire, en proie à cet émerveillement que seuls les enfants savent épancher. Lorsque Pierre, à ces occasions, téléphone à son père, Christophe ne manque jamais de dire à son aïeul :

- Tu sais, grand-père, la Dame qu'on ne voit pas est encore venue et elle m'a parlé…

Je me prends à rêver, en écrivant ces lignes, qu'à l'autre bout du fil se soit trouvé Victor Hugo, investi de son savoir ésotérique et imprégné de son "art d'être grand-père". Que n'eût pas répondu le "grand homme" à ces mots, bien sûr empreints de naïveté, mais dont lui, assurément, n'eût pas manqué de s’apercevoir qu'ils ne pouvaient être le fruit d'un mensonge, d'un de ces mensonges dont les adultes taxent trop souvent les enfants sans que les personnes responsables, que nous nous targuons de représenter, sachent réellement où donc commence et finit "l'imaginaire" !…

Bien que nous ne puissions encore l'affirmer, il est incontestable qu'à des titres différents pour chacun d'entre nous, une certaine fatigue se fait sentir : nous apprendrons ultérieurement qu'une déperdition d'énergie s'effectue, tant dans le cas des phénomènes d'ordre matériel que lors des contacts et conversations que nous proposent ces "Entités suprahumaines". D'ailleurs, Lucette a encore dû interrompre son travail, et Humbert Marcantoni m'a recommandé de ménager, dans mon entourage, certaines personnes plus "fragiles" que la moyenne.

En tant que médecin, il est tout à fait apte à saisir les modifications s'opérant dans le comportement de chacun, et c'est ainsi qu'il a remarqué que Paul Miguel et André Dellova, que nous ne voyons pourtant qu'épisodiquement, ont conservé nombre de séquelles d'ordre psychique à la suite de tous les événements dans lesquels ils se sont trouvés impliqués. Du reste, sans se concerter, et tous deux pour des raisons différentes, nos deux amis vont démissionner tour à tour de la Sécurité sociale pour rejoindre la capitale : Paul dans le but de rejoindre ses parents, André voulant concrétiser ses aptitudes dans le domaine de la musique. Cette situation ne peut pas être imputable au "hasard", ce hasard sur lequel j'ai déjà pu épancher mes convictions quant aux critères trop mal définis de sa conception, ce hasard dont Rasmunssen et, à un degré moindre, Karzenstein s'en vinrent nous entretenir par une belle soirée automnale :

- Le hasard est la définition de l'incapacité à déceler des tangibilités à ce qui est, est advenu, à ce qui advient et, par extrapolation, à ce qui est à même d'advenir dans le cadre d'événements qui sont accaparables par les sens de la majeure partie de votre espèce. C'est un besoin de rassurance qui détermine la chose, son effet subsistera et vous conduira à assimiler, sous le couvert de la terminologie du mot hasard, nombre de situations dont vous n'expliquerez pas la cause et, à plus forte raison, l'origine de la cause. Il n'est que de prendre le cas précis de la prise de contact entre Jankis et Jantel : quiconque alléguerait un semblant de "fortuité" à ce positionnement circonstanciel s'exposerait, y compris pour votre espèce, à un irrationalisme on ne peut plus rationnel (rires)… Disons, pour demeurer dans la joyeuseté, qu'en la situation évoquée, le hasard, bien que n'existant pas, était au courant de votre rencontre, si vous m'autorisez cet embryon de syllogisme (nouveaux rires).

Karzenstein intervint sur ces entrefaites et, sans doute pour aiguiser notre vigilance, compléta la thèse "Rasmunssenienne" par cette phrase, en guise d'avertissement :

- Ajoutons que d'autres rencontres, avec d'autres individus, vous permettront, de par les formes qu'elles prendront, d'établir certaines similitudes avec la situation qui vient d'être opportunément évoquée…

De sa voix douce et teintée de cette pointe d'accent, dont Il s'excuse régulièrement, Rasmunssen reprend alors :

- Le circonstanciel est dépendant du Temps, puis ensuite de l'espace, donc, en désuperposition, de la chronologie et du lieu. Vos incursions dans ce qu'est le Temporel, à travers le schéma traditionnel, dirais-je, de chaque cyclique, sont inhérentes à l'essential qui détermine chaque espèce. En ce qui concerne la vôtre, pour ne citer qu'elle, ces incursions ne s'effectuent qu'en état dit inconscient, exceptionnellement en semi-conscient. De ce fait, elles se mémorisent uniquement à votre insu, ne révélant leur vécu, par le mode verbal, voire écrit, que "rarissimement" et, il convient de le dire, très incomplètement…

Dakis alors semble tiquer, arguant que la médiumnité s'exprime en des paramètres donnant accès à des plages de temps différé, à l'instar de la voyance, ou encore de la prémonition. L'interrompant, sans qu'aucune modulation de sa voix ne trahisse un agacement quelconque, l'ex-Druide vient encore, par le poids de ses mots, nous rappeler ces fameuses limites que notre condition, à forte tendance anthropomorphique, nous engage à dédaigner, faute de pouvoir les annihiler.

- Nous n'excluons pas les potentialités virtuelles de l'homme en la matière, mais force est d'admettre que l'eccéité qui vous définit n'autorise pas d'accès continu à la chose, de par un échange spasmodique sur lequel les entretiens à venir sauront progressivement vous éveiller en temps choisi. La preuve flagrante de l'absence de constance en la situation débattue est votre incapacité à reconduire l'acte de façon précise et dirigée en le qualitatif qui le pourvoit. Ce qui est normal, puisque la mémorisation des facteurs entrant en lice, en ce mouvement, ne demeure que la survivance non situable du support intuito-instinctif que plagie en quelque sorte, faute de ne pouvoir faire mieux, votre cogito, c'est-à-dire votre conscient d'être, et ce, en fonction de la géométrisation qui vous dimensionnalise.

"Essential", "eccéité", "intuito-instinctif", "géométrisation", ou encore "rassurance" : encore des mots nouveaux ! Nouveaux, de par l'interprétation qu'il nous est donné d'en faire : ces mots ont leur sens propre, mais, en la circonstance, ils tendent à canaliser un courant de pensée qui, plutôt que de nous paraître abstrus et de nous rebuter, nous incite à vouloir nous y investir davantage pour tenter d'en percer les arcanes, dirais-je. Et, bien sûr, ces Etres ne peuvent pas l'ignorer : ne prennent-Ils pas les devants, juste à propos, quand Ils remettent à une date ultérieure des développements explicatifs pour lesquels nous ne sommes certainement pas encore prêts ? Le "temps choisi" invoqué demeure à n'en pas douter l'objet d'un choix, certes, mais d'un seul : le leur.

Qui pourrait nous blâmer de trouver insipides, en comparaison, les rapports humains qu'en toute bonne civilité, nous nous devons d'entretenir avec nos semblables ? J'ai, pour ma part, la sensation de ne pas être moi-même lors de certains échanges qu'il me faut assumer à mon bureau, mais aussi lorsque je dois remplir le minimum d'obligations que me réclame mon travail. J'ai l'impression d'avoir à chanter deux chansons à la fois. Si je m'en ouvre à Panteri, ou bien, plus rarement, à Michel Aguilo et à Gilbert Marciano, je vois bien que ma position à la Sécurité sociale tend à devenir de plus en plus inconfortable.

Je n'ai jamais été considéré comme un employé modèle auparavant, mais, à présent, j'ai la conviction de représenter le modèle d'un mauvais employé... J'ai donc décidé de prendre un congé sans solde de trois mois dans le but d'aller auditionner dans les cabarets et les maisons de disques parisiens. Nous avons programmé mon départ pour le printemps 1975, je devrais dire notre départ puisque Jean-Jacques Gaillard, le fils de nos amis antiquaires de Marseille, pianiste et chanteur également, a l'intention de tenter sa chance dans le registre encore qualitatif de la chanson française. Ses parents ont su nous convaincre de "monter" ensemble à Paris et ils ont déjà demandé à un couple de leurs cousins, habitant la banlieue, de nous héberger durant le temps nécessaire à faire nos premières armes dans le difficile milieu artistique.

Mais bien avant que nous n'effectuions notre voyage, c'est d'un autre voyage que je vais vous entretenir. Il s’agit de celui que firent Lucette et Dakis, apparemment dans des conditions particulières, si particulières qu'ils l'associèrent tout d'abord à un rêve ! Seulement ce rêve présentait lui aussi une particularité : celle de s'être déroulé simultanément dans deux appartements différents, distants de six kilomètres. Ainsi il ne nous sembla pas absurde le moins du monde de prendre en compte l'hypothèse plausible du voyage, voyage organisé, cela va sans dire, laquelle hypothèse se révéla être on ne peut plus exacte, confirmée qu'elle fut, ultérieurement, par qui de droit.

Tour à tour, Jean-Claude et Lucette décrivirent une absence de ciel au-dessus d'eux, bien qu'ils eussent eu l'impression de circuler à l'air libre. Ils firent alors allusion à un éclairage diffusant une lumière orangée, sans que ni l'un ni l'autre n’eussent pu toutefois en situer la source. Ils évoquèrent également un mode de déplacement à bord d'engins glissant sans bruit dans des couloirs réservés à cette fin, à une certaine hauteur du sol. Ces engins possédaient, aux dires de ma compagne et de mon ami, un rayon de rotation extraordinaire, ce qui ne manqua pas de me faire concevoir une certaine similitude avec les transports motorisés qu'avait utilisés l'Organisation Magnifique.

Lucette et Jean-Claude, bien que faisant état, dans leur description, de wagonnets dont les contours de l'habitacle étaient translucides, se montrèrent incapables de relater d'autres détails précis concernant ces moyens de locomotion. En revanche, ils se souvinrent uniformément de la présence d'êtres tout à fait semblables à ce que nous sommes, qui les accompagnèrent, ou plutôt les guidèrent dans ce site étrange, dont beaucoup de points donnaient à penser que son emplacement fut souterrain.

Ces "habitants d'ailleurs" eurent un comportement très amical ; ils étaient vêtus de la tête aux pieds d'une sorte de justaucorps en "amiante", ou dans un matériau similaire (selon Dakis), qui leur libérait seulement les mains et le visage. Cependant, excepté quelques bribes de phrases de teneur anodine, ni Lucette ni Jean-Claude ne gardèrent souvenance de ce qui leur avait été dit au cours de ce séjour aussi bref qu'impromptu dans une autre dimension.

Pourtant, bien qu'à ce jour rien ne m'autorise réellement à l'affirmer, je maintiens mes suppositions quant à l'identité des hôtes de mes compagnons d'aventure et je ne me prive pas d'avancer qu'il ne peut s'agir là que de l'Organisation Magnifique in situ.

 

 

 

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