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Chapitre 20

 

 

 

 

 

Magloow et Virgins, une dizaine de jours après, s'immiscent dans une conversation se déroulant chez nous avec Jean-Claude et Yoann, laquelle a trait à l'expérience que les lignes qui précèdent ont tenté, tant bien que mal, de narrer. Cela nous permet d'entériner nos déductions qui privilégiaient le déplacement effectif, sous quelque forme que ce fût, par rapport à l'idée de rêves concomitants.

Nous apprenons ainsi que Jean-Claude et Lucette ont circulé dans un identique continuum spatio-temporel, et ce, dans un état de "semi-conscience", pour reprendre la définition de "nos Visiteurs". Ceci nous interpelle et nous remémore cette information qui nous avait été divulguée, selon laquelle des individus de notre espèce avaient connu une forme d'initiation durant leur sommeil. Les noms de quelques-uns de ces personnages sont cités précédemment dans cet ouvrage.

Yoann Chris fait alors référence à Jules Verne, un de ces "élus" ayant bénéficié d'un "savoir" inculqué en état de "semi-conscience". Magloow précise à ce moment que sommeil, hypnose et coma peuvent indifféremment faire vivre cet état de choses. Sans se montrer aussi diserts que Rasmunssen ou Jigor, Virgins et Magloow possèdent un "registre" de connaissances tout aussi complet que leurs "congénères". Poursuivant le dialogue à propos de Jules Verne, Ils nous font apprécier, dans leur chronologie respective, nombre de faits énoncés par l'écrivain, qui passèrent, à juste titre à l'époque, sinon pour de la science-fiction, du moins pour du roman d'anticipation. A l'issue de cette énumération détaillée de nombreux titres, démontrant le bien-fondé établi de la quintessence de l'œuvre, Yoann Chris crut bon d'ajouter, peut-être pas si fortuitement que ça d'ailleurs :

- Finalement, Le "Voyage au centre de la Terre" resterait l'exception qui confirme la règle…

Ce à quoi Magloow, au sortir d’un silence ô combien édifiant, répliqua :

- En êtes-vous encore vraiment certains, à présent ?…

Evidemment, l'allusion à ce qu'avaient vécu récemment Dakis et Lucette était on ne plus nette : c'est sous terre, comme nous l'avions plus ou moins déduit, qu'ils avaient voyagé ! Mais sans doute à une profondeur qu'aucun spéléologue n'abordera jamais... Virgins ne négligea pas de nous indiquer qu'il existe force possibilités de bifurcations démultipliables à l'intérieur de la matière vivante.

Elle parla de "couloirs" empruntés toujours accidentellement par les hommes, dont ces derniers, hélas, ne peuvent ensuite s'extirper. Ces couloirs se situent dans les airs, sur ou sous la mer et, bien évidemment, à la surface terrestre, ou encore sous celle-ci, comme nous venons d'en faire état. Ils sont contrôlés par d'autres espèces vivantes dont notre planète demeure le support. Dakis évoqua le célèbre triangle des Bermudes et les mystérieuses disparitions constatées alentour ; Virgins renchérit alors sur ses paroles :

- Ne nous éloignons pas tant, Jankis ! Songez à la Minerve et à l'Eurydice, les deux sous-marins qui disparurent, tour à tour, au large de Toulon. Est-il bien nécessaire de vous préciser que ce ne sont pas les seuls ? D'autres nations ont et auront à déplorer la perte de plusieurs engins identiques.

Magloow ajouta :

- Les accès à ces connexions à caractère multidimensionnel provoquent toujours la rupture existentielle de ceux qui n'ont pas les possibilités de vivre le mimétisme permettant de faire corps avec l'ambiant proposé. En ce qui concerne votre espèce, quelques cellules seulement sont aptes à vivre la chose, le plus souvent à l'état inconscient, exceptionnellement à l'état semi-conscient, tel celui qui a autorisé deux d'entre vous à se soumettre à l'expérience dont nous nous sommes entretenus.

Expérience qui n'émana pas de notre volonté et encore bien moins de la vôtre puisque vous n'êtes pas sans savoir, désormais, que vous n'avez pas accès consciemment à l'inconscient. Expérience dont vous ne devez pas ignorer, non plus, que ceux qui la réalisèrent avaient reçu auparavant notre assentiment, ce dernier point de détail étant, faut-il le préciser, destiné à rassurer Jantel (rires)

Le captage des pensées, exercé par ces Etres, pensées quelquefois tout juste élaborées par notre mental, n'était plus de nature à nous surprendre. Cependant, si Magloow avait, en la circonstance, confirmé l'existence d'une connexité entre des espèces différentes s’immisçant dans ma vie et celle de mon entourage, sa conclusion soulignait bien le monopole que "Lui et les siens" gardaient sur tout ce qui était à même de nous advenir conséquemment aux agissements de ces autres espèces. Si un faible doute effleurait encore notre subconscient, tout venait de prendre définitivement sa place dans nos esprits quant à la hiérarchie établie entre ces êtres.

Néanmoins, les instants d'euphorie qui avaient succédé aux moments de peur, voire de hantise, relatés au fil des chapitres précédents, nous avaient occulté un aspect fondamental des choses : comment avais-je pu et en quoi pouvais-je encore intéresser des espèces différentes, peut-être même inféodées à celle de Karzenstein ?

En attendant d'en savoir davantage, tous ces états de fait diversement commentés - et différemment interprétés aussi, il faut bien le dire -mettaient en exergue des éléments laissant envisager que notre bonne vieille Terre servait de cadre à un champ d'expériences. Ajoutons, pour la petite histoire, que s'il n'était pas encore décent de parler à ce propos d'extraterrestres, tel que certains d'entre nous n'avaient pas manqué de l'avancer à l'occasion, on pouvait à présent, sans réserve, faire état "d'intraterrestres". Aussi, bien que m'estimant toujours profane en la matière, les propos émis parfois par Jimmy Guieu au sujet des mondes ou univers parallèles m'apparaissaient, dès lors, beaucoup plus clairs.

C'est sans doute à dessein que s'amorce alors une période de grand calme qui m'autorise à composer de nouvelles chansons, avant ma prochaine "montée" à Paris. Régulièrement, à chaque fin de semaine, mes parents m’abreuvent de leurs conseils : ils me mettent en garde contre le caractère aléatoire qui régit toute profession dite artistique. En dix mots comme en cent, leur conclusion ne varie pas : je me dois de bien considérer la sécurité de l'emploi, et la Sécurité sociale (sans jeu de mots) reste dans ce domaine le nec plus ultra...

Heureusement, les Gaillard, personnes de leur génération, plaident ma cause avec un enthousiasme qui tempère quelque peu ce sentiment de crainte que je peux inspirer à ce couple que Karzenstein a choisi pour m'élever, il y a plus d'un quart de siècle à présent. L'unique élément qui altère un tant soit peu cet engouement que suscite mon départ est le fait de devoir me séparer de Lucette. Cette dernière est obligée de demeurer à Marseille, elle qui a partagé jusqu'à présent les fluctuations de cette existence qu'il m'a été donné de mener, existence exempte de tout repos, convient-il vraiment de le répéter ? Et cette fois encore, Alain Barrière a écrit une chanson tout à fait de circonstance : "Tu t'en vas". Cette chanson qu'il interprète en duo avec Noëlle Cordier résume la séparation provisoire d'un couple. Lucette et moi l'écoutons très souvent, et ceci ne fait que me conforter dans mon idée selon laquelle la chanson est un moyen d'expression idéal. Quoi qu'il puisse arriver, que l'on me procure les moyens d'en vivre ou non, je sais que c'est là ma voie et je n'en dévierai pas. J'ignore encore, à l'instant où naissent ces lignes, si Alain Barrière est du nombre des rencontres non fortuites que je ferai au gré de Karzenstein, mais, à ce moment précis qui précède mon départ, j'éprouve singulièrement le désir de rendre un hommage à ce chanteur, et cela, par l'intermédiaire d'une chanson, comme ont pu le faire Jean Ferrat et Georges Moustaki à l'égard de Georges Brassens. Cette intention demeurera longtemps un vœu pieux : quinze années seront nécessaires à l'inspiration pour qu'elle m'octroie ses faveurs afin que je remercie à ma façon celui qui avait su chanter, en deux occasions, ma vie... sans jeu de mots aucun, là non plus.

Puisque mes propos se veulent chanson, mais traitent aussi de rencontres à venir, il n'est pas inopportun de tenter de situer, en droite ligne du passé, quelques "rémanences" (appelons-les ainsi) afférentes aux deux sujets. Ces rémanences, car rémanences il y a (ce type d’expériences jalonnant cette histoire n'autorisent plus aujourd'hui aucune autre interprétation), eurent pour cadre de départ une pizzeria de Marseille, un beau soir de cette année 1974.

Pris d’un soudain appétit à la sortie d’une séance de cinéma s'étant achevée aux alentours de minuit, Pierre Giorgi a tenu à nous inviter à grignoter quelques spécialités italiennes, et nous voilà attablés dans une vaste salle où quelques attardés, à notre image, sont venus terminer la soirée. Dans le brouhaha feutré que dispense l'assistance, notre conversation se voit de temps à autre interrompue par un cliquetis de couvert tintant un peu plus fort, ou encore par la cascade d'un rire entraînant dans son flot d'autres sons d'identique qualité.

Et puis voilà qu'un silence inattendu se propose à notre ouïe, vite envahi par un murmure suivi de quelques chuchotements : Michel Fugain et sa troupe font leur entrée dans le restaurant. Le chanteur avance en tressautant, au rythme d'un petit pas nerveux, dodelinant de la tête. Il agite ses avant-bras et ses mains, mimant les gestes d'un automate : sans doute évacue-t-il, par ce moyen, les derniers relents de la tension que n'a pas manqué de lui procurer le spectacle qu'il vient de donner. Un à un, les membres du "Big Bazar" lui emboîtent le pas ; ils passent devant notre tablée, puis vont s'installer à quelques mètres de nous. Parmi eux se trouvent Roger Candy et Valentine Saint-Jean, plus connus sous les noms de "Gégé" et "Vava".

Ils sont bien évidemment à mille lieues de se douter que vingt ans plus tard nous échangerons, sous le couvert d'une grande amitié, les choses essentielles dont l'histoire que je vous raconte se veut porteuse. J'ai aujourd'hui compris - ou du moins me l'a-t-on fait déduire - que nous véhiculons des ondes vibratoires, génératrices de ce qu'il convient de nommer un courant de pensée. Ce courant n'agit pas seulement dans l’instant, ni selon les formes dans lesquelles nos affinités se révèlent et le révèlent : il s'établit à notre insu, et quiconque veut bien se donner la peine de s'adonner à une introspection rétrospective trouvera matière à remettre en cause bon nombre d'idées préconçues. Cette démarche, en outre, est de nature à renforcer notre bien précaire humilité : ne nous engage-t-elle pas à nous rendre compte de certaines de nos limites ? Ne nous autorise-t-elle pas, du fait, à prendre davantage en considération ce qu'est "l'extrasensoriel" ? Les "rémanences" dont il vient d'être fait état entrent dans le cadre de ce mouvement de la pensée. "L'inconscient" a beau nous interdire son accès, il n'en demeure pas moins que notre "conscient" ne peut l'ignorer.

Les deux premiers mois de 1975 se sont envolés du calendrier et ont emporté avec eux la pauvre Myriam, abrégeant de la sorte ses terribles souffrances. Le congé sans solde de trois mois que l'Administration m'a accordé prend effet au 15 mars. Ainsi, sept ans après mon départ pour le service militaire, c'est encore le mois de mars qui me voit quitter le giron familial : pas tout à fait le même, certes, mais il me fallait de nouveau, quand bien même était-ce cette fois pour la "bonne cause", partir sous d'autres toits et d'autres cieux. Des cieux qui, à l'image de mon état d'âme, avaient viré du bleu au gris. Bleu car je délaissais, du moins pour un temps, cette vie de bureau pour laquelle je n'étais pas fait (avec, en filigrane, l'espoir de pouvoir m'exprimer dans une activité que je ressentais dans mes moindres fibres), gris pour l'unique raison que j'abandonnais ainsi Lucette sans avoir pu la confier, si ce terme n'est pas trop galvaudé, aux bons soins de Karzenstein et des siens qui ne s'étaient plus manifestés ces derniers mois.

C'est en voiture que nous rallierons la région parisienne, les parents de Jean-Jacques ayant décidé de nous accompagner. Il nous faudra plus de huit heures de route avant de parvenir, sous la bruine, à Chelles, en Seine-et-Marne, chez Claire et Claude, les cousins des Gaillard/Muraccioli, qui ont fort gentiment accepté de nous accueillir dans leur foyer. Je dois dire, dès à présent, que la réception de Claire et de Claude ainsi que le séjour passé chez eux resteront, pour moi, d’excellents souvenirs. Dakis ne s'était pas montré spécialement enthousiaste de me voir rejoindre de la sorte la capitale. Il clamait à qui voulait l'entendre que le moment ne se prêtait pas à pareille initiative et que je faisais preuve, pour la circonstance, d'une bien coupable précipitation. Patience et, du fait, réflexion ne s’étaient-elles points situées en droite ligne de l'existence dont j’avais été gratifié jusqu'alors ? Sans qu’il osât me l’avouer ouvertement, Jean-Claude, en son for intérieur (tout comme moi du reste), aurait surtout souhaité posséder l'avis autorisé de Karzenstein, ou de Rasmunssen, ou, à défaut, de Jigor sur ce départ que mon ami n'hésitait pas à qualifier de "départ en voltige".

Prétendre que ce dernier détail eut une influence sur ce qui allait définir mes états d'âme à venir n'altérera aucunement la narration de ce qui devait advenir. Tout juste sied-il de préciser qu'il s'agissait, en l'occurrence, de la goutte d'eau occasionnant le débordement du vase ou récipient que chaque individu personnifie. Eu égard à l'accumulation de faits et d'actes qui lui échoient en matière de "vécu", ce condensé tend alors à nous remplir d'un savoir, lequel s’exprime avec nos humeurs, au gré des circonstances nous étant proposées et imposées.

Pour en revenir à ce qui concerne l'auteur de ce récit, la conjugaison de multiples facteurs, passant de l'éducation paternelle à l'idéalisme exacerbé de Mikaël Calvin, pour aboutir enfin au discours de ces Etres venant d'ailleurs, l'avait incité à embrasser une cause et une seule : un devenir meilleur de notre monde. Oh ! Ce n'était pas franchement une nouveauté… Effectivement, dès le retour de mon bref séjour sous les drapeaux, j'avais acquis la conviction que mes réticences à m'adapter au mode de vie (auquel, plus ou moins, tout un chacun adhérait) procédaient de raisons bien plus sérieuses que des tendances à une rébellion due à une personnalité mal affirmée. Sous le portrait du garçon éternellement immature devenu, au gré des nuances et des ans, le "doux rêveur" (allusion faite à mon goût pour l'écriture de poèmes et de chansons), couvait cet obsédant désir d’embellissement de notre humanité. Confronté à la chronicité de nos carences, le bien-être de l'homme susceptible d’éclore de ce changement souhaité allait, d’espoirs déçus en espoirs déçus, définitivement se métamorphoser chez moi en ce que je baptiserai "le mal à l'homme".

Chelles/Paris dans les deux sens pendant deux mois, de train de banlieue en métro, j'ai toute la disponibilité requise, entre les auditions passées dans les cabarets et les maisons de disques, pour évaluer, chaque jour un peu plus, l'absurdité de notre système de vie. Le plus souvent, sous un ciel maussade, quand ce n'est pas sous une pluie battante, je me surprends à scruter le comportement des gens que je croise ou que je rencontre. Tous sont soumis à un rythme trépidant, et l'énergie qu'ils déploient est sans commune mesure avec l'importance de ce qu'ils sont en train d'entreprendre. Une profonde tristesse émane alors de ce que j'hésite encore à nommer un "ambiant".

Ainsi, avec Jean-Jacques Gaillard, nous pouvons voir des femmes assises dans le métro en train d'écosser des petits pois, puis descendre machinalement à leur station, pratiquement sans regarder l'endroit où elles se trouvent. Des hommes en font autant en interrompant, pour leur part, la lecture d'un magazine ou d'un surplus de travail qu'ils achèveront vraisemblablement chez eux. Et tout cela dans une indifférence quasi totale ! Et je passerai ici sous silence certaines réactions d'automobilistes pris dans des embouteillages aux heures dites "de pointe"... Comment peut-on s'accoutumer à un tel conditionnement ? La nuit, dans le lit si gentiment mis à ma disposition par Claire et Claude, il suffit que je ne m'endorme pas d'un trait pour que ces scènes évoquées viennent me tenir compagnie sans que je les y aie invitées, quand je n'en fais pas tout bonnement de sinistres cauchemars qui m'escortent parfois jusqu'au petit matin. Dieu ! que la misère est perfide ! Elle se niche bien, comme a pu nous l'expliquer Rasmunssen, dans le corps de notre quotidien. Je l'avais située, cernée dirais-je, sur un plan social et étais tout disposé à la combattre, l'art demeurant, à cet effet, la meilleure arme quand il se veut vecteur d'un courant culturel. Mais la bougresse, à l'instar de l'iceberg de Rasmunssen, avait édifié son socle beaucoup plus profondément sur le plan l'humain, avec tout ce que cela peut comporter d'atavisme et de réminiscences ! Après avoir réalisé à ce propos toutes sortes d'imperfections lors des diverses entrevues avec l'Organisation Magnifique, après avoir convenu que s'exerçait à notre insu une Loi qu'il nous fallait subir (n'en déplaise à notre idée du libre arbitre), après avoir relativisé, de par tout ce qui constitue ce récit, l'importance qu'il nous faut accorder au "je" ou au "moi", je venais incidemment (?) d'aborder Dame Misère sous son aspect le plus pernicieux : l'aspect moral...

L'exil, qu'il soit forcé ou non, permet, en l'absence de toute forme d'environnement familier, de voir les choses dans leur intégralité car il conduit à l'état de vigilance. C'est toutefois dans le calme que tout daigne se révéler à notre conscience, et la misère morale dont il vient d'être fait état n'échappa pas à la règle.

Sans me sentir particulièrement obnubilé par cette considération, commençait à sourdre en mon for intérieur quelque chose d'indicible, quelque chose dont j'ignorais alors qu'il fût inhérent à un courant de pensée : ce fameux courant de pensée à peine ébauché précédemment, l'espace de quelques lignes (celles ayant traité des "rémanences"), et sur lequel va continuer à tanguer "l'interminable odyssée" de toute cette histoire. Il est probable que la pluie parisienne est en train d'infiltrer, d'engranger en ma personne ces "rémanences" d'où jailliront, telle une source, au cours des deux décennies à venir, paroles et musique du "Voyageur de l'Orage".

Mais avant que ne se positionnent les notes aux côtés des mots pour chanter le futur, ainsi que nous pourrons le voir, il reste à assumer le présent, celui-ci passant par des prises de contact : ce sont parfois des invitations, mais il s’agit plus régulièrement d’auditions. Les maisons de disques semblent déjà, à l'époque, plus enclines à rechercher des "tubes" qu'à élaborer des plans de carrière. Cette façon de concevoir les choses va aller au détriment de la "chanson française" qui commence à s'essouffler quelque peu, bien que de temps à autre un hommage lui soit rendu. Ainsi Jean-Jacques et moi avons été invités à l'enregistrement public d'une émission télévisée consacrée à Georges Brassens. Nous eûmes le plaisir d'approcher à cette occasion Guy Béart, Pierre Perret et Alain Barrière...

Au niveau des cabarets, l'interprétation que j'ai pu faire de "l'Horloge" a eu l'heur de plaire à la directrice de "l'Echelle de Jacob", un établissement où se sont révélés nombre de mes chanteurs favoris. La responsable des lieux est tout à fait disposée à m'accueillir dans le cadre du nouveau spectacle qu'elle présentera dès la fin de l'été. Les deux situations précitées resteront, en matière de chanson, les meilleurs souvenirs que je garderai de mon séjour à Paris. J'y adjoindrai l'écriture d'un texte que je rédigerai le 1er mai, intitulé "Introspection", qui laissait déjà poindre cette forme de pensée dont nous nous sommes quelque peu entretenus dans les pages précédentes. Couplets et refrains mettront une dizaine d'années pour venir demander ce texte en mariage.

Mon congé sans solde s'est vite écoulé, et Lucette s'en vient me rejoindre pour la dernière semaine que je passe dans la capitale. Elle insiste même pour que j'y demeure et m'encourage du fait à donner ma démission à la Sécurité sociale, s'engageant ainsi à assumer seule les besoins du ménage. Je ne me sens pas du tout le droit d'exposer, une fois encore, ma compagne à de nouveaux risques : interprétant le silence prolongé de Karzenstein comme un désaccord avec ma démarche, c'est par le même train que Lucette et moi, dans la seconde semaine de mai, regagnons le Midi. J'abandonne pour ainsi dire Jean-Jacques à son sort, sort qui le verra enregistrer deux disques et faire une brillante carrière de "pianiste-bar".

Marseille n'a pas changé, et si, architecturalement parlant, je lui préfère Paris, je constate, en la retrouvant, que son décor naturel m'avait singulièrement fait défaut. Surtout la mer, la Méditerranée, ma Méditerranée ! Mais également celle d'Herbert Pagani, de Georges Moustaki et, bien sûr, de Charles Trenet, autant de poètes musiciens ayant su la mettre en valeur de façon si talentueuse que la pudeur m'interdit toujours d'y risquer la moindre rime, le moindre embryon de mélodie... Cette Méditerranée dont les profondeurs abritent bien des choses qui ont su rendre exceptionnelles certaines heures de mon existence.

Mais délaissons les abysses et les gouffres marins pour goûter de nouveau à cet ensoleillement auquel j'ai tant rêvé durant ces deux derniers mois. Jean-Claude Panteri et Gilbert Marciano ayant été les seuls camarades avertis des raisons de mon départ, je n'ai nullement besoin de m'expliquer sur quoi que ce soit quant à ce qui a occupé mes longues semaines d'absence du bureau. Dans la perspective de leurs prochains congés, mes autres collègues de travail ont bien d'autres idées en tête que de se poser des questions sur le retour de celui d'entre eux dont, fort paradoxalement, l'absence passe presque inaperçue, alors que sa présence suscite un élan de passion souvent injustifié. Je suis loin de maîtriser, si je puis m'exprimer ainsi, tous les critères qui me feront par la suite expliquer concrètement cet état de fait. Ce que je puis dire, pour l'heure, c'est que l'amitié veille toujours au grain et qu'elle va encore se manifester à travers une rencontre, apparemment fortuite (mais nous savons à présent de quoi il en retourne, en la matière), avec un garçon qui reste, à ce jour, un personnage clef de cette histoire. Sans lui, quel aurait été le cheminement de la synthèse (que je m'apprêtais à faire) des dires de ces Etres qui me "suivaient" pratiquement depuis ma naissance et de ce qui m'animait à mon insu, chose qu'un garçon de vingt ans, trop tôt parti, avait su déceler sept années auparavant ?

Jean Platania, lui, a soufflé depuis deux mois ses vingt-sept bougies au moment où Gilbert Marciano me le présente en tant qu’employé du service "comptabilité", le service qui a accueilli Gilbert peu de temps avant mon retour. D'une apparence distinguée, vêtu strictement, il se dégage de sa personne quelque chose d'indéfinissable qui inspire le respect, mais également un désir de le connaître mieux, sa sobriété laissant entrevoir un mélange de savoir et de modestie. Derrière des lunettes dont les verres comportent des rayures destinées à corriger le strabisme de son œil droit, il se trouverait bien en peine de dissimuler une intelligence que les courts propos qu'il tient ont tôt fait de confirmer. Ce n'est toutefois pas de sa bouche que j'apprends qu'il est voué aux plus hautes fonctions à la Sécurité sociale et qu'il possède un assortiment de diplômes aptes à faire rougir de honte l'inculte que je suis.

C'est à l'occasion de la pause de midi que chacun fait véritablement la découverte de l'autre. Féru de sport, qu'il pratique deux fois par semaine par l’intermédiaire du vélo ou de la course à pied, et d'art, qu'il étudie à ses heures, Jean Platania, bien qu'il n'en laisse rien paraître, connaît tout ou presque du "cas Jean-Claude Pantel". Il est d’usage, à l'époque, d'avertir tout nouvel agent de la présence d'un mage à la Sécurité sociale : ceci s'est confirmé pour Jean et se confirmera, douze mois plus tard, pour Gérard Pietrangelli, le second "pilier" de la seconde partie de ce récit !

Ne voulant pas jouer au chat et à la souris (chacun sachant que l'autre sait), je mets grosso modo Jean au courant de situations particulières qu'il m'a été donné de vivre, sans que je perçoive une forme d'incrédulité ou de trouble chez lui. Mais je n'ignore plus, de longue date désormais, que parler de cela n'a aucune commune mesure avec le fait de le vivre. Il appartiendra à Jean de faire son apprentissage, si d'aventure il doit avoir accès à ce type d'expérience.

Entre-temps, j'avais bien entendu revu les Gaillard/Romano/Muraccioli, lesquels déploraient que je n'eusse pas persévéré dans ma tentative aux côtés de Jean-Jacques à Paris, avis auquel s'était rangé également Pierre Giorgi qui venait encore de changer d'emploi, s'adonnant au commerce de meubles dans une grande surface voisine du centre-ville. Sans prétendre que ces raisonnements me perturbaient outre mesure, ils n'étaient pas de nature à me faire recouvrer une véritable quiétude, et Dakis s'en indignait : il pensait toujours, quant à lui, que tout passerait, pour ce qui me concernait, par l'écriture et que je n'entrerais dans cette phase qu'avec un nouvel acquis, délivré par "nos Amis d'ailleurs", faut-il le préciser. De son côté, Lucette, dont les jours voguaient dans l'alternance des arrêts et des reprises de travail, gardait le silence, considérant sans doute que l'imprévu saurait bien remettre à sa place le cours des choses : nous n'aurions plus alors qu'à nous y confiner. Fatalisme ou réalisme, peu importait : cette prise de position contribuait à dépassionner le débat, contrastant de surcroît avec la grande satisfaction de mes parents. En effet, ceux-ci se réjouissaient que ce petit "intermède parisien" n'eût pas raison de ma raison, n'eût pas suscité en moi le désir de donner ma démission à la Sécurité sociale où il ne me resterait plus, dorénavant, qu'à attendre bien sagement l'âge de la retraite qui venait précisément de rejoindre mon père.

L'été a toujours été la période de prédilection pour une reprise, voire une recrudescence, des manifestations "supranormales" ; il n'y avait donc rien qui ne s'opposât à ce que nos "Voisins des mondes parallèles" ne vinssent confirmer cette règle. Mes beaux-parents sont dans le Lot, goûtant à un dépaysement "revivifiant" ; ils ont emmené avec eux Béatrice et nous ont confié la responsabilité de ce qui reste de la maisonnée, à savoir le frère et le grand-père de Lucette.

Auriol, à cette époque de l'année, garde un attrait certain pour les citadins marseillais (il y fait plus frais qu'en ville et c'est surtout moins pollué), aussi il n'est pas rare que nous recevions de la visite : Paul Miguel, de passage dans le Midi, s'est fait accompagner par les Rebattu dans la vaste villa dont nous avons la garde, refusant néanmoins d'y dormir, comme nous sûmes le lui proposer. Mais comment lui reprocher que le souvenir cuisant de cette nuit que nous passâmes ensemble à la rue Raoul Busquet ne se soit jamais cicatrisé ? Tel n'est pas le cas de Pierre Giorgi qui, ayant vécu sous notre toit en diverses occasions, n'a pas hésité à venir passer deux ou trois jours à nos côtés. En sa compagnie, nous sommes allés passer une soirée chez une cousine de Lucette habitant dans la périphérie d'Auriol, et nous sommes sur le chemin du retour lorsque la voiture de Pierre se met à toussoter, à ralentir, puis à s'immobiliser à quelque cinq kilomètres de la maison de mes beaux-parents. Pierre consulte alors le cadran lumineux de son tableau de bord et s'aperçoit que son niveau d'essence est passé au-dessous de zéro : il insiste encore une fois ou deux en actionnant son démarreur, mais notre véhicule ne veut rien entendre, calant systématiquement. Eloignés de toute agglomération importante, il n'y a pas l'ombre d'une chance de trouver, à cette heure avancée de la nuit, une station-service ouverte. Lucette suggère alors que nous rangions, en la poussant, la voiture sur le bas-côté de la route et que nous allions à pied à la maison : dans le garage de son père, il se trouve forcément un bidon d'essence que nous ramènerons, d'une manière ou d'une autre. Sage résolution à laquelle Pierre et moi adhérons, mais qui ne demeurera qu'à l'état d'intention : le témoin de la jauge d'essence se met soudain à illuminer le tableau de bord et, ahuris, nous pouvons voir l'aiguille indiquant le niveau se mettre à osciller à grande vitesse, avant de marquer la pause et… le plein au voyant du cadran ! L'opération s’achève par un rire sonore qui, pour une fois, se révèle communicatif...

Serez-vous réellement surpris si j'ajoute que mon beau-frère Patrick vint nous trouver le lendemain matin dans le but de se faire rembourser l'essence du transfert qui s'était effectué d'Aix-en-Provence, où une partie du plein fait la veille, par ses soins, avait alimenté simultanément notre réservoir, à une trentaine de kilomètres de là ? Patrick n'avait pas douté une seule seconde que cette application démesurée du principe des vases communiquants n'émanât de mon "environnement"...

Nous venions de renouer dans la bonne humeur avec Karzenstein et les siens, et j'en étais fort aise : je me retrouvais en quelque sorte en "milieu connu", et je ne crois pas du tout trahir la vérité en disant que Lucette, de son côté, n'attendait que ça.

Il faut préciser qu'en l'absence de déplacements ou apparitions d'objets et, a fortiori, de voix, nous ne pouvons décemment certifier, au cœur de cet été 1975, qu'il existe autour de nos personnes une forme de vie apposée à la nôtre, si je puis m'autoriser cette image. Cinq années s'avéreront nécessaires pour que nos sens perçoivent objectivement une, voire des présences, dans le cadre de notre environnement, que ce dernier soit familier ou occasionnel, sans qu'aucun élément visuel ou sonore n'en exprime l'état.

 

 

 

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