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Chapitre 21

 

 

 

 

 

Nous avons regagné les Chartreux, non sans une certaine nostalgie, laquelle ira grandissant au fil des années futures : la vie à la campagne nous a révélé ses charmes et il devient plus difficile qu'avant de nous en détacher. L'homme s'adapte aisément à la vie rurale, et c'est un lieu commun que de le souligner. Cependant, je n'ai pas souvenance d'avoir ressenti un tel déchirement par le passé en quittant un endroit, sinon parce que j'y laissais là des êtres chers. A propos d'êtres chers, Chantal et Roberto ont eu l'excellente idée de venir nous présenter leur petit Marco avant de regagner l'Italie ; ce sera la dernière fois que nous verrons les De Rosa : les contingences de l'existence ne nous permettront d'échanger de nos nouvelles que par courrier ou par téléphone, et il sera bien temps d'en reparler ultérieurement.

La vie professionnelle a repris ses droits, et avec elle, toutes sortes de remarques désobligeantes qu'il me faut subir de la part de certains supérieurs hiérarchiques estimant (ce n'est pas nouveau) que je ne mets pas suffisamment d'entrain dans l'accomplissement de ma tâche. Dois-je leur faire part des séances d'isolement que je subis, certaines nuits, à l'intérieur de la penderie ? Bien sûr que non ! Certes, ces expériences que j'ai déjà quelque peu relatées contribuent à détériorer mon état physique (et sans doute psychique, bien que ce dernier ne me soit pas véritablement accessible) et causent une forme de préjudice à ce que j'entreprends par ailleurs. Il en va de même pour Lucette à qui le médecin-conseil de l'entreprise a carrément conseillé de s'orienter vers un psychiatre, tant il juge les propos de ma compagne délirants, alors qu'elle ne fait que traduire la vérité en parlant de ce que nous vivons. Cette période va coïncider avec un regain d'événements, de par la succession de nombreux­ phénomènes plus enclins à souligner une présence qu'à nous orienter vers un symbolisme quelconque. Ceci a vraisemblablement pour vocation de permettre à Jean Platania d'entrer à son tour dans le vif du sujet - indirectement cependant, comme le confirme ce qui suit.

C'est dans la nouvelle Renault 10 de Robert et Angèle Rebattu que je me rends au travail chaque matin. C'est également en leur compagnie que je réintègre le domicile familial, comme cela était le cas avant mon départ pour Paris. Il nous est quelquefois offert d'assister à des modifications de la matière du plus bel effet, alors que nous roulons paisiblement : c'est tout d'abord le pare-soleil plastifié collé sur la vitre surplombant le tableau de bord qui change plusieurs fois de couleur, puis, lors d’une autre sortie, c'est la vignette auto qui entame un ballet autour du pare-brise avant de se scinder en deux parties égales et de s'appliquer de chaque côté dudit pare-brise ! Il nous est tout à fait impossible, du reste, de procéder à un réajustement de l'autocollant qui, aussitôt reconstitué, se disloque à nouveau ! Un après-midi, cinq ou dix minutes après avoir quitté notre lieu de travail, alors que nous venons de prendre place dans sa voiture, Robert a la surprise, dans l'instant où il tourne la clef de contact, de voir son véhicule avancer. La rue où nous nous garons est en forte pente ; aussi mon ami a coutume de laisser, pour davantage de sécurité, une vitesse enclenchée dans l’éventualité où le frein à main viendrait à lâcher. Instinctivement, Robert freine et envoie la main vers son levier de vitesse qu'il ne trouve pas, et pour cause : la manette a complètement déserté son support !

L'inventaire des lieux est vite accompli : nous ne trouvons rien dans l'habitacle, pas plus d'ailleurs que dans le coffre, ni aux abords du moteur. Alors que, plus ou moins désenchantés, nous nous apprêtons à regagner la maison par un autre moyen, nous avons la bonne fortune de rencontrer Jean Platania qui, ayant constaté de visu la disparition du levier de vitesse de la Renault 10, s'engage à nous raccompagner à la seule condition que les manettes de sa voiture soient demeurées à leur place. Jean, qui saura toujours conserver cette forme d'humour "semi-caustique" dans toutes les situations de cet ordre, vient de découvrir une des facettes du paranormal. Peut-il alors deviner que son existence va s'en trouver totalement bouleversée ?

En attendant, il fait un détour chaque matin pour nous mener au bureau ; le soir, il nous ramène et s'attarde une ou deux heures chez moi où il a ainsi l'occasion de faire la connaissance, au gré de leurs visites, de Dakis, de Yoann Chris, ou encore de Pierre Giorgi : tout un petit monde qui ne se prive pas de lui raconter, avec force détails, ce que représente la vie auprès de Jean-Claude Pantel. Mais, indubitablement, ce qui semble avant tout passionner Jean Platania, ce sont les conversations que nous avons pu avoir avec ces Etres qui maîtrisent la matière comme bon leur semble et qui sont aussi capables d'émettre des pensées de première importance.

Pour en terminer avec cette anecdote du levier de vitesse, il faut savoir que ce dernier s'en vint atterrir assez bruyamment sur l'un des classeurs métalliques d'une salle de service jouxtant le bureau de Robert Rebattu qui le récupéra sur ces entrefaites. Bien que les manifestations de cette sorte se fissent rarissimes sur les lieux de mon travail, je ne pouvais que les déplorer, avisé que j'avais été, à maintes reprises, par la direction de la Sécurité sociale de l'époque, qu'il ne saurait être toléré qu'un agent pût provoquer, même à son corps défendant, des situations de nature à causer du désordre dans son environnement professionnel. J'avais, certes, le droit pour moi, rien n'étant susceptible de prouver dans mes gestes, voire dans mon regard, que j'eusse pu provoquer un état d'hallucination collective !

Mais il demeurait malaisé de soutenir ma cause, ainsi que tentaient de le faire tant bien que mal les organisations syndicales qui devenaient, en la circonstance, les avocats du Diable. N'oublions pas qu’en sus des reproches inhérents au paranormal et aux perturbations qu'il suscitait, s’ajoutaient d'autres réprimandes, sous forme d'avertissements écrits, ou carrément de rapports destinés à informer toutes les instances hiérarchiques (et ce, jusqu'au directeur en personne) de l'insuffisance dont avait à souffrir mon travail. Sans me sentir foncièrement persécuté, je me montrais néanmoins très attentif à ce que me rapportaient certains collègues du service quant au profond soulagement que "d'aucuns" auraient éprouvé à me voir commettre une véritable faute professionnelle, synonyme de sanction plus grave pouvant aboutir à mon licenciement.

Loin de l'idée qu'il eût, du fait, à s'apitoyer sur mon sort, je m'ouvrais souvent à Jean de tout ce qui avait contribué à me sensibiliser à propos de la condition de l'homme. Si je lui faisais part de mes petits malheurs, très épisodiquement, c'était afin de souligner cette propension que possède l'homme à se complaire dans l'iniquité qui le conduit à vivre de conflit en conflit, tel que le traduit son histoire. Sans déployer une verve comparable à celle de Mikaël Calvin, ou même à celle de Pascal Petrucci, mon nouvel ami, qui n'était pas dupe, loin s'en faut, de la confusion dans laquelle l'espèce humaine se démenait (et se démène toujours), tempérait mes élans, par trop passionnés parfois. Il se révélait d’ailleurs très dubitatif quant aux réactions que l'on est en droit d'attendre des masses pour tenter d'améliorer cet état de choses. A cette époque où, afin de mieux situer chacun des personnages qui m'entourent, je m'adonne à des comparaisons, du moins dans les idées propres à nous rassembler, je puis nettement percevoir que Jean Platania, s'il porte en lui un sentiment de révolte incontestable, n'est pas prêt à le mettre en commun dans le cadre de ce que j'appelle une révolution, et ce, quelles qu'en soient les formes. Toutefois, cette propension à un certain élitisme qu'il manifeste alors ne lui interdit d'aucune façon de se montrer parfois altruiste : j'ai eu le loisir, au cours des deux décennies qui ont précédé l'écriture de ces lignes, d'en être l'un des spectateurs privilégiés. Il sera opportun de le mentionner plus en détail ultérieurement.

Jean, sans pour autant pratiquer une religion précise, est ce que l'on nomme communément un "croyant", mais ne s’apparente aucunement à un rêveur. Il a eu, à l'occasion d'une narration de certains faits dits surnaturels par Pierre Giorgi et Jean-Claude Dakis, une réflexion des plus pertinentes en lançant à brûle-pourpoint :

- Il est vrai qu'on peut estimer qu'il faut être assez naïf pour croire, d'emblée, à de telles choses, et, cependant, je ne doute en rien de ce qui m'est dit car je trouve cela d'une réelle beauté.

Il est aisé de percevoir là, dans la dualité du langage, tout ce qui personnifie Jean Platania : il révèle à son auditoire une atavique défiance dont il ne se départira jamais totalement, mais il est évident qu'en contrepartie, il met en exergue cette joie qui est sienne de pouvoir participer à cette quête d'absolu sur laquelle il a tracé sa voie, j'irais même jusqu'à dire établi son unique principe. Porteur, de ce fait, d'un des critères de ce qu'à l'état latent je considérais représenter le courant de pensée précédemment évoqué, je déduisis, peu à peu, que Jean faisait bien partie de ces rencontres non fortuites annoncées, car prévues ou... provoquées par Karzenstein...

Sans vouloir me montrer résolument catégorique, je me crois en mesure d'avancer, pour l'avoir souvent expérimenté par la suite, qu'un homme apte à s'émerveiller est digne de la foi : autant de celle qu'il porte, que de celle que l'on est à même de lui porter.

Ce qui s'avère on ne peut plus net, dans le déroulement du dernier trimestre 1975, c'est le sentiment de bien-être qu'éprouve Jean en notre compagnie. Il a même régénéré ma passion pour la course à pied, me conduisant, pour que nous la pratiquions ensemble, sur un stade voisin du domicile de ses parents, qui est aussi le sien. Rien d'extraordinaire à cela, me direz-vous, si ce n'est que sa mère, femme à la personnalité très affirmée, m'a confié, en aparté, que jamais auparavant son fils n'avait cultivé de la sorte l'amitié. Elle me raconte de manière détaillée, non sans fierté, le cursus de Jean et le mérite de ce dernier d'avoir réussi des études supérieures alors qu'il avait interrompu un temps sa scolarité. C'est ainsi qu'il m'est donné de mieux comprendre la force que j'avais pu ressentir chez lui dès les premiers instants où nous nous étions côtoyés. Je situe également un peu mieux, au contact de sa famille, la source de ce sentiment de retenue qu'il exprime, tout à son avantage d'ailleurs, mais dont je perçois qu'il l'inhibe un tant soit peu, par rapport à ce qu'il laisse apparaître quelquefois de ses potentialités intrinsèques en matière de ce que nous appellerons le don de soi. Les Platania, famille d'origine italienne rapatriée de Tunisie, ont su, en dépit des difficultés attribuables au fait de devoir recommencer leur vie, inculquer à leurs trois fils un certain sens des valeurs à travers une éducation rigoureuse dont il faut les féliciter. Jean se plaît à reconnaître que, sans doute, "ceci" tend à expliquer "cela" quand Lucette, plus ou moins maladroitement, l'incite à afficher plus de confiance à l'égard de lui-même et, par conséquent, d'autrui...

Est-ce Paris qui m'a éloigné encore un peu plus de moi-même ? Est-ce Jean qui, à l'instar de Rasmunssen, privilégie l'état par rapport à la fonction ? Toujours est-il que, sans sombrer dans un nihilisme total, je ne suis pas loin de faire mienne la théorie prétendant qu'il n'y a vraiment rien à espérer dans ce que nous croyons bon d'entreprendre, à seule fin de faire évoluer l'homme, ou, pour le moins, sa façon de vivre. Seul le souvenir de Mikaël Calvin parvient, en "fantomatique injonction", à m'interdire de sombrer corps et âme, mais jamais, je crois, je n'ai eu conscience d'un déphasage semblable. Je vaque, comme tout un chacun, à des occupations qui ont pour effet principal de nous nourrir et de payer notre loyer, mais je ressens une profonde aversion à l'égard de ce que je fais et, presque machinalement, il m'arrive parfois d'avoir honte de me sentir à ce point servile. De plus, cette impression de robotisation s'amplifie lorsque je regarde tous ceux et toutes celles avec qui j'ai partagé les diverses situations que ce récit comporte. M'estimant à l'écart de moi-même, je m'aperçois que je ne suis pas davantage avec les autres : promotions, mutations m'ont éloigné de Jacques Warnier, de Norbert Baldit, de Christian Santamaria, de Gilbert Marciano comme de Michel Aguilo. Et si Martine Barjetto ou Noëlle Gardonne n'écossent pas les petits pois sur les banquettes du métro, je ne puis échapper à cette terrible vision qui me poursuit assidûment, tel un cauchemar que je vis éveillé et que corroborent les vers de Louis Aragon, mis en musique par Jean Ferrat dans "J'entends, j'entends" :

 

Ce qu'on fait de vous, hommes, femmes,

O pierre tendre tôt usée !

Et vos apparences brisées :

Vous regarder m'arrache l'âme !…

 

Mon "mal à l'homme" empire. Jean-Claude Panteri prend souvent ma défense lorsque nos supérieurs hiérarchiques brandissent la menace à mon égard ; il tente de leur expliquer qu'ayant vécu, et vivant toujours autre chose, Jean-Claude Pantel se trouve écartelé entre deux formes d'existence, entre deux manières de penser. Ce à quoi il lui est souvent rétorqué que je n'ai qu'à choisir, que nul ne me retient, ou, pis encore, que ma place se trouve dans un asile de fous ! Lucette, Dakis ou Giorgi me disent de prendre patience, tout comme Jean d'ailleurs, qui m'a conduit chez mes parents à Toulon. Ma mère, en me disant que ce n'était là qu'un mauvais moment à passer, m'a presque supplié de ne pas céder à cette pulsion qui m'habite : quitter de moi-même ce milieu du travail, avant qu'on ne m'oblige à le faire...

Cette impression d’avancer pieds et poings liés m'occulte cependant la raison essentielle de mon mal-être : ne pas me sentir utile ! Car c'est bien en cela que tout prend sa source : quoi qu'en disent Rasmunssen et Jean Platania, c'est par la fonction, ou du moins par l'action, que l'on a conscience d'exister ! Et bien que rien de ce qui me ronge ne m'ait encore été révélé, bien que j'ignore qu'il est une fonction particulière à mon état, ma mémoire me rappelle ce que Mikaël Calvin m'avait dit :

- Tu te dois […] de manifester beaucoup de vigilance, tu fais partie de ceux qui peuvent réveiller ou garder éveillées les consciences…

Et c'est alors que, dans ce qui ressemble à s'y méprendre à une traversée du désert, j'attends, mieux, j'espère un signe de Karzenstein. Alors que j'ai la sensation de m'être perdu sur cette Terre que j'arpente sans but précis, un garçon va surgir et me "révéler" pour la seconde fois.

Gérard Pietrangelli a vingt et un ans lorsqu'il fait son entrée dans le service auquel j'appartiens. C’est un jeune homme d'un mètre quatre-vingts aux cheveux châtains qu'il porte mi-longs et qui cachent un large front, sous lequel deux grands yeux verts illuminent un visage aux traits réguliers que ne parvient pas à vieillir une fine moustache tombante. Gérard est détenteur d'un baccalauréat et d'une capacité en droit ; il a opté, à la faveur d'un concours, pour la Sécurité sociale, ainsi qu'il aurait pu le faire pour n'importe quelle autre administration. A l'instar de Jacques Warnier, quelque huit années auparavant, Gérard Pietrangelli va se rapprocher de moi par le biais du sport, puisqu'il affectionne l'athlétisme, bien que le football garde ses préférences. Prenant ensemble notre repas de midi, il ne m'a pas été bien compliqué de le présenter à Jean qui lui a proposé de venir courir avec nous deux soirs par semaine, ce qu'il a accepté.

Lucette, qui a une fois de plus retrouvé le service du centre de tarification où, très épisodiquement (et pour cause !), elle participe à des statistiques diverses, a gagné la sympathie de son chef divisionnaire Louis Grondin, lequel est plus ou moins controversé, non pas pour ses compétences professionnelles, mais du fait qu'il se rend au travail en courant et qu'il emprunte le même moyen de locomotion, le soir, pour rentrer chez lui. Son bureau se trouvant pourvu d'une douche, cela ne lui pose, a priori, aucun problème d'hygiène, et les critiques émises à l'encontre de cet original quadragénaire prennent plutôt leur source dans ce que chante si bien Brassens : "Les braves gens n'aiment pas que l'on suive une autre route qu'eux..."

Peu importe ! Lucette lui parle souvent de moi qui pratique également la course à pied (de façon moins assidue, il n'est pas vain de le rappeler), et c'est pourquoi Louis, à l'occasion de nos présentations, m'a convié à participer un jour à l’une de ces randonnées pédestres qu'il effectue généralement le samedi matin. J'ai évidemment acquiescé, et nous avons fixé cela pour la période succédant aux fêtes de fin d'année qui se rapprochent à présent. Cette période va nous donner l'occasion d'avoir, par courrier, des nouvelles de Gil, de Claudine et de Vanessa dont il semble que l'évolution se déroule normalement. André Dellova nous a également écrit : il prépare un concours international de culturisme et travaille dans une société de surveillance à Paris.

N'éprouvant pas le besoin de célébrer la naissance du Christ ni l'avènement du Nouvel An, selon le rite plus ou moins ripailleur auquel notre mode de vie nous a conditionnés, Lucette et moi avons décliné toute invitation pour un quelconque réveillon. Comme la fois précédente, nous partagerons : Toulon pour Noël, Auriol pour le premier de l'An. C'est uniquement le plaisir d'échanger quelques cadeaux et de rompre peut-être avec le triste quotidien qui nous incline à agir de la sorte, mais du moment que c'est prétexte à rassembler de bons sentiments, ne boudons pas quelques instants de joie.

Les prévisions sont une chose, leur réalisation en est une autre. Si tout s'est passé convenablement à Toulon, au domicile de mes parents, il va en être différemment chez mes beaux-parents où Lucette se rendra seule. En effet, Karzenstein m'a avisé d'un entretien que m'accordera personnellement Rasmunssen, le 31 décembre dans la soirée. Il m'est indiqué que je pourrai regagner Auriol dès le 1er janvier au matin. C'est Pierre Giorgi qui conduira Lucette chez les siens, tandis que Jean Platania, qui s'est proposé de venir me chercher aux Chartreux, me fera rallier la maison de ma belle-famille dans la matinée du premier jour de l'année.

Cette journée du 31 décembre est terriblement angoissante, je suis très mal à l'aise : c'est la première fois que, seul dans un appartement, quand bien même suis-je chez moi, j'attends un contact de cet ordre. Lucette a bien tenté de rester auprès de moi, mais Karzenstein s'y est opposée - assez fermement, je me dois de le préciser. Mes beaux-parents, avertis la veille, ont accepté, sans trop y croire, l'excuse que nous leur avons donnée : je suis censé être au chevet de Dakis qui est seul et souffrant... Après le départ de Pierre et de Lucette qui s'est effectué sur le coup de dix-neuf heures, je me suis assis à la table de la salle à manger, ayant préalablement éclairé toutes les pièces, comme si cela était de nature à m'apporter plus de sécurité. C'est sans doute ce que je pense, alors que les heures succèdent aux minutes, égrenées inlassablement par l'horloge qui, plus que jamais ce soir, est devenue l'Horloge de ma chanson. Il est plus de vingt-trois heures quand un souffle venu de nulle part s'en vient tournoyer dans la pièce ; la lumière baisse alors d'intensité, tandis que, de sa voix si particulière, Rasmunssen s'annonce. Nous nous livrons à un bref échange de civilités, puis Il m'interroge sur ce que je sais qu'Il sait déjà : mes états d'âme du moment. Je lui demande, avant de commencer, la permission d'enregistrer nos dires sur mon magnétophone, ce à quoi Il me répond :

- Agissez comme bon vous semble…

Je commets alors une grossière erreur en lui disant qu'il eût été peut-être préférable, pour les qu'en-dira-t-on, que nous eussions pu avoir cet entretien à une date plus propice, voulant souligner ainsi l'importance que mes semblables accordent aux fêtes de cette période de l'année, cette situation me mettant quelque peu en porte-à-faux vis-à-vis de mes beaux-parents. La réponse tombe, tranchante comme un couperet :

- Les convenances adaptées aux coutumes sont susceptibles de moins tenir compte du calendrier quand les circonstances l'exigent : n'est-ce pas aussi le dernier jour du cycle annuel au Liban, Jantel ? Pourtant, je crois savoir que Beyrouth vit sous les bombes en ces instants dits de fête… Mais reprenons ce pourquoi je suis venu m'entretenir avec vous, exprimez-vous sur ce qui vous concerne directement en ce moment…

Confus, je ne tente même pas de fournir une excuse bien inutile à ma bourde. Je m'épanche, lui faisant part de ce malaise qui me poursuit, lequel date depuis plus longtemps que je n'en ai conscience réellement. Il m'invite à lui parler de mon éducation et de ce que j'en ai éprouvé. Je sens bien, aux diverses questions qu'Il me pose, que mon environnement humain n'a pas de secret pour Lui. Je lui parle du respect que je porte à mon père, je ne peux lui taire l'admiration que je conserve pour Mikaël Calvin. Il acquiesce parfois par un murmure, m'enjoignant de poursuivre dès qu'Il juge que je m'interromps trop longuement. Puis, estimant sans doute que j'ai épuisé l'essentiel de mes commentaires, Rasmunssen se lance dans un de ces monologues que l'on ne se lasserait jamais d'écouter :

- Voyez-vous, Jantel, il est inconcevable pour tout individu de ne pas faire de la liberté son but. Et en votre cas, c'est plus encore d'idéal qu'il s'agit. C'est bien là ce qui ressort prioritairement de votre discours ; votre quête se situe en le fait de vouloir être libre et surtout de vouloir voir les autres libres. Mais après vous avoir entretenu, voilà plus d'un cycle annuel déjà, de la qualité de ce que vivent vos semblables depuis des millénaires, comme vous n'êtes plus sans le savoir, et que vous vivez très mal vous-même actuellement, il est bon que vous consentiez à relativiser l'importance que vous accordez à certains mots, en l'idée qu'ils expriment, comme nous n'avons pas manqué déjà de vous le faire entendre, et comme il faudra que nous y revenions. Il est à prévoir qu'il vous sera demandé souvent de nuancer vos propos, au cours des futurs dialogues que nous aurons, mais laissons le Temps choisir ses instants tel qu'il l'entend (rire)La liberté, Jantel ! Il faut que vous sachiez que la seule liberté consiste à se trouver disponible, à l'unique fin de s'adapter aux circonstances, c'est-à-dire de faire corps avec elles. Vivre les circonstances en l'ambiant qui les propose et être vécu par elles de par le principe donné/reçu émanant de la Loi des Echanges. Souvenez-vous, je vous l'ai plus ou moins laissé entendre lors d'une entrevue pas si lointaine : croire qu'un changement de société peut tout changer est un leurre, Jantel. Nul individu, pas plus vous que personne, n'a su et ne saura convertir les masses au nom de ce raisonnement. Si d'aucuns ont, sous le couvert des religions surtout, obtenu un résultat, vous êtes à même d'évaluer que la durabilité et, par conséquent, le résultat lui-même se sont considérablement altérés au fil des ans par rapport à la qualité d'origine ayant suscité cette quête, cette démarche. Il vous faudra admettre, de plus, que votre mode de vie cloisonne toutes les idées et donc les actes susceptibles d'en découler. Délaissez progressivement ce qui n'est qu'un rêve idéalisateur, Jantel ! Vous avez autre chose à vivre et d'autres choses vous vivront… Dites-vous bien que les oiseaux auxquels vous voulez ouvrir la cage sont amputés de leurs ailes. Du fait, ils ne sauront jamais ce qu'est la réelle liberté. J'aurai à vous le répéter, je ne l'ignore pas, mais, de grâce, ne vous leurrez pas vainement et, pour ce, adaptez votre idéal de liberté à la qualité des choses dont il dépend, non à celle qu'il est capable d'évoquer, et l'on pourrait même dire d'invoquer ! Sachez encore que pas plus l'activité artistique à laquelle vous brûliez de vous convertir, voici seulement quelques mois, que l'activité de ceux et de celles qui vous confient qu'ils pratiquent un beau métier ne change quoi que ce soit au résultat d'ensemble que vous êtes à même d'apprécier.

Non, Jantel, dans le cas qui concerne, celui de votre espèce, il n'est de liberté que celle de ne pas dépendre de son métier pour pouvoir subsister. Tout le reste est anecdotique et ne demeure voué qu'à des échanges verbaux de piètre qualité. Imprégnez-vous bien du fait que toute vie professionnelle est aliénante, que chaque métier conditionne ce mode de vie que vous réprouvez ; dites-vous bien que toute rémunération octroyée en contrepartie d'une activité donne une valeur à quelque chose qui ira s'étiolant au fil des caps franchis par votre conscience : c'est un aspect du caractère provisoire du vécu, en sa géométrisation emprisonnante. La Loi des Echanges ne se structure pas, ne se dimensionnalise pas, puisque rien ne peut se figer durablement en elle. Il en va de même pour un acte dit gratuit, qui n'est pas géométrisable dans l'instant où il se révèle, la gratuité symbolisant ici une forme de cette liberté qui a amorcé le début de notre conversation. Les cycles annuels à venir vous autoriseront à mieux comprendre tout ce que vous venez de commencer à ressentir. Demeurez patient, Jantel ! Pour aboutir à ce que vous réclame la quête de l'essentiel, il n'est d'autre voie que celle de la patience. Pour l'heure, vous m'apparaissez plutôt passionné. La passion conduit à désirer et, du fait, elle mène l'individu à s'approprier l'objet de son désir ; elle motive, c'est vrai, mais toujours provisoirement. La patience, elle, conduit à espérer, elle est élément de constance, donc d'équilibre. Mais nous aurons maintes occasions d'en reparler. Je vous restitue votre liberté, Jantel. Je vous rends aux vôtres : un appel téléphonique, si tardif soit-il, saura les rassurer, en ce tout début de cycle annuel… A bientôt…

Sans céder pour autant à la coutume dont Il avait fort bien su me faire valoir des limites que je ne soupçonnais point, Rasmunssen venait de faire montre de sa grande psychologie. L’ayant remercié et salué avec déférence, je téléphonai à Lucette qui, comme on peut l'imaginer, n'attendait que ça. Le 1er janvier 1976 n'avait que quelques minutes lorsque, à la suite de notre brève conversation téléphonique, je me mis au lit. Quoique cela pût paraître paradoxal, eu égard à la tension nerveuse qu'impliquent de tels moments, je ne connus aucun problème pour tomber dans les bras de Morphée.

Jean Platania est venu me chercher, et il est neuf heures lorsque nous quittons les Chartreux où je n'ai pas manqué de faire écouter à mon ami la bande sonore de mon "réveillon". Nous consacrerons la journée à commenter le discours de Rasmunssen, ce qui nous fera remarquer que les dires de ces Etres, destinés à nous apporter ce que nous savons désormais être une Initiation, sont dans leur succession très complémentaires. Ils répètent des choses qui s'avèrent être des éléments fondamentaux dans tout ce qui a trait à notre façon de vivre, en prenant bien soin d'y rajouter, chaque fois, un ou plusieurs détails loin d'être anodins ou fortuits. Ce procédé est en fait une méthode qui accentue notre vigilance et qui nous invite surtout à nous montrer précis dans tout ce qui offre matière à l'analyse. Ainsi, nous ayant placés, quelques mois auparavant, face à notre quotidien, puis nous traçant, ce jour, un tableau d'une rare précision quant à la qualité des choses que nous entreprenons depuis des lustres, Rasmunssen n'a rien fait d'autre, à travers les états d'âme qu'il a voulu que je lui soumette en cette Saint-Sylvestre, que soulever davantage le voile de notre conditionnement.

Les causes, telles que nous les embrassons, ne sont que les effets d'un "tout" que nous ne situons pas. Les hommes entretiennent leur mal-être… Ils rêvent de liberté et se forgent eux-mêmes leurs chaînes : n'est-ce pas ce qu'il ressort de ce que dit l'ancien Druide quand Il évoque un mode de vie qui cloisonne nos idées et, du fait, les actes qu'elles motivent ? Et le plus déroutant est que cela revêt un caractère d'immuabilité auquel je vais devoir m'adapter, si nous nous fions à certaines conclusions qu'il est difficile de ne pas tirer. Une fois de plus, je me prends à penser à Mikaël Calvin : quelle serait sa réaction face à l'expression d'un tel sentiment d'impuissance ? Certes, il s'était montré marri de la tournure que semblait prendre mai 68, mais n'était-il pas aussi convaincu que des personnages avaient des potentialités pour réveiller ou garder éveillées les consciences ? Pourtant, nous noterons qu'à ce sujet, il n'y a pas lieu de jeter le manche après la cognée. A l'instar de ses semblables, Rasmunssen, en ses propos, invite beaucoup à nuancer : Il parle de nuance en le mot, donc de nuance en l'idée qu'exprime le mot.

Nous nous apercevons surtout que, dans leur façon de débattre des choses, ces Etres font sans cesse référence à un absolu, et c'est ce qu'il convient de prendre en compte pour l'heure. Nous, pauvres humains, ne nous référons qu'à un quotidien qu'il serait bien impudent de ne pas considérer comme étant très approximatif. Et quand on sait que rien ne nous a franchement engagés à visualiser notre vécu en retrait de ce quotidien, l'on est en droit de ne pas se montrer si pessimiste que ça, notre marge de manœuvre se révélant, du fait, gigantesque ! Ne nous reste-t-il pas, dès lors, tout à découvrir, quand bien même une certaine Loi des Echanges serait-elle vécue "spasmodiquement" par notre espèce ? Rasmunssen fait état de limites dans les choses que nous entreprenons, pas dans les choses à entreprendre ! Si nuance il y a, celle-ci est de toute première importance. Ainsi Il parle de "quête de l'essentiel" et Il ne craint pas de nous enjoindre à nous montrer patients, mettant au pilori la pernicieuse passion. Bien sûr je ne saisis pas le sens de cette phrase m'invitant à vivre autre chose et à être vécu par d'autres choses, mais je la reçois comme un souffle d'espoir : ce ne sont pas là des vœux, pourtant bien de circonstance, mais bien des aveux qui tendent à démontrer que le rêve par trop "idéalisateur" de Mikaël Calvin n'était peut-être pas si utopique que cela !

 

 

 

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