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Chapitre 22

 

 

 

 

 

Dès la première semaine de janvier, le comité d'entreprise de la caisse régionale de Sécurité sociale (où travaille Lucette) avise ses employés : il reste des places disponibles pour le voyage qu'il organise au Brésil. Les prix sont tout à fait intéressants, et Louis Grondin, qui y a inscrit sa famille, insiste auprès de Lucette pour que nous participions à ce séjour d'une dizaine de jours à Rio de Janeiro. Très influencé par le souvenir de ma chanson "Ultime Carnaval" et par tout ce qui s'y est rattaché par la suite, je cède à l'envie, d'autant plus que Lucette rêve depuis toujours de connaître l'Amérique du Sud. Et puis n'est-ce pas surtout l'occasion idéale de nous changer les idées et d'évacuer - momentanément, certes - tous nos petits problèmes actuels ?

Le départ est prévu pour la fin du mois d'avril, et ce premier trimestre 1976 passera relativement vite malgré la pression que ne manquent pas d'exercer, à mon égard, certains cadres du service, alors qu'aucun phénomène notoire n'est à déplorer. Néanmoins, un aspect positif contrebalance cette situation : je viens de trouver, en plus de celle de Jean-Claude Panteri, une complicité indiscutable en la personne de Gérard Pietrangelli qui me soutient ouvertement et sans ambages contre l'évident parti pris qu'il m'est donné de subir.

Gérard est le chaînon parfait que l'on pourrait placer entre Mikaël Calvin et Jean Platania. Plus modéré que l'un, quoique imprévisible (tel que nous aurons l'occasion de le voir), il se montre plus enthousiaste que l'autre dans le désir de voir changer les choses. Ce garçon aime le défi, et tout, chez lui, peut devenir prétexte à jouer : c'est, je crois, sa façon de se rassurer, et cela lui réussit plutôt bien. Il parle souvent de panache et reproche quelquefois à Jean, plus par boutade que par "fronderie", la résignation que ce dernier affiche selon les circonstances. Gérard est aussi très pudique et n'hésite pas à s'effacer s'il se sent de trop. A ce propos, se rendant compte d'un certain mutisme de Jean, dont il a pensé un instant être la cause, lors des repas pris en commun à la mi-journée, il m'a proposé de ne plus se joindre à nous en ces occasions. Cela ne m'a pas été facile de le convaincre qu'il n'en était rien, mais, en vérité, j'ai décelé qu'il aurait souhaité, sans qu'il l'avouât ouvertement, que je lui parlasse de ce dont je m'entretenais avec Jean, avant que lui, Gérard Pietrangelli, ne mêlât sa voix à la nôtre.

Qui plus est : il sait. Et sans doute considère-t-il que je manque de confiance à son égard en ne lui contant ce que d'autres n'ont pas manqué de lui apprendre à mon sujet. Mais, assez curieusement, je considère que l'amitié plus que naissante que l'on se porte mutuellement ne gagnerait rien à ce que je me répande sur ce chapitre si particulier. Peut-être ai-je, en mon for intérieur, envie que l'on m'apprécie pour ce que je suis et non pour ce que je représente, à travers une légende que d'aucuns ne se privent pas de grossir inconsidérément.

J'ai toujours plus ou moins agi de la sorte à propos du paranormal, préférant toujours avoir à m'épancher sur un fait concret, plutôt que d'avoir à aborder cela sans que le personnage n'ait assisté à un ou des phénomènes. Certes, il est vrai que je n'ai pas procédé pareillement avec Jean Platania : fut-ce instinctif de ma part ? Je ne saurais le dire, mais je sens qu'avec Gérard ce n'est pas le moment : la seule interrogation qui puisse naître de cette façon d'agir se résume au fait de se demander s'il s'agit vraiment d'un choix délibéré qui émane de moi, ou bien est-ce encore là le fruit d'une intention dont je ne peux que soupçonner l'origine ? Nous en venons de nouveau à ce fameux "temps choisi", lequel reste l'apanage du toujours énigmatique "ambiant" et aussi, il n'en faut plus douter, du moins pour ce qui concerne mon entourage, de Karzenstein et des siens...

Pour l'heure, Lucette et moi avons fait mettre nos passeports en règle. L'attente se veut sereine, et rien ne viendra la perturber. Seul Verove, la veille de notre départ, se manifestera en nous souhaitant un agréable voyage, nous annonçant également que Karzenstein nous contacterait durant notre villégiature à Rio de Janeiro. Cette information, on le devine aisément, nous remplit d'allégresse, étant bien de nature à nous garantir toutes les formes de sécurité que l'on est en droit d'espérer dans le cadre d'un tel déplacement.

C'est un autocar pullman qui nous mènera de Marseille à Gênes où, prenant pour ainsi dire le relais, douze heures de vol s’ensuivront. Un avion long-courrier appartenant à une compagnie italienne nous arrêtera d'abord à Rome, faisant ensuite une courte escale à Dakar afin d’effectuer le plein de carburant, avant d’atterrir enfin à Rio dans le petit matin. Un autre autocar nous prendra alors en charge, une fois les formalités administratives d'usage accomplies, et nous conduira, après avoir longé d'interminables plages de sable blanc, à un hôtel construit à l'extérieur de la ville. Il s'agit d'un gratte-ciel moderne qui détonne quelque peu au milieu de la luxuriante végétation dont il semble s'extraire. Louis Grondin, visiblement ému par le décor environnant, propose que nous allions effectuer quelques foulées sur le sable, sitôt nos affaires rangées.

Lucette et moi avons hérité d'une chambre sise au vingt-troisième étage d’un bâtiment qui en compte vingt-six. Le grand confort, et même le luxe qui s'y déploient, sont dérangeants et jettent une ombre sur notre plaisir si l'on ne se voile pas l'état de pauvreté dans lequel évolue le personnel qui s'y trouve employé, les hôtesses d'accueil et les membres de la direction exceptés. Les garçons d'étage comme les femmes de chambre portent, presque tous, des chaussures qui ne sont pas à leur pointure, et les pantalons des serveurs sont pour la plupart rapiécés. Il y a là un contraste au moins aussi saisissant que celui de l'architecture par rapport à la nature : quelque chose de tout à fait indécent qui engage à se demander comment le bonheur des uns peut ainsi bâtir son support sur le malheur des autres... Est-ce encore un relent de mon "mal à l'homme" qui s'en vient grimacer devant le miroir de ma conscience ? En tout cas, je remarque que Louis constate également cette anomalie, et tous deux tentons d'évacuer notre malaise en allant "trottiner" sur la plage située au pied de notre hôtel, qui s’étend à perte de vue, tandis que nos compagnons de voyage préfèrent s'adonner à une sieste matinale revigorante, ou encore s'offrir un premier bain dans l'eau de l'océan.

J'ai besoin de rassembler tout mon amour-propre pour assumer la séance dite de "décrassage" que me fait subir Louis Grondin dont l'endurance est tout bonnement phénoménale. Son assiduité dans le geste qu'il pratique quotidiennement renforce l'aptitude qui est sienne à couvrir de longues distances, à bonne allure, sans trop se fatiguer. De surcroît, le "bougre", originaire de l'île de la Réunion, est beaucoup mieux adapté que je puis l'être à ce climat tropical dans lequel j'ai l'impression de manquer d'air : il me fait parcourir une demi-douzaine d'allers-retours entre l'hôtel et l'anse qui termine la plage, soit à peu près une douzaine de kilomètres. Je le sens même disposé à repartir pour une longueur supplémentaire (donc deux, du fait qu'il nous faut revenir à notre point de départ), et c'est pourquoi je prétexte la fatigue du voyage et la perturbation imputable au décalage horaire pour éviter de demander grâce. Les quinze années qui séparent nos âges respectifs se révèlent, en attendant, tout à son avantage, et Dame Humilité vient subrepticement de se rappeler au bon souvenir de ma jeunesse. J'ignore encore, à cet instant précis, que la course à pied, dite de grand fond, va me servir de cheval de bataille afin de cultiver cette vertu qu'est la "patience", dont Rasmunssen a estimé que je manquais.

Trois jours ont passé, et nous ne laissons pas le temps au soleil orangé qui émerge des flots de venir projeter nos deux ombres sur le sable que nous foulons dès six heures, au saut du lit. Nous évitons de la sorte l'accablante chaleur qui, dès sept heures trente du matin, rendrait encore notre geste plus pénible. Nous avons ainsi l'opportunité de voir, alors que le site est toujours désert, des escadrilles d'oiseaux de proie qui tantôt nous survolent, tantôt nous regardent courir, alignés côte à côte le long de la bordure de la plage la plus éloignée de l'eau. La première fois que nous avons vu ces grands rapaces noirs comme l'ébène (les urubus) ériger leur "long cou musculeux et pelé" (tel le condor de monsieur Leconte de Lisle), et cela dans un alignement d'une parfaite rectitude, nous avons connu une petite hésitation avant de nous élancer dans notre exercice pédestre car les oiseaux, debout sur le sol, en sus du nombre qu'ils constituaient, se trouvaient être de belle taille, engageant du fait à une certaine prudence. L’expérience aidant, nous constatâmes que ces charognards attendaient que les vagues (ou plutôt les rouleaux de l'océan) rejetassent sur la plage des coquillages et parfois même des déchets venant du large, afin de s'en nourrir. Le jour grandissant, ces oiseaux prenaient leur envol et se dirigeaient vers l'intérieur des terres, sans doute pour rejoindre les reliefs surplombant la forêt équatoriale qui ceinture l'arrière-pays.

La journée débute, pour les touristes que nous sommes, par un copieux petit déjeuner brésilien, c'est-à-dire à base de fruits frais et de jus de fruits, le tout accompagné de fromages et du traditionnel café du pays accommodé à la mode française, puisque servi avec brioches et petits pains à tartiner. Louis et moi apprécions ce moment plus que tout autre : ne vient-il pas compenser une importante déperdition de calories ? Il n'est que de se livrer à une heure d'exercice physique de bonne intensité, chaque matin à jeun, pour bien être à même de saisir l'effet d'une pareille délectation.

Un matin précisément, alors que Lucette émerge de ses rêves et que je rentre prendre ma douche après avoir couru, le radio-réveil placé sur la table de nuit centrale qui sépare nos deux lits se met à grésiller. Ce n'était jamais arrivé auparavant, étant donné que nous ne nous en servions pas ; aussi ma compagne et moi, quelque peu ébaubis, concentrons notre attention sur l'appareil, dont le cadran lumineux s'est mis à clignoter. D’harmonieux et typiques accords de guitare nous permettent d'identifier une bossa-nova, laquelle s'interrompt rapidement pour laisser place à la voix de... Karzenstein. Dans son langage châtié, celle que mes amis ont respectueusement surnommé "ma marraine" nous fait part de sa présence parmi nous.

Ce n'est pas, à proprement parler, une surprise car Verove nous avait laissé présager sa "visite" juste avant notre départ. Mais quelle émotion, tout de même ! Qui saura jamais dire combien la Vie sait être présente en ces moments rares, peut-être uniques, où l'on se sent à la fois aussi grand que l'Univers tout entier et en même temps un minuscule grain de poussière perdu dans l'infini ? Qu'il me soit pardonné de n'avoir que ces mots, bien dérisoires, pour tenter de faire partager à chacune et à chacun de ceux qui les liront un tel sentiment de plénitude !…

Les guides chargés de nous aider à mieux connaître Rio s'y emploient remarquablement bien, nous autorisant ainsi à gérer du mieux possible le temps de notre séjour qui, de toute façon, s'avérera toujours trop court, eu égard à la disponibilité que nécessite le fait de découvrir convenablement cette ville - tant sur le plan historique que géographique - où culture et nature savent aller de pair. De Copacabana, que nous parcourons en flânant, au pèlerinage effectué dans une certaine solennité au Corcovado où, sur son socle de pierre, un christ géant culmine à près de trente mètres du sol, attendant les bras écartés, selon la légende, de voir un Carioca travailler pour pouvoir l'applaudir, tout, dans ce décor, se prête au gigantisme. Tout, aussi, respire la misère, et les vitrines derrière lesquelles s'amoncellent les pierres précieuses extraites du sous-sol dissimulent mal, sous les gratte-ciel, la vétusté des bâtisses des pêcheurs, lesquelles annoncent les célèbres favelas.

Vol à la tire et mendicité sont monnaie courante, et la direction de l'hôtel nous en a avisés pour éveiller notre méfiance. Les Brésiliens sont aussi très religieux ; c'est ainsi qu'un soir de la semaine, que je crois être le lundi, ils disposent au pied des arbres, ou encore au coin des rues, voire sur le sable des plages, des assiettes remplies de riz et parfois de poisson ou de viande. Ces victuailles sont destinées aux défunts qui peuvent à leur gré venir se restaurer la nuit venue. Afin que ces derniers les situent bien, et aussi de façon à ce que les passants ne les renversent pas, ou bien encore pour que les animaux qui rôdent ne s'en approchent pas, ces mets sont éclairés par des bougies conférant à l'environnement un aspect des plus mystiques. L'étrangeté du rite va jusqu'à la disparition, au petit matin, de cette nourriture promise à l'au-delà en marque de vénération dédiée à Yemanja, la "déesse des eaux".

Il est aisé de conclure que ce sont les plus démunis qui bénéficient de ces offrandes. Nos pérégrinations au hasard des rues de la ville nous ont conduits à déambuler dans Botafogo, un quartier assez typique où des chanteurs, s'accompagnant à la guitare, ont charmé nos sens au son de mélodies nostalgiques. La voix veloutée de ces hommes peut s'interpréter comme une prière, quand bien même ne comprend-on pas le portugais. Leur musique est tout à fait adaptée à ce qu'il nous est donné de voir, et pourtant, ceux des leurs qui écoutent adoptent un balancement du corps et un pas chaloupé qui me font dire que les Brésiliens sont davantage prédisposés à danser qu'à marcher, et que la misère, en ses diverses aptitudes, connaît aussi la musique, si l'on veut bien m'autoriser cette expression. Il n'est que de visiter les écoles de samba où l'on peut apprendre que tout le monde, ici, sacrifie les économies qu'il peut réaliser (!) à la préparation du carnaval annuel. Ainsi, sans le savoir vraiment, ma chanson, écrite quelque six années plus tôt, exprimait assez authentiquement, dans son expression interprétative du divertissement, l'oubli que ce dernier confère à l'universelle misère, laquelle s'accommode on ne peut mieux de l'indifférence qui l'entoure.

Extraordinaire de violence, un de ces fameux orages tropicaux a secoué la forêt avoisinante ainsi que les vingt-six étages de l'hôtel que nous nous apprêtions à quitter pour effectuer l'une des excursions qu'il nous restait à faire. La pluie, se déversant en cataractes, a ensuite martelé la ville pendant plus d'une heure, diminuant fortement la visibilité. Elle nous a incités à remettre l'excursion au lendemain, et nous en avons profité pour acheter quelques souvenirs en ville. Sur ces entrefaites, alors que nous traînons notre curiosité dans une sorte de galerie marchande, notre attention se porte en direction d'un petit attroupement. Un homme distribue d'une main des petits bouts de papier qui doivent mentionner une adresse, secouant de l'autre une écuelle métallique cabossée qui fait tinter quelques pièces que les touristes lui ont laissées. Un autre tape sur des bongos, tandis qu'un troisième agite des maracas et se trémousse autour d'une femme d'allure assez bizarre : chez nous, elle s’apparenterait volontiers à une de ces gitanes "diseuses de bonne aventure". Les guides de notre voyage organisé récupèrent quelques-uns des morceaux de papier tendus et nous traduisent ce qui s'y trouve inscrit : il s'agit d'une publicité invitant à se rendre à une soirée où se verra célébré un rite de macumba. Ils nous déconseillent aussitôt de nous y rendre, les véritables séances de macumba se déroulant, paraît-il, notamment à São Paulo et Bahia, et non pas à Rio où le charlatanisme prend souvent le pas sur l'authenticité de cette pratique.

Alors que nous sommes sur le point de nous éloigner, la femme, prostrée jusque-là, se dirige brusquement vers notre groupe d’un air décidé. Elle s'arrête devant moi, me fixe, puis elle me désigne un cordon qu'elle porte autour du cou, au bout duquel est suspendue une chouette en métal doré. Elle se l'ôte promptement et, avant que je n'aie pu esquisser l'ombre d'un mouvement, noue le pendentif sur ma poitrine. Elle fait des gestes dont je n'interprète pas plus le sens que je ne saisis celui des paroles qu'elle me dit ; cependant, elle refuse avec énergie les cruzeiros que je désire lui donner. Le guide me signifie alors qu'il ne faut pas que j'insiste, cela étant de nature à l'offenser, et il me traduit ce qu'avec force mimiques elle lui indique, à savoir qu'il faut que je garde cette chouette autour de mon cou aussi longtemps que je resterai à Rio. Quelques plaisanteries plus ou moins douteuses fusent de-ci de-là de la part de certains membres de notre groupe, mais je n'y prête pas attention, faisant au contraire bonne figure à tous, vraisemblablement afin d'essayer de donner le change devant le trouble qui m'envahit.

La forêt de Tijuca où nous pouvons voir des hévéas géants, de somptueuses cascades, le jardin botanique où nous découvrons des nénuphars énormes (victoria regia, apte à recevoir le poids d'un homme) ainsi que des oiseaux au plumage chatoyant se partagent les derniers jours que nous passons à Rio de Janeiro. Je n'oublierai pas, et pour cause, le célèbre Pain de Sucre où je me verrai immortalisé, chouette autour du cou, sous forme de photo-souvenir, après avoir contemplé l'immense beauté de la baie de Guanabara. Le jour du départ arrive : il est six heures du matin lorsque nous effectuons, dans le hall d'entrée de l'hôtel, le recensement de tous les membres du voyage.

Certains sont même inquiets : la rumeur d'une grève affectant les compagnies aériennes italiennes court avec insistance. Lucette, Louis et son épouse ne cachent nullement qu'ils prolongeraient volontiers cette escapade brésilienne s'il se révélait exact qu'un mouvement social, de quelque nationalité qu'il soit, nous empêchait de rentrer en France. D'autres - dont, bien évidemment, je fais partie - en sont même à souhaiter que se produise une telle éventualité. Mais l'imprévu va se manifester tout à fait autrement en la circonstance, alors que nous venons de parvenir, à bord d'un confortable autobus, à l'aéroport de Rio.

Une dame, avec laquelle nous avons eu l'occasion d'échanger quelques propos à l’occasion de ces dix derniers jours, s'aperçoit que sa bague sertie de brillants, offerte la veille par son mari, est en train de se décomposer. Elle vient effectivement de se rendre compte qu'un des brillants a déserté la monture d'argent constituée par l'anneau ; quant aux autres pierres précieuses, elles menacent de choir de leur socle à la moindre vibration ! Le couple est dans tous ses états : apparemment, il s'agit là d'un cadeau d'anniversaire de mariage, lequel, malgré le cours avantageux du prix des bijoux au Brésil, a dû nécessiter une coquette somme d'argent. Les responsables du voyage s'affairent auprès des deux malheureux, conscients que l'horaire de départ, très proche à présent, réduit considérablement la marge d'une quelconque action de recours. Ah ! comme une grève surprise du personnel au sol arrangerait bien les choses !

Soudain, un bourdonnement persistant s'empare de ma tête, et je me sens décalé tout à coup lorsque, tout d'abord lointaine, une voix connue me parvient. C'est Karzenstein ! Lucette, pas plus que les autres du reste, ne semble la percevoir. Je suis seul à l'entendre et je saisis rapidement que ce qui m'est dit est en rapport avec la situation que je viens d'évoquer. Karzenstein m'indique alors que le bijou a été acquis chez Stern, un joaillier allemand de Rio, et qu'il y a dans le hall de l'aéroport une boutique Stern. Sûr de mon fait, j'en fais part à la malheureuse dame et à son mari, avec l'espoir qu'ils me comprennent car je ne suis pas du tout certain, en revanche, de me trouver sur la même longueur d'onde que les gens qui m'entourent.

Passablement ému par ses déboires, le couple m'écoute, mais l'un des responsables de l'organisation signale, à juste titre, que les boutiques de la galerie marchande ne sauraient ouvrir avant neuf ou dix heures ; or il est sept heures, et nous devons décoller dans une heure tout au plus. Karzenstein me dit alors que s'il le fallait, le vol se verrait retardé par ses soins, mais qu'en la circonstance, cela ne se révélera pas nécessaire. Elle m'invite à me diriger, avec les personnes concernées, vers la boutique Stern dont le directeur, selon Elle, ne devrait pas tarder.

La cause de la réaction du couple restera à jamais imputable au caractère désespéré de certaines initiatives ; l'effet, lui, se verra assimilé à l'insondable et heureux "hasard" qui explique, après coup, le succès de toute manœuvre de cet ordre. Toujours est-il que, Karzenstein aidant, le miracle est en passe de se réaliser : je suis écouté, y compris par les responsables de notre comité d'entreprise, et tout ce petit monde se retrouve face à la devanture de la bijouterie Stern qui, fait sans doute unique dans les annales, va ouvrir ses portes deux ou trois heures avant toutes les autres boutiques de la galerie marchande de l'aéroport !

Cinq minutes se sont juste écoulées quand le bruit d’un coup de frein attire nos regards vers l'extérieur : à travers la baie vitrée, nous pouvons voir s'extirper d'un taxi un bon quinquagénaire de type européen. Ebouriffé, essoufflé, l’homme salue la petite assistance que nous formons, puis actionne le système électronique permettant de lever grille et rideau. Ceci fait, il nous introduit dans son magasin où les acheteurs, facture à l'appui (et, comment ne pas l'imaginer, Karzenstein en filigrane), se font rembourser, si j'ose dire, "rubis sur l'ongle", le bijou qui, du moins peut-on le penser, ne connaîtra jamais Marseille. Dans la confusion du départ imminent, personne ne se sera rendu compte de rien et personne ne s'interrogera sur l'arrivée impromptue du commerçant (sinon lui-même, bien que, pour ma part, expérience à l'appui, je n'en sois pas intimement persuadé...). Tandis que chacun s'affaire à prendre place dans l'avion, j'imagine, un peu dans le sens où je l'ai commenté précédemment, les acteurs et les témoins de cette aventure narrer cette péripétie, une fois chez eux...

En attendant, le bourdonnement "karzensteinien" a délaissé mes tympans, remplacé avantageusement par celui des réacteurs du DC-10 qui nous rapatrie. Enfoncée dans son siège, Lucette me sourit, tandis que, soupesant machinalement la chouette que je viens de retirer de mon cou, je me laisse envahir par une incommensurable ferveur.

Retour vers l'Europe...

Quelques soirées à commenter photos et films avec nos amis ne nous ont pas empêchés de renouer avec l'insipide quotidien. Les cartes postales expédiées au bureau n'ont pas contribué à me faire entrer en odeur de sainteté auprès de certains cadres, toujours les mêmes : ne vont-ils pas jusqu'à faire de la provocation afin que je sorte de mes gonds ? Ils menacent de punir mes camarades si ceux-ci tentaient de m'adresser la parole, voire si c'est moi qui la leur adressais, sanction susceptible de me faire commettre l'irréparable. Ils n'auront pas gain de cause : sans me prétendre serein, j'ai acquis la certitude que cette violence se retournera contre eux. D’ailleurs, Dakis ne se plaît-il pas à répéter :

- Souhaite du bien à ceux qui te veulent du mal ; étant donné qu'ils ne méritent pas ce bien, ce dernier te reviendra…

On est en droit d'avancer que la formulation de la pensée de Jean-Claude symbolise vraisemblablement un aspect de la Loi des Echanges : nous serons toujours plus avisés d'interpréter le sens de l'enseignement, de quelque provenance qu'il émane, au fur et à mesure de son application pratique, parfois simplement par expression du "ressenti", plutôt que de se confiner à une intellectualisation du vocabulaire qui véhicule cet enseignement. Et ce, en sachant accepter de se tromper autant de fois que cela s'avérera nécessaire.

Celui qui, en revanche, prend la chose avec beaucoup moins de philosophie, c'est Gérard, lequel n'hésite pas à répondre plus ou moins directement aux agressions dont je fais l'objet. Bien que n'étant pas encore titulaire, il ne se gêne pas pour donner aux choses la valeur qu'elles méritent. Ne se permet-il pas de lancer, lorsqu'il voit un de ces ronds-de-cuir manifester quelque zèle et se prendre du fait trop au sérieux :

- Savez-vous bien que ce nous faisons ici est de qualité tout à fait médiocre ? Prétendre le contraire est faire offense à l'intelligence.

Il conclut, en rompant le pesant silence qui s’est instauré :

- Sachez bien que notre grand Rimbaud n'aurait pas accepté de rester là une seule journée : par respect pour sa mémoire, il convient donc de bien relativiser l'importance que nous devons donner aux choses !

Très raffiné dans ses colères, quoique parfois très acerbe, il a le don de choquer son auditoire. Il aime à se servir d'images et provoquer de la sorte, sur le ton de la dérision, la bêtise humaine qui, invariablement, donne tête baissée dans le panneau. S'ensuivent de longues palabres, dont il s'extrait habilement, laissant ses interlocuteurs s'empêtrer dans leurs contradictions. Son discours s'accompagne également de mimiques aussi expressives qu'opportunes : il a la capacité de traiter des sujets les plus sérieux, sans se prendre au sérieux. En cela, il se différencie totalement de Mikaël Calvin qu'il complète pourtant magnifiquement, notamment sur ce que l'on peut nommer la lutte sociale. Gérard est pour le partage des biens, c'est incontestable, mais il ne s'inclut pas dans cette meilleure répartition. Jacques Brel dirait de lui : Il a les yeux ouverts, mais ne se regarde pas…

Ainsi, lorsque les délégués des divers syndicats se présentent afin de nous faire revendiquer des augmentations de salaires, Gérard Pietrangelli tient le raisonnement suivant : il prétend, non sans raison, qu'une augmentation, si substantielle soit-elle, ne fera que susciter en nous de nouveaux besoins. Du fait, il propose, au nom d'une solidarité plus vaste, que l'on nous prélève mensuellement une somme modique qui, de par sa multiplication, deviendrait conséquente au point de pourvoir à l'alimentation de ceux qui ne mangent pas à leur faim.

Il faut bien convenir que cette somme modique ne nous ferait pas vraiment défaut, sinon pour acheter des choses à caractère souvent futile. Ce Gérard-là, si utopiste puisse-t-il paraître, est doté d'une pensée profonde, très profonde ; aussi, quand il me prend à témoin (et ceci se produit fréquemment), je ne me fais aucune violence pour adhérer publiquement à ses théories, lesquelles lui valent moult railleries, mais lui attirent, plus encore, un sentiment mitigé de respect et de crainte. En extrapolant un tant soit peu, j'en arrive même à déduire que ce garçon aurait été une recrue de choix pour l'Organisation Magnifique, sinon dans les formes de leur action, au moins dans l'orientation de cette idéologie qu'ils semblaient prôner.

Du côté de Lucette, tout ne va pas non plus pour le mieux sur le plan professionnel : elle a été convoquée par le chef du personnel qui, ayant consulté son dossier, vient de décider de la présenter au médecin du travail ! Ce dernier, se jugeant incompétent, comme cela avait pu être le cas pour moi, cinq années auparavant, ne fait rien de moins que la recommander à un service psychiatrique, celui du professeur Tatossian, à l'hôpital Sainte-Marguerite. Fort de ma propre expérience, et pour parer à toute éventualité, je fais appel à Jimmy Guieu qui va jouer derechef le rôle de soutien qu'il avait tenu, à mon égard, face au professeur Serratrice, en son temps.

Lorsque nous nous présentons au rendez-vous, nous apprenons que le professeur Tatossian vient d'avoir un malaise et que nous serons reçus par son adjoint, le professeur Guidicelli. Nous sommes assis dans la salle d'attente depuis dix minutes environ lorsque je vois une pipe passer dans le couloir ! Je me dresse et sors de la pièce pour tenter de la suivre, ne serait-ce que du regard, mais c'est pour constater que seules quelques volutes de fumée sont demeurées en suspens, soutenues par une forte odeur de tabac en ignition !

Le médecin arrive sur ces entrefaites et nous fait entrer dans son bureau où nous prenons place, Jimmy, Lucette et moi, dans de confortables fauteuils. Nous lui remettons la lettre du médecin du travail de la Sécurité sociale : il en prend connaissance en dodelinant de la tête. Avant même qu’il n’ait prononcé le moindre mot, nous le voyons "tâtonner" et soulever les dossiers épars sur sa table, ouvrir et refermer ses tiroirs, regarder dans sa sacoche, autant de gestes prêtant à penser qu'il a égaré quelque chose. Ayant aisément deviné ce qu'il est en train de chercher, je le chuchote discrètement à l'oreille de Lucette qui s'empresse alors de lancer, de la manière la plus candide qui soit :

- N'est-ce pas votre pipe que vous cherchez, docteur ?

Eminemment surpris, ce dernier n'a pas la possibilité de se soustraire à la question et nous confirme que c'est bien là l'objet de ses investigations. Je l'invite alors à me suivre afin de lui indiquer le chemin que sa pipe me semblait avoir emprunté : bien qu'arborant une moue dubitative, il m'emboîte le pas et constate avec moi que fumée et odeur ne se sont pas totalement dissipées. Il n'y a pas âme qui vive (tout au moins, au niveau de ce que nos sens sont capables de percevoir) dans le couloir ni dans les pièces attenantes. Cependant, le professeur Guidicelli se cantonne dans un mutisme exprimant autant son étonnement que son incapacité à fournir une quelconque explication au phénomène.

Après nous avoir écoutés, il prend la décision d'interrompre l'activité professionnelle de Lucette pour une durée de six mois. Il couche la conclusion de ses actes sur une ordonnance que nous devrons remettre à la médecine du travail : nous sommes bien loin d'imaginer, à cet instant précis, que Lucette vient de devenir, sans doute, la plus jeune retraitée de France ! En effet, dès ce jour, ma compagne, qui n'a alors que vingt-quatre ans, ne réintégrera jamais plus le monde du travail ! Nous y reviendrons plus en détail, en fonction de la chronologie des faits.

Une semaine a passé, et nous avons rendu une petite visite de courtoisie aux Guérin qui ont tous deux obtenu un poste d'enseignant à une trentaine de kilomètres de Marseille : ils ont ainsi délaissé la rue Pierre Laurent pour un logement de fonction mis à leur disposition par l'Education nationale. Tout va pour le mieux… Nous les avons informés des derniers événements, et ils n'en ont pas affiché une plus grande stupéfaction pour autant : Rita et Michel ont toujours considéré que nous ne pourrions, de toute façon, jamais mener ce qu'il est convenu de nommer une vie normale. De mon côté, je brûle de demander à Karzenstein, lorsqu'Elle se manifestera de nouveau, ce qu'Elle a prévu, du moins pour ce que représente le proche avenir.

Mais, en l'occurrence, il me faut me montrer vigilant, eu égard à ce qu'a souligné Rasmunssen quant à certaines de mes limites, à savoir mon impuissance actuelle à maîtriser mes élans de passion afin d'apprivoiser la patience. C'est loin d'être le plus facile, tel qu'en témoigne l'adage : "Chassez le naturel, il revient au galop..."

 

 

 

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