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Chapitre 23

 

 

 

 

 

Le printemps vient de céder la place à l'été ; il faut dire que ce dernier stationnait depuis un bon moment sur le seuil de sa porte. Les premières chaleurs, surtout quand elles s'expriment avant l'heure, ont tendance à rendre nerveux les gens, surtout ceux que je côtoie au bureau où tout va de mal en pis. Faire face aux deux demande un état d'équilibre qu’hélas, je ne possède pas actuellement : passe encore pour ce qui concerne les conditions climatiques, tout le monde se trouvant, ici, logé à la même enseigne ; mais quand il s'agit d'endosser un tissu d'injustices, assorti de propos fleurant la haine dans toute sa bassesse, il y a là un pas que je ne puis franchir. La patience et le calme qui la personnifie laissent beaucoup de leurs vertus dans les séances d'isolement que je dois de nouveau subir, trois à quatre nuits par semaine, dans la penderie. Certes, je suis bien conditionné pour (cela n’est plus un mystère pour moi, à présent), mais il faudrait que je le soit également afin d'assumer ce regain de mesquinerie que l'on me témoigne sans la moindre pudeur. J'ai très bien compris qu'une fois encore, on cherche à me pousser à la faute, et je reste intimement persuadé que ce schéma n'entre, en aucune façon, dans les desseins de Karzenstein.

Il me faut tenir un mois encore avant de bénéficier des trois semaines de congé qu'il me reste à prendre, un mois qui va se trouver singulièrement écourté par un accident de la circulation que nous subissons, Robert Rebattu et moi, en nous rendant au bureau un matin. Sans nécessiter d'hospitalisation, ce petit incident nous vaudra une interruption de travail de quinze jours et quelques séances de kinésithérapie. Pour ma part, j’accueillerai ce repos forcé telle une aubaine : celle de me faire oublier un temps de certains de mes supérieurs. Sitôt la reprise de mon activité professionnelle signifiée par le médecin-conseil, il ne se comptera plus alors que quinze jours à patienter afin d’accéder au solde de mes congés. Qui sait ? D'ici là, les mentalités se seront peut-être métamorphosées, et chacun saura se montrer plus conciliant envers son prochain...

Rasmunssen va mettre à profit cette disponibilité impromptue qui m'échoit en venant s'entretenir avec moi par un bel après-midi de juin. Contrairement à ce qui s’était passé la fois précédente, Il ne s'annoncera qu'au tout dernier moment, me laissant néanmoins le temps de brancher mon magnétophone. Lucette, présente à mes côtés, assistera à l'entretien. Ainsi que je l'avais pressenti, puis mentionné lors d'un précédent chapitre, Rasmunssen, Karzenstein, Jigor, voire les autres, savent pertinemment décider du moment idéal pour entrer en communication avec nous. Il devient évident que les paliers de l'instruction transmise par ces Etres passent, avant tout, par des états d'âme qui nous sont propres. Ces états d'âme, qui ne "paroxysent" ni l'angoisse ni la joie, ont pour dénominateur commun un élément essentiel : la disponibilité. Les dialogues ne s'établissent que lorsque a été pris un certain recul avec des situations qu'il nous a fallu assumer, et aussi lorsque nous n'avons pas, ensuite, à aller travailler. Il s’agit donc, à travers ce que je veux faire valoir, d’une double disponibilité : celle de l'état et celle de la fonction. "Nos Visiteurs", maîtrisant les deux paramètres, emploient le syntagme "temps choisi" qui ne semble rien d'autre que l'harmonie qu'Ils décèlent dans ce que nous pouvons nous risquer à appeler "l'ambiant", auquel Ils adaptent le Message qu'Ils apportent.

Mais revenons à ce dialogue, encore que "dialogue", répétons-le, soit un bien grand mot. Rasmunssen m'y engage à épancher des préoccupations qu'Il connaît mieux que moi, puisqu'Il les révèle dans leur intégralité au fil des réponses qu'Il apporte avec sa précision coutumière. Voici ce qu'Il jugea utile de nous dire, à la suite de nos interrogations d'alors :

- De l'interprétation des dires, en les mots qui les constituent, provient souvent l'incapacité de gérer une situation. C'est là un des aspects de la géométrisation et des échanges qu'elle fait vivre. Le langage, donc, en ce qu'il exprime, peut se révéler approximatif, surtout s'il évoque quelque image que l'on a cru bon devoir figer, la fusion constante des choses s'interdisant, ainsi que sa dénomination l'indique, à tout positionnement définitif. Si nous prenons pour exemple les religions dans lesquelles nous jugeâmes bon d'enfermer la Foi (je dis "nous" parce que j'eus à le connaître, dans les vies conscientes qui ont précédé mon état actuel), nous sommes à même de situer que ce sont les écrits qui transgressent la vérité que chacun est à même de ressentir, ce n'est pas le fait d'être religieux en soi. Tenez, lorsque Jésus vous parla du Père, ne fîtes vous pas de Jésus le Fils ?…

Nous aurons l'opportunité de revenir sur ce sujet en temps choisi, mais ceci vous autorise à saisir facilement, ici, l'interprétation en son caractère erroné. Il en va ainsi de tout, Jantel ; nous aurons souvent l'occasion de vous le répéter : ne figez rien ! Laissez libre cours aux choses ! Ainsi le bonheur, que vous semblez idéaliser, n'a pas de forme : il conviendra de se rendre compte que l'on est heureux au moment même de s'en poser la question. Chaque instant est issu de la plénitude du Temps et comporte, du fait, sa qualité existentielle ; il n'est pas figeable, vous l'identifiez en vos notions, sans plus. Ce sont les facultés mémorielles, en leurs cellules de reviviscence propres à votre espèce, qui octroient des notions aux instants. Il est évident que tout n'est pas faux en ces notions ; seulement elles deviennent chez vous des valeurs de base, donc des structures : cela vous conduit à comparer, à trouver belles ou laides des formes qui, en les ondes qu'elles transmettent, vous font alimenter l'influence mimétique jusqu'à en faire des aptitudes et, par la suite, un savoir évidemment toujours figé en la densité structurelle de votre cogito, lequel cogito va orienter ce que vous appelez le choix. La conduction de ce processus d'échange s'exerce en alternance, et non en continuité, de par le principe pression/attraction, en le spatio-temporel de notre environnement existentiel. Vous référant au spasmodique échange qui est vôtre, vous en arrivez ainsi à faire de votre credo la réalité, c'est-à-dire l'unique image du vrai, et à trouver beau ce que vous aimez en l'exprimé de vos sens. L'opposé se trouvant aisément situable en les notions contraires que vous fait exercer le comparativisme. Du fait, en la permanence du mouvement, vous cherchez d'une part à vous approprier ce que vos choix ont défini comme étant beau, et donc que vous aimez (l'effet de constance, à ce propos, fera l'objet d'autres propos [rire]…), et délaissez d'autre part ce que, par opposition, vous trouvez laid. Nous nous devons de préciser qu'il s'agit là d'une fonction majeure de votre cogito : avoir pour être ! Situez-vous mieux à présent pourquoi le bonheur, tel que vous l'entendez, n'a pas de cause ? Tout simplement, comme je vous le redis, parce qu'il n'a pas de forme. Considérez qu'il demeure, pour l'espèce qui est vôtre, un effet de l'image que vous confère votre dimension. S'ensuit alors cette confusion entre l'expression sensorielle et l'impression dite spirituelle. Nous pouvons dire que le plaisir appartient aux sens, le bonheur à l'esprit… Ceci est de nature à vous engager à privilégier la constance. Remémorez-vous notre conversation sur la Foi, Jantel, sur l'Espérance, je vous dis cela pour ne point que vous cédiez au découragement : ne saisissez-vous pas mieux, en cet instant, la fragilité de ces éléments fondamentaux ? Eléments qui se confondent, du reste, selon les espèces qu'ils vivent et qui les vivent. La vôtre se confine à l'espoir, aux espérances mais pas à l'Espérance en tant que Foi qui est la mère de toutes les espérances, celle d'être en bonne santé, de devenir riche ou glorieux, autant de souhaits, de projets guidés par l'insatiabilité, laquelle, soit dit en passant, ne conduit jamais à la perfection.

Ce qui vous fait dire : "Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir." Alors que nous disons pour notre part : "Où il y a Espérance, il y a Vie !" Nuance, Jantel ! Nuance qui nous fait vous confier que la plus belle Espérance est celle de pouvoir espérer encore… Vous verrez, vous - ainsi que ceux qui partagent et partageront vos instants - serez à même de mieux évaluer tout ça au cours des cycles annuels à venir.

A l’inverse de la fable de La Fontaine où le renard, voyant le corbeau, manifesta le désir de l'entendre, je me permis de demander à Rasmunssen, au terme de son brillant discours, pourquoi, alors que les membres de l'Organisation Magnifique ne se dérobaient pas à ma vue, Lui et les siens ne nous apparaissaient-Ils pas ? Etait-ce là question de beauté, en les notions que ce Maître en sagesse venait d'évoquer ? Craignaient-Ils, Lui et les autres, de nous occasionner une peur quelconque ? A moins que ce ne fût un problème d'ordre radioactif ou quelque chose de ce genre ?

Emettant un léger murmure qui céda la placa à un rire, Rasmunssen, calmement, sur un ton très assuré, quoique d'un timbre moins sonore, nous gratifia d'une phrase superbe :

- Le fait que certaines choses, certaines espèces puissent échapper à vos sens, ne doit s'avérer, en rien, dérangeant. De fait, pourquoi ne pas considérer que c'est par pudeur qu'elles agissent en sorte ? Ceci devrait contribuer à les rendre toujours plus belles à votre imagination…

Les formules de politesse d'usage prononcées, Lucette et moi restons longuement prostrés, profondément pensifs, à tel point que la bande de notre magnétophone continuera à se dérouler, enregistrant le silence qui s'imposait à la suite d’une telle leçon de vie. Jean Platania, auquel nous avons téléphoné, nous rejoindra dans la soirée et prendra connaissance de ces fabuleuses confidences. Notre ami qui, eu égard à son curriculum vitae, s'est trouvé inscrit d'office à l’école des cadres de la Sécurité sociale, est en proie au doute : ne va-t-il pas apporter, de la sorte, de l'eau au moulin des erreurs ? Ces erreurs que nous cultivons depuis des siècles et des siècles, sans jamais sembler devoir nous en départir. Jean se sent concerné par une idée de l'évolution humaine, laquelle passe davantage par la remise en cause que sous-entend le discours "rasmunssenien" que par les promotions sociales proposées par le système de notre mode de vie. Pour l'heure, aucune décision catégorique ne s'impose, si ce n'est celle d'assimiler convenablement ce qui vient de nous être commenté.

Il est à remarquer, une fois de plus, que Rasmunssen n'entra pas dans le domaine privé de ce qui nous arrive individuellement. Il traite de l'ensemble de la situation : Il n'aborde pas, (nous non plus, du reste), par exemple, les problèmes que nous pouvons connaître avec la société, en fonction du système. Incontestablement, Il sait ce qui va advenir de nous, dans un délai plus ou moins bref. Mais s'Il n'en dévoile rien et nous engage, dans ses dires, à mieux appréhender la Vie et ses éléments, c'est sûrement dans le but de ne pas déclencher une forme d'exacerbation de notre "ressenti". S'évitent ainsi exaltation, peur et tous les facteurs émotionnels tendant, peut-être, à nous faire perdre notre vigilance et, qui sait ? notre Foi !...

En attendant, cet entretien m'a remis en selle, aussi Humbert Marcantoni n'a-t-il pas hésité à me notifier la reprise du travail.

Ces quinze jours passent vite, sans le moindre heurt, mais j'ai la curieuse impression, dans ce bureau que je connais pourtant fort bien, de "rôder" dans un univers qui n'est pas le mien. Parfois, les voix de ceux qui m'entourent résonnent dans le lointain, un peu comme dans le cas de Laurent Floch, le fils de Peggy, lors de mon séjour à Lyon, quelques années auparavant. C'est légèrement différent lorsqu’on me parle directement, encore que je ne sois pas tout à fait certain de l'audibilité de mes dires, si je m'en tiens à certaines mimiques plus amusées que surprises de Gérard Pietrangelli, lequel n'ose rien dire, contrairement aux haussements d'épaules de certains qui pensent peut-être que je suis devenu fou ou que je me moque d'eux. Mes gestes se révèlent également flous, sans s'avérer maladroits pour autant : je me surprends, de temps à autre, à avoir de la difficulté à modifier une attitude que je juge inadaptée à ce que je suis en train d'effectuer. Du fait que Jean-Claude Panteri est en congé, je ne peux me faire une idée précise de la situation. M'en ouvrir à Gérard résoudrait, à n'en pas douter, une partie du problème : ceci m'autoriserait déjà à lui raconter ce qu'il ne peut plus ne pas savoir. Mais non, quelque chose me freine encore, comme si en fait la démarche ne dépendait pas de moi.

A la maison, je retrouve mon amplitude vocale et gestuelle, et si Lucette n'était pas là pour m'affirmer le contraire, j'en arriverais à conclure à une sorte de dédoublement, tant j'ai la sensation d'être un fantôme dès que j'ai franchi le seuil de mon lieu de travail. Ce phénomène semblerait étroitement lié aux séances d'isolement que je poursuis toujours dans la penderie. Heureusement, les congés sont là, et quelques jours d'oxygénation au pied de la Sainte-Baume, à Auriol, me font le plus grand bien. J'y retrouve de saines habitudes : la course à pied au quotidien et aussi l'écriture d'une chanson pour Jean-Jacques Gaillard qui doit "descendre" prochainement de Paris afin de se retrouver un peu dans l'ambiance familiale.

Un après-midi, peu après la mi-août, Jacques Warnier me téléphone au bureau pour me demander si je me sentirais apte à m’aligner, au début du mois de septembre, à une course pédestre de 12 kilomètres. Bien que n’ayant parcouru de telles distances qu'au cours de mon séjour à Rio, j'accepte sans trop hésiter. Pour donner un peu plus de piquant à ce qui n'est qu'un jeu, je convie Louis Grondin (avec lequel nous sommes restés en relations malgré le fait que Lucette ne travaille plus), Jean Platania et Gérard Pietrangelli à prendre part à ce "divertissement". Louis refuse, s'estimant trop âgé pour participer à des compétitions ; quant à Gérard, il estime sa préparation insuffisante pour venir honorablement à bout d’une pareille distance. Seul Jean accepte de relever le défi de Jacques, et c'est ainsi que nous envoyons nos bulletins d'engagement à l'organisation de l'épreuve.

Nous avons passé le premier samedi de septembre à Auriol. Ayant dîné assez tôt pour la circonstance, Jean et moi nous apprêtons à regagner Marseille où je dormirai, tandis que Lucette demeurera à la campagne, chez ses parents. En effet, demain dimanche a lieu la course pédestre à laquelle nous nous sommes inscrits. Le départ de ladite épreuve est fixé à neuf heures de Marignane, localité réputée pour être le site de l'aéroport de Marseille. La ville se situe à une quarantaine de kilomètres de notre lieu de résidence, et une demi-heure suffira largement pour nous y rendre, l'autoroute étant, en cette période de l'année, très peu fréquentée le dimanche matin. Il doit être à peine plus de vingt heures trente, en ce samedi soir, et la rue Saint-Pierre que nous venons de prendre, pour accéder à mon domicile, est on ne peut plus déserte. Il s'agit là d'une longue et large rue que l'on n'a pas coutume d'emprunter sans se trouver pris dans l'affluence du trafic urbain. Ca se remarque d'autant plus qu'il fait encore jour, et comme cette artère longe le cimetière central de Marseille, flotte en la tiédeur qui s'élève de l'asphalte un climat qui se prête au recueillement. Enveloppés dans notre mutisme bien de circonstance, nous distinguons alors dans le lointain une silhouette qui se déplace dans le même sens que nous : il s'agit d'un homme qui, tout de blanc vêtu, se dirige, en courant, vers le centre-ville. Arrivé à sa hauteur, Jean freine instinctivement, ce qui permet de le détailler quelque peu : le personnage doit avoir notre âge, il est grand et une épaisse moustache protège ses lèvres. Tout dans la concentration de son geste, il n'a pas l'air de nous voir, du moins ne détourne-t-il pas son regard du champ de vision qu'il s'est fixé. Rompant le silence, alors que nous venons de le doubler, nous nous demandons d'où ce garçon peut-il bien venir et quelle est sa destination. Ce n'est pas courant (c'est le cas de le dire), en 1976, de voir des gens courir dans les rues en tenue de sport : si quelqu'un court en ville, à l'époque, c'est de crainte de rater un transport en commun quelconque, ou tout simplement parce qu'il s'estime en retard à son travail ou à un rendez-vous. La course à pied se pratique autour d'un stade et dans certains parcs publics, cependant il ne faut pas oublier, non plus, que Louis Grondin utilise ce geste pour se rendre à son travail et rentrer chez lui, sa journée terminée. Une nouvelle mode est-elle en train de poindre, en cette fin de siècle où tout se trouve plus ou moins mécanisé ?

Nous sommes un demi-millier d'hommes et de femmes, habillés de la même façon, ce dimanche matin, à piétiner nerveusement sur la ligne de départ, attendant le coup de pistolet libérateur qui va lancer cette course de 12 kilomètres. J'ai le plaisir de rencontrer, à cette occasion, deux athlètes de mon ancien club, l'U.S.A.M. Toulon, qui vont participer à l’épreuve. Ils ont l’air plutôt surpris de me rencontrer là, moi l'ancien coureur de demi-fond, aux qualités plus adaptées à la course de vitesse dite prolongée qu'à celle d'endurance. Au bout d’un peu plus d'une demi-heure d’efforts, j'interprète bien mieux leur surprise : j'ai à peine dépassé la mi-parcours que j'ai une folle envie d'abandonner. Certes, ainsi que j'ai pu en faire état, j'ai déjà couvert des distances de cet ordre avec Louis Grondin sur les plages de Rio, mais, en compétition, c'est complètement différent : pris dans la cohue, je me suis emballé et j'ai dû adopter un rythme bien trop élevé par rapport à mes possibilités. Je cherche, en vain, autour de moi, en plus de l'oxygène qui me manque, les présences de Jean et de Jacques ; sont-ils devant ? Sont-ils derrière ? Qu'importe ! Une seule chose est certaine, il faut rallier Marignane : l'arrivée.

Des spectateurs nous encouragent et nous renseignent sur la distance qu'il reste à parcourir. C'est ainsi que j'apprends, alors qu'un début de point de côté est en train de me chatouiller les côtes, qu'il ne me manque plus que deux kilomètres pour en finir avec cette souffrance. Instinctivement, j'accélère et remonte des concurrents quand, tout à coup, m'apprêtant à doubler le coureur que je suis en train de rattraper, je ressens une impression bizarre. Un air de déjà vu émane de ce personnage qui ruisselle de sueur sous son tricot jaune, un air qui me pousse à le dévisager lorsque je parviens à sa hauteur. C'est l'homme de la veille : le coureur solitaire de la rue Saint-Pierre ! Je suis lucide, la fatigue ne m'occasionne là aucun mirage… C'est bien lui : il a le même faciès concentré qu'hier soir. Il doit se demander pourquoi je le regarde avec tant d'insistance : en général, on ne s'attarde jamais à scruter, de cette façon, quelqu'un que l'on double ; c'est gênant car, dans la douleur de l'effort, on ne sait jamais comment cela peut s'interpréter, sauf si c'est un ami, voire quelqu'un qui se trouve mal en point et que l'on peut vouloir réconforter, auxquels cas on échange toujours quelques paroles destinées à encourager les personnes. C'est pourtant tout à fait autre chose qui me pousse à demander à ce grand gaillard que je viens de rejoindre :

- N'était-ce pas vous qui couriez hier soir, sur le coup de vingt heures trente, dans la rue Saint-Pierre ?

Sans doute surpris, mon compagnon de route me répond et me confirme, du fait, ce dont j'étais tout à fait sûr. Nous échangeons quelques banalités, puis, insensiblement, la ligne d'arrivée se rapprochant, il me lâche pour terminer en trombe les cinq cents derniers mètres dans lesquels il double encore bon nombre de coureurs. Epuisé, j'arrive à mon tour et m'inquiète alors de retrouver les amis Platania et Warnier. Ils franchiront la banderole d'arrivée peu de temps après moi, puis nous nous perdrons de vue, une fois encore, pendant la remise des prix où j'aurai l'occasion de bavarder de nouveau avec le coureur de la rue Saint-Pierre qui me présentera son épouse et sa fille, un bambin de trois ans. Ni lui ni moi n'imaginons, à ce moment, que notre rencontre, qui se reproduira deux ans plus tard dans des circonstances sur lesquelles nous reviendrons, fait partie des rencontres non fortuites dont a parlé et qu'a peut-être programmées Karzenstein

Je narrerai cette anecdote d'abord à Jean, puis à Lucette et à Gérard, lesquels n'attacheront qu'une infime considération à ce fait. Comme le dirait si bien Rasmunssen, nous n'accordons un caractère d'importance, voire de gravité, aux choses, qu'autant qu'elles nous concernent directement.

Jean-Jacques Gaillard, qui se prépare à disputer un prix de la chanson française (le Trèfle d'Or d'Evian), est passé nous rendre visite à Marseille. Il s'apprête conjointement à enregistrer son premier disque, et j'en profite pour lui remettre la chanson que je lui ai écrite. Réunis autour de la table de la salle à manger, nous sommes interrompus dans notre conversation par la sonnerie du téléphone : c’est Jimmy Guieu nous annonçant son arrivée imminente, le temps de parcourir en taxi la distance qui sépare la gare Saint-Charles de chez moi, à savoir un petit quart d'heure, tout au plus. En l'attendant, nous avons le loisir d'assister à l'étrange ballet d'une abeille qui semble posée sur un socle de papier et qui passe et repasse, sort sur le balcon, revient, nous fournissant ainsi la possibilité de définir précisément ce que représente le tapis volant miniature sur lequel elle évolue : une vignette automobile. Cet insecte, qui n'est pas issu des Mille et Une Nuits, suit ou précède en fait Jimmy depuis le matin, tel qu'il va nous le confirmer dans quelques instants. Mais tout d'abord, environ trente secondes avant que notre ami n’appuie sur la sonnette, une musique s'est mise à retentir à tue-tête dans l'appartement, se propageant même au restant de l'immeuble dès que j'ai ouvert la porte. Là, ce n'est pas, comme lors de l'affaire Sardou, l'ouverture du Vaisseau fantôme de Wagner, mais encore une fois "la Symphonie du Nouveau Monde" de Dvořák. Jimmy entre, s'assied, tandis que la musique s'interrompt. L'abeille se manifeste sur ces entrefaites : elle pose la vignette sur la table et quitte la pièce dans un dernier bourdonnement que nous considérerons comme amical. Cette arrivée en fanfare ne fait pas perdre le fil de ses pensées à Jimmy Guieu qui nous relate aussitôt l'épisode de la matinée, où le fameux insecte avait même poussé la familiarité jusqu'à venir se poser sur la monture de ses lunettes, au-dessus de son nez ! L’écrivain nous avise de son très prochain départ à destination de Montréal pour un séjour d'une durée indéfinie, contrairement à ces incursions passagères que, de coutume, il fait au Canada, où il donne notamment des conférences.

Grâce à cette confidence, nous déduisons illico ce qui a inspiré la diffusion ô combien sonore du morceau de Dvořák : il devient évident qu'aucune musique ne pouvait, aussi bien que "la Symphonie du Nouveau Monde", symboliser le départ de Jimmy en Amérique du Nord. Nous remarquerons aussi que les manifestations ne s'opèrent pas d'identique façon selon les circonstances, les personnes présentes et, j'en suis persuadé, les espèces ayant à s'exprimer. Karzenstein, Jigor, Virgins, Verove, Frida, Magloow et bien sûr Rasmunssen n'ont jamais fait montre de gêne pour donner de la voix, en tout lieu et en tout temps. Souvenons-nous de ce qui s'était produit trois ans auparavant à la foire de Marseille, ou encore aux Baux-de-Provence, et si à Rio, Karzenstein s'était montrée beaucoup plus discrète, c'était sans doute pour ne pas "exposer" trop nettement l'intermédiaire qu'Elle avait fait de moi au moment de la fameuse "tractation" à l'aéroport. Non pas qu'Elle se trouvât alors dans l'incapacité de conditionner tout notre groupe (d'ailleurs, c'est ce qu'elle fit plus ou moins), mais surtout pour que je vécusse la chose et, j'ose dire, pour que la chose me vécût (si l'on veut extrapoler quelque peu, c'est-à-dire donner des formes au sens de l'Initiation dont Rasmunssen bâtit le fond sur ses entretiens). Voilà pourquoi, Jimmy Guieu ayant eu l'occasion d'entendre leurs voix, Jigor et ses semblables savent quelquefois provoquer - et je prétends même conditionner "d'autres" à provoquer - des manifestations moins compréhensibles, mais beaucoup plus spectaculaires. Abeille, vignette (dont nous apprendrons, peu après, qu'elle appartenait au véhicule de Pierre Giorgi), musique et symboles s'y rattachant sont là pour nous maintenir dans ce dimensionnel[1] qui nous dépasse et qui renforce quelque part nos espérances, les engageant, vraisemblablement à notre insu, à s'adonner à... l'Espérance, dont parle avec tant de... Foi Rasmunssen. D’ailleurs, alors que je lui fais écouter le dernier enregistrement des dires de l’ex-Druide, Jimmy Guieu, ne pouvant que convenir de la qualité du Message, s'exclame époustouflé :

- Cet Etre parle mieux qu'un académicien !

Ne taisons pas pour autant la fin de l'histoire de la vignette dont je viens de vous souffler qu'elle était la propriété de Pierre Giorgi. Peut-être une demi-heure avant que Jimmy ne prenne congé, alors que Jean-Jacques Gaillard nous a déjà quittés, Pierre arrive, nous demandant si, à tout hasard, sa vignette automobile ne nous était pas parvenue. Notre ami ufologue lui conte les péripéties de la journée et montre l'endroit de la table où l'abeille avait déposé l'autocollant. La surface désignée se trouvant totalement dépourvue du moindre objet, Jimmy insiste, me prenant à témoin, et là vient se greffer, de par la réponse que je lui fais, une interférence tendant à démontrer que la structure où nous évoluons présente plusieurs dimensions.

Du reste, si j'ai la possibilité de reproduire ici la réponse que je fis à mes amis, c'est à eux que je le dois : ce souvenir, pour demeurer présent dans ma mémoire, n'en reste pas moins flou, bien que la lucidité ne m'ait nullement trahi en cet instant. En effet, avec, paraît-il, un aplomb formidable, je rétorquai aux dires de Jimmy :

- Pas du tout ! La vignette est sous le christ !

Mes compagnons s'enquirent alors :

- Quel christ ?…

Ce à quoi je leur répondis avec une identique certitude :

- Mais le christ qui se trouve sous la table !…

Nous nous baissâmes sur-le-champ et récupérâmes effectivement une statuette de plâtre à l'effigie de Jésus qui, en temps normal, fréquentait une des tables de nuit de notre chambre à coucher. Sous le socle, adhérait la vignette de la voiture de Pierre que nous décollâmes aisément. Sans vouloir à tout prix symboliser quoi que ce fût, ceci demeurait bien de nature, ainsi que je viens de l'écrire précédemment, à maintenir le caractère "suprahumain" de ce que nous vivions à travers le verbe et le geste, ou, si l'on préfère, par l'esprit et les sens

Les allées du parc de l'hôpital Sainte-Marguerite craquent sous nos pas qui foulent allègrement les feuilles mortes tombées des platanes. Lucette vient d'être confirmée de six nouveaux mois dans son arrêt de travail par le service du professeur Tatossian. Cette prolongation doit la conduire au milieu du printemps prochain, et nous ne nous doutons pas (comme j'ai déjà pu le dévoiler), en ce milieu d'automne, que s'est enclenché le processus qui va la conduire à sa mise en invalidité. Certes, il s'ensuit, de ce fait, une légère perte de salaire, laquelle, il convient de le dire, se trouve largement compensée par le capital santé que retrouve peu à peu ma compagne, dont on ne vantera jamais assez le mérite d'avoir partagé avec moi ce que peu de personnes auraient accepté d'endurer.

Comme chaque année, en décembre, les gens sont heureux. Du moins le paraissent-ils… Nous procédons aux achats des cadeaux pour la famille et les amis : qui donc ignore le plaisir de faire plaisir ? Pas Gérard Pietrangelli, en tout cas, qui s'est singulièrement rapproché du petit groupe que nous formons avec Dakis, Yoann Chris, Pierre Giorgi et, bien entendu, Jean Platania. Gérard nous accompagne donc dans nos emplettes et a même émis le souhait que nous nous réunissions lors du dernier soir de l'année.

Echaudés par l'expérience de l'année précédente, nous n'avons pas cru bon de promettre à mes beaux-parents notre présence pour clore 1976. Sait-on jamais, Rasmunssen est tout à fait susceptible de venir nous formuler, à sa façon, ses vœux pour l'an neuf. Rasmunssen ou l'un de ses comparses, ne serait-ce que pour tester la leçon dispensée le 31 décembre 1975. Finalement, nous nous rassemblerons avec Lucette, Jean et Gérard, sans tambour ni trompette, autour de la table de l'amitié pour fabriquer quelques souvenirs et parler un peu de l'avenir. L'interprétation, tout à fait improvisée, qu'il nous est donné de faire des conversations que nous tiennent nos "Amis d'ailleurs", au hasard de l'argumentation inhérente aux propos que nous tenons, ajoutée à la longue et mystérieuse maladie de Lucette, qui la contraint à cesser toute activité alors qu'elle donne l'impression de se porter comme un charme : tout cela froisse quelque peu Gérard chez qui nous percevons bien le désir de saisir le fondement profond de tout cela. Certes, il est censé, du moins officiellement, ignorer tout de ce que nous vivons, mais la discrétion de notre ami n'exclut nullement qu'il ait été mis au courant par nos collègues de bureau de notre situation.

La discussion bat son plein ; Gérard, par opposition à notre attitude empreinte de résignation (due au fait que nous savons plus ou moins ce que sont nos limites), juge qu'il y a beaucoup à faire pour changer la société et que c'est là le rôle des gens de notre âge, puis, s'emportant un tantinet, qu'il est hors de propos que lui, à vingt-deux ans, se range aux côtés des victimes expiatoires que nous représentons à ses yeux. Comment, en l'écoutant, ne pas se reporter, en ce qui me concerne, quelques années auparavant en Allemagne où un garçon, tout juste plus jeune que lui, était animé d’une fougue à peine un peu plus tendre dans ce qu'il argumentait au sujet du devenir de l'homme ?… Un silence obstiné s'est emparé de moi, et Jean reste le nez dans son assiette. Lucette propose alors que nous mettions de la musique, histoire d'adoucir un brin les mœurs. Gérard, exprimant une gêne, se lève pour apaiser ce qu'il a, sans le désirer pour autant, déclenché par ses propos. Il se dirige vers le bahut où se trouve posé le radiocassette et appuie sur la touche de mise en route du magnétophone…

Un haut-le-corps me souleva spontanément de ma chaise et me fit intervenir afin d'interrompre la bande qui venait juste de s'amorcer.

- Non, pas cette cassette ! m'écriai-je, il n'y a rien dessus !…

Gérard accusa le coup. Attisé par ma brusquerie, l'effet de surprise se transforma vite en un malaise général. Lucette et Jean n'avaient pas mis longtemps à comprendre la raison de mon geste, échangeant un regard complice qui ne pouvait échapper à personne, et encore moins à notre ami : la cassette programmée par Gérard comportait, en effet, l'enregistrement du dernier discours de Rasmunssen. Je l'avais laissée sur l'appareil, à mille lieues de prévoir que quelqu'un d'autre que mon épouse ou moi-même eût pu en actionner la mise en marche. L'incident tourna court, repris que nous fûmes par les réalités du moment où, desserts, échanges de cadeaux et coups de téléphone formulant les annuels souhaits de santé et de prospérité s'en vinrent se partager la fin de la soirée. Cependant, sans que l'on en fût réellement conscients, le déclic contrarié d'un magnétophone allait provoquer un autre déclic : celui qui devait autoriser Gérard à vivre en notre compagnie un peu plus de deux années d'une exceptionnelle richesse.

Dans la première quinzaine de janvier, mon état de santé oblige le docteur Marcantoni à me faire interrompre, une fois de plus, le travail. Hypotension, manque de sommeil s'ajoutant au cheminement d'une multitude de pensées qui se bousculent dans mon esprit, tout cela contribue à rendre ma présence au bureau tout à fait inutile, pis encore, néfaste pour mon environnement qui me subit. Je suis donc à la maison, pratiquement inactif, m'efforçant de recouvrer mes forces.

Un après-midi, alors que Lucette s'est rendue chez sa mère, la porte d'entrée résonne de deux petits coups discrets. Sur le seuil, dans le faible éclairage du palier, se tient Gérard. Il a pris une journée de congé et prétend qu'il était urgent qu'il me vît. Je l'invite à s'asseoir. Il refuse poliment, mais je le sens grave, préoccupé. Il dit ne pas vouloir me déranger longtemps et m'annonce qu'il nous conserve son amitié, déclarant toutefois qu'il préfère se dissocier de notre groupe. En effet, il avoue se sentir de trop, un peu comme cela lui était déjà arrivé à une ou deux reprises, lorsqu'il s'était étonné d'un certain mutisme de Jean. Son regard, plus étincelant et plus perçant que jamais, m'engage à prendre les devants et à lui signifier qu'il doit cette démarche au geste maladroit que j'ai commis le 31 décembre dernier. Troublé par ce qu'il considère comme de la perspicacité, il acquiesce dans un soupir. A ma seconde proposition, il daigne s'asseoir, alors que j'entreprends de lui expliquer la raison de ma réaction quelque peu immodérée.

Considérant qu'il me faut commencer par le début, je lui pose, par acquit de conscience, la question qui se veut déjà une réponse :

- On t'a déjà parlé de moi, à propos de certaines choses, disons, particulières ?

- Bien sûr ! me répond-il, ajoutant néanmoins sans se troubler outre mesure : Ce que je souhaiterais, c'est entendre ta version des faits.

Au fur et à mesure que je lui résume l'histoire, sans en omettre, évidemment, les principaux détails, je le sens captivé, tandis que les cigarettes qu'il allume successivement tremblent au bout de ses doigts. Combien de temps dure mon laïus ? Je n'en sais trop rien. Ce dont je m'aperçois, en revanche, c'est que l'émotion parvient à son comble lorsque le silence s'installe à l’issue de l’écoute des enregistrements des conversations que nous avons avec ces Etres venus d'ailleurs. Pour ma part, il s'agit vraisemblablement du fait de me sentir libéré de ce fardeau qui encombrait ma conscience et nuisait à l'authenticité de l'amitié ; en ce qui concerne Gérard, ce surplus émotionnel est davantage lié à l'idée d'un aboutissement axé sur ce que l'espèce humaine est en droit d'attendre d'elle-même.

Cette tension ne retombera qu'avec l'arrivée de Lucette qui suspend notre dialogue. A présent, la complicité se veut totale, et tout le monde se sent mieux ; pourtant, compte tenu de ce qui adviendra par la suite, j'interpréterai longtemps les réticences qui avaient retardé le moment de tout dévoiler à Gérard comme un signe précurseur de ce qui allait arriver, une sorte de mise en garde de mon "inconscient" dont j'aurai fait piètre usage. Seule Karzenstein aura les arguments pour me déculpabiliser quasi complètement d'avoir immiscé Gérard Pietrangelli dans cette qualité de vie qu’excepté Lucette et, à un degré moindre, Jean Platania, personne n'a pu suivre à ce jour dans la continuité.

Il n'y a pas lieu de s'étonner énormément de cet état de choses car Karzenstein avait bien spécifié que nous serions peu à recevoir cet enseignement et que beaucoup s'en écarteraient : force est de déduire que la Loi des Echanges, en son expression abstraite, ne pose pas ses conditions, elle les impose. L'avenir saura progressivement mieux nous éclairer sur la cause - et quelquefois même les causes - de notre incapacité à gérer plus harmonieusement nos existences ainsi que sur la précarité des notions dont on les entoure.

Pourtant, bien que devenant peu à peu conscients qu'un absolu régit notre quotidien, nous nous devons obligatoirement d'assumer ce dernier au fil des situations qu'il nous procure. Ainsi il nous faut héberger de nouveau Pierre Giorgi : son logement de fonction vient d'être récupéré assez arbitrairement par l'entreprise qui l'emploie. Outre cet hébergement, nous avons surtout la garde de ses affaires qu'il a entreposées chez nous en attendant de trouver un nouveau logement. C'est un autre ami, un de ses collègues de travail, Loris Micelli, qui pourvoit le plus souvent au gîte et au couvert du malheureux Pierre. Loris et sa compagne Christiane sont des personnes sympathiques et serviables que nous voyons de temps à autre et que certaines phases de notre existence mouvementée n'effraient pas le moins du monde. Mis préalablement au courant de la question par Pierre, ils ne sont pas hostiles aux phénomènes qui ont quelquefois cours, tel celui que je vais vous relater.

Cela se passe un samedi. Jigor nous a avisés que Lucette et moi vivrions un isolement prolongé de quarante-huit heures environ. Ce n'est pas la première fois qu’une pareille situation se présente, une simple précaution restant à prendre dans ce cas de figure : prévenir la famille et les amis de notre indisponibilité durant le laps de temps donné. Nous avons donc agi en conséquence et conseillé à tous ceux qui étaient susceptibles de venir nous voir de s'abstenir. Tous, sauf Pierre que nous n'avons pu joindre ni au magasin, ni chez Loris et Christiane. Et ce qui devait arriver arriva. Notre ami, qui doit visiter une maison à louer, fait son apparition, conduit par Loris, afin de changer de linge de corps, de chemise et de costume, effets qu'il a placés dans notre penderie. Il est moins de dix-huit heures lorsqu'il sonne à l’entrée, mais il nous est impossible de lui ouvrir : tout est verrouillé par les soins de "qui l'on sait". Nous communiquons donc à travers la porte et expliquons notre situation à Pierre qui nous fait état de la sienne. Nous convenons donc, à condition qu'on nous en laisse la possibilité, de faire passer par le balcon, à l'intérieur d'un sac et par le moyen d'une ficelle, le linge en question. Aucune objection ne vient s'opposer à notre intention, aussi nous entreprenons de passer à l'acte. Le bâtiment A de la cité des Chartreux, où nous demeurons, se situe au 80 de la rue Albe, une rue très passante, parallèle au périphérique donnant accès à l'autoroute nord de Marseille. Autant dire que notre initiative ne passe pas inaperçue : les occupants des véhicules arrêtés au gré des feux de signalisation, les piétons qui déambulent ainsi que le responsable de l'agence immobilière avec lequel Pierre est en passe de traiter ont tout le loisir d'assister à l'exercice de corde lisse auquel se livrent un sac en plastique contenant du petit linge et un cintre qui supporte un costume et une chemise. La situation est cocasse car, du haut de notre troisième étage, nous pouvons imaginer ce que sont en train de tenter d'expliquer Pierre et Loris, le plus sérieusement possible, à l'homme de l'agence qui a l'air décontenancé et paraît faire un effort considérable pour comprendre.

Le prolongement de cette fin de semaine, pas tout à fait comme les autres, va déterminer une orientation de ma situation dite sociale grâce à un contrôle médical effectué par mon employeur à notre domicile. Nous sommes toujours enfermés dans l'appartement quand, ce lundi en début de matinée, un coup de sonnette retentit. Derrière le panneau de la porte, je mets au courant le personnage - lequel prétend être un visiteur médical chargé de m'examiner - de mon impossibilité de lui ouvrir, prétextant que ma femme, en partant, m'a enfermé et a emporté les clefs avec elle. Ce dernier, assez conciliant, glisse un avis de passage sous la porte et m'invite à le signer, ce à quoi je me prête, lui rendant l'imprimé par la même voie. Le lendemain, alors que les serrures, enfin libérées, nous permettent de goûter à une plus grande amplitude de gestes, nous constatons, en nous rendant à la boîte aux lettres, que je suis l'objet d'une convocation chez le médecin-conseil dans les quarante-huit heures à venir. Certes, cela ne me réjouit pas, mais, étant en règle, pourquoi redouterais-je quoi que ce soit ? Le surlendemain me voit donc me rendre à cet examen sans véritable crainte. Non sans avoir remis au médecin les ordonnances prescrivant mon traitement, je me soumets à sa visite de contrôle ; ceci entériné, il m'incite à commenter les derniers événements survenus. Je me conforme à sa requête, l’informant de la cause de mon état et de tout ce que, par répercussion, cela engendre. De toute évidence, je ne lui apprends rien de très nouveau ; il a mon dossier entre les mains, connaît parfaitement Lucette et a eu à examiner nombre d'employés dont je suis censé perturber l'état de santé. Nous parlons des entrevues que le professeur Serratrice m'accorda quelque six années auparavant, et il se plaît à reconnaître que je représente un cas épineux, un cas qui dépasse les compétences du médecin généraliste qu'il est. Il me conseille donc poliment de consulter un psychiatre et en avise Humbert Marcantoni par une lettre qu'il me remet à son intention. Je reprends néanmoins le chemin du bureau : le médecin-conseil m'a notifié la reprise du travail, et, qui plus est, je n’ai pas envie de m'exposer à une expertise où il faudrait que je raconte pour la énième fois mon histoire. Pourtant, trois mois plus tard, alors que le même médecin-conseil fait passer Lucette au statut d'invalide, je me vois à mon tour contraint, dans l'ambiance qui, sur le lieu de mon travail, se détériore chaque jour un peu plus, de demander à Humbert Marcantoni de me désigner un psychiatre, tel qu'il "nous" l'a été recommandé.

L'été 1977, à l'instar de ceux à venir, sera le théâtre du paroxysme de l'incommunicabilité qui s'est instaurée au fil des ans dans le décor de ma vie professionnelle, sans que je veuille ici incriminer quiconque.

Le docteur Quilichini, à qui je raconte tout ce que j'ai déjà cent fois dû narrer, lui transmettant en outre "le livre du paranormal" qu'a écrit Jimmy Guieu (ouvrage dans lequel il trouvera le résumé de ce que je viens de porter à sa connaissance), me prescrit son premier arrêt de travail. Nous sommes au mois de juin 1977 : je quitte une fois de plus la Sécurité sociale, conscient, cette fois, que je n'y mettrai jamais plus les pieds au plan professionnel. Après qu'elle eut été formulée "fluidiquement" dans le temps, la prédiction de Mikaël Calvin allait prendre sa consistance dans l'espace : il était bien tracé quelque part qu'il me fallait être détaché de tout environnement dit social. Le deuxième volet de cette histoire détaillera comme il se doit le processus quelque peu différent qui me fera accéder au statut qui est désormais celui de Lucette.

Que retenir de ces dix années qui ne sont qu'une partie du socle de l'iceberg, pour utiliser la terminologie de Rasmunssen ? Je dis bien une partie du socle, l'autre étant vraisemblablement représentée par mon enfance et mon adolescence où bien des choses durent s'élaborer à mon insu. Nous ferons fi de certains facteurs que décrit abondamment ce livre, à savoir les effets de surprise et de peur qui générèrent parfois l'indignation et quelquefois la colère. Nous ne nous attarderons pas davantage sur l'adaptation qui s'ensuivit, de par un conditionnement indubitable, programmé, selon une manipulation des éléments et des êtres que nous représentons, par des "Entités" d'une dimension hors norme pour notre esprit et le "savoir" qu'il nous confère. Non, j'orienterai tout ce qu'il faut retenir de la succession de ces événements vers cet amour extraordinaire ressenti au fil (j'allais dire au hasard) des rencontres, un amour qui sut s'imprimer merveilleusement. Il va de Karzenstein, la fée sublime, en passant par ceux qu'Elle choisit pour être mes parents, jusqu'à Lucette dont la confiance aveugle ne peut être comparée qu'à la "foi" du duo indissociable que constituèrent, pourtant séparément, Mikaël Calvin et Gérard Pietrangelli[2]. Ces deux derniers me firent comprendre, en cette "foi" communicative, que le droit à la différence n'est quelquefois qu'un devoir à cette différence...

Cet amour se traduisit aussi dans le courage de tous ceux qui osèrent témoigner à une époque où, sans s'exposer à l'autodafé, on avait force chances, en évoquant le surnaturel, de subir toutes les railleries de la création, et parfois même des sanctions disciplinaires au plan professionnel. Je pense aux Warnier, Augustin, Baldit, compagnons de la première heure, mais aussi aux Panteri, Aguilo, Santamaria, Gardonne, Musso, Montagard, Corrado, Marciano, Miguel, Giorgi, au couple Rebattu et, bien entendu, au regretté Pascal Petrucci et à André Dellova sur lequel nous reviendrons au cours du second volume de ce récit où Jean Platania, quant à lui, occupera l'importante place qui lui est due dans la chronologie des faits.

N'oublions pas, ainsi que j'ai pu l'écrire, que télévision, radio ou presse écrite ne traitaient pas de ces sujets dans l'information. Jimmy Guieu étant l'exception qui confirme la règle, je l'associe à cet amour que j'évoque pour tout le soutien que je lui dois ainsi qu'à cet entourage averti dont il me fit bénéficier : d'Alain Le Kern à Joël Ory, de Pierre-Jean Vuillemin à René Chevallier, avec une pensée toute particulière pour l'inoubliable Myriam qui sut me présenter à Jean-Claude Dakis. J’y adjoindrai la famille Montel qui, envers et contre tous, plaida en notre faveur à la rue Raoul Busquet où, de son côté, Manolo Lago (le parrain de Lucette) se risqua à nous loger, faisant fi de la réputation qui nous précédait. Je ne puis bien sûr occulter le dévouement d’Humbert Marcantoni qui, en plus de l'assistance due à son savoir scientifique, sut aussi faire valoir l'authenticité des faits, par honnêteté morale, certes, mais aussi par ce noble sentiment que je sais être l'amour.

Chantal De Rosa, Claudine Goulet et Gil Saulnier, ainsi que Rita et Michel Guérin, perdus de vue car vivant sous d'autres cieux, ou encore Jean-Jacques Gaillard qui se joignit à nous parfois, restent aussi du voyage de ces dix ans d'amour.

Enfin, comment pourrais-je terminer cet ouvrage sans m'épancher sur cet "Etre de Lumière" qu'est Rasmunssen ? Comment ne pas l'identifier à ce sentiment maintes fois évoqué au fil des lignes qui précèdent ? Si ce n'est pas d'amour dont Il parle, "Dieu ! que ça lui ressemble !", nous dirait la chanson. Nous aurons l’occasion, dans la décennie à suivre, de revenir sur tout ce qui a conduit à nous apporter ce Message : nous nous trouverons à ce moment dans la position de pouvoir donner, sinon l'explication complète, du moins une explication satisfaisante, car cohérente, à tout ce qui s'est dit dans cet ouvrage. Pour lors, nous pouvons d’ores et déjà conclure que rien ne s'est réalisé fortuitement jusqu'à cet instant où nous avons accédé à la disponibilité. Les dires de ces Etres, et en particulier de Rasmunssen qui fut choisi par Karzenstein pour son appartenance originelle à l'espèce humaine, nous ont un tant soit peu déboussolés au début et vont, au fur et à mesure qu'ils se révéleront, déranger la fausse sécurité dont l'homme s'est entouré. Néanmoins, ils vont nous permettre de mieux situer nos carences et d'accéder à une évolution que nous n'aurions jamais abordée, habitués que nous sommes à servir un système qui nous enseigne, en priorité, à gérer l'absurde, ainsi que je me plais à le répéter souvent.

Vocabulaire et courant de pensée vont aller de pair, à l'image de ce que Rasmunssen a su nous léguer dans ces quelques conversations que je vous ai retranscrites, et dont il faudra retenir les éléments ci-après :

Il reste souhaitable, à la suite de l'exploration qu'Il nous engagea à effectuer du "quotidien", selon les valeurs qui le conditionnent, de nuancer nos propos, un domaine que nous sommes fort loin de maîtriser comme il se devrait. C'est vrai pour le hasard et le caractère limité de nos sens qui nous le font assimiler en tant que tel. Il en va de même pour ce qui concerne l'inconscient que nous ne fréquentons qu'à notre insu, et dont il est plaisant de prétendre que nous l'abordons consciemment. Et que penser du mot "liberté" qui définit quelque chose que nous ne pouvons réellement connaître, eu égard à la dépendance que nous manifestons dans tout ce que nous entreprenons ? Quant au bonheur, ne se trouve-t-il pas être une simple idée reçue, ne se révélant qu'en les formes que nos notions veulent bien lui donner ?

Et il en est ainsi de "l'Espérance" elle-même, que l'on confond avec "l'espoir", en ce manque de constance qui nous anime, cet espoir toujours réinventé qui nous rend insatiables au point de nous faire oublier la Foi dont il est censé s'inspirer.

Alors, peut-être satisfait de nous sentir enclins à voir s'écrouler toutes nos fausses certitudes, oserais-je dire, heureux de nous voir déterminés à bouter hors de nos existences la "passion" afin de la remplacer par la vertueuse "patience", Rasmunssen s'en vint, en cette fin d'année exceptionnelle que restera 1977, nous inciter à la méditation en nous posant la question qui ouvre et ferme ce livre :

 

 

 

- Quel est l'acte que vous accomplissez journellement, que vous avez accompli occasionnellement dans le passé ou que vous comptez accomplir dans le futur, qui justifie votre présence en ce monde ?

 

 

 



[1] L’auteur fait ici une petite incursion dans le futur puisque "dimensionnel" en tant que substantif sera employé pour la première fois officiellement en septembre 1992 par Karzenstein.

[2] Il sera fait état du rôle fondamental que tinrent ces deux personnages dans la suite qui sera donnée à ce livre.

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