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Chapitre 4

 

 

 

 

 

En ce dernier jour passé entre les murs du centre de la Capelette, je ne retiendrai que la gentillesse de mon entourage, chacun s'évertuant à se montrer agréable à mon égard, vantant la petitesse du bureau payeur de Saint-Marcel à travers son aspect convivial, ou encore la possibilité qui me serait offerte de m'adonner à mes activités sportives sur les installations du stade de La Pomme, situé à quelques minutes de mon nouveau lieu de travail.

Le seul "hic" de l'affaire résidait en le fait que cela m'éloignait singulièrement de mon domicile (d’une bonne douzaine de kilomètres) avec pour seul moyen de déplacement le transport en commun et tout ce que cela peut comporter d'aléas sur des lignes moyennement desservies. Mais je faisais contre mauvaise fortune bon cœur, chacun m'assurant du caractère provisoire de la chose. Et puis, en y réfléchissant bien, cela ne pouvait en quelque sorte que m'aguerrir, moi qui n'avais jamais quitté le giron familial. Giron familial que je retrouvai avec une joie non dissimulée ce soir-là, pour un week-end de remise en état qui s'imposait de toute urgence.

Mes parents qui, évidemment, n'étaient pas au courant de tout, me réconfortèrent du mieux qu'ils purent et je dois avouer qu'ils y parvinrent assez bien puisque samedi et dimanche me trouvèrent fin prêt pour pratiquer musique et course à pied, sans état d'âme particulier, sauf peut-être au moment de me rendre à la gare pour prendre mon train pour Marseille.

Nous sommes en septembre et cela fait quelques jours que je fais partie du personnel du centre de Sécurité sociale de Saint-Marcel. J'y évolue au milieu d'une dizaine d'employés qui ont su faire une place au "débutant" que je suis et demeure, puisque, de par les circonstances, il me faut repartir de zéro ou presque. Je suis "l'éternel nouveau" pour ainsi dire. Et comme je suis le plus jeune, tout le monde m'a pris en sympathie, et notamment le responsable des lieux qui, habitant le centre-ville, s'est proposé de m'accompagner le matin. C'est ainsi que, mis à part la première fois où je suis venu travailler en bus, j'attends chaque jour ce monsieur sur le coup de sept heures, place Castellane. Certains soirs, monsieur Aymard - c'est son nom - me ramène, me déposant où je le désire.

Les autres soirs ? Je me rends tout simplement au stade de La Pomme, non sans avoir auparavant pris soin de téléphoner à Jacques, lequel me rejoint, accompagné de Norbert. Là nous nous entraînons et si pour la première séance nous eûmes un petit pincement au cœur, il s'estompa rapidement du fait qu'il ne se passa rien de ce que nous avions pu endurer ces deux derniers mois. Seule ombre au tableau, Robert Augustin avait définitivement renoncé à l'athlétisme, préférant la pratique des arts martiaux, ou peut-être avait-il conclu que c'était enfreindre les lois de la prudence que de persister, comme nous le faisions, à provoquer quelque force obscure en ne nous tenant pas à ce que nous avions dit, à savoir ne plus nous réunir, étant donné que rien n'arrivait une fois séparés les uns des autres. Mais c'est connu : les absents ont toujours tort... et là, l'adage se confirmait plus que jamais ! Et c'était tant mieux.

Septembre s'écoula de la façon la plus paisible qui fût, je me plaisais à Saint-Marcel, nous pouvions courir et même nous réunir de temps à autre avec Jacques et Norbert, certains soirs, autour d'une bonne table. Que demander de plus ? Bien sûr, il n'est pas question d'imaginer un seul instant que nous avions, en ce début d'automne, fait table rase des problèmes de l'été, qui l'aurait pu ?

Mais enfin, on s'habitue vite au "bonheur" et ce ne sont pas les discussions que nous ne manquions pas d'avoir entre nous, comme celles que je pouvais avoir avec Chantal Varnier et Alain Saint-Luc, qui étaient de nature à nous faire ranger tout cela dans l'armoire aux souvenirs : la chose était présente, imprimée, indélébile. Le temps n'avait rien su changer à l'affaire et, pour ma part, lorsque je me retrouvais seul, je me sentais gagné par l'angoisse. Une sorte de vertige s'emparait de moi et il me fallait alors, sur-le-champ, rompre le silence de quelque façon que ce fût. C'est là le propre de toute "vérité" que de déranger l'homme qui, tant bien que mal, a toujours cru trouver son salut dans le fait de s'étourdir en échappant à lui-même par quelque acte de diversion, lequel se veut le plus souvent sonore, quand il n'est pas franchement bruyant. Le silence, miroir de l'âme, gagne parfois à se trouver embué.

Alors que j'avais trouvé mes marques à Saint-Marcel et que, je tiens à le répéter, tout allait pour le mieux, monsieur Aymard me convoqua pour m'aviser que, dans le cadre du mouvement du personnel, je me trouvais muté au service "prestations" du centre de la rue Jules Moulet. A vrai dire, il eût été inconvenant de ma part de me plaindre : n'était-ce pas précisément parce que j'escomptais être embauché en ces lieux que nous avions opté, avec mon père, pour ce logement au 35 du boulevard Notre-Dame ?

Dès lors, je n'avais plus qu'à traverser la rue pour me rendre au bureau : c'était là une bonne demi-heure de gagnée le matin ! Mais outre le fait qu'il me fallait quitter mes camarades de Saint-Marcel, un autre facteur me désobligeait souverainement : mon entraînement sportif. Comment allais-je pouvoir, me retrouvant en plein centre-ville, rejoindre à temps Jacques et Norbert au stade de La Pomme ? La densité de la circulation automobile demandait une bonne heure de trajet en bus. Et je ne tenais compte ni du retour ni du fait que, la nuit tombant plus vite en cette période, il me faudrait m'entraîner et rentrer dans l'obscurité. Tout cela n'était guère encourageant mais je n'étais pas abattu pour autant… Il faut dire que mes débuts à Marseille m'avaient quelque peu endurci, l'accueil de la deuxième ville de France s'étant avéré plus "chaud" que chaleureux.

Sitôt après avoir quitté le bureau de monsieur Aymard, je téléphonai à mes amis de la Capelette pour les avertir de ce nouveau changement. C'est ainsi que je sus que Norbert, de son côté, était "transféré" au centre du Camas, Jacques restant seul à l'avenue Gabriel Marie.

Ces péripéties professionnelles, diversement commentées par mes parents et amis, l'espace d'un week-end varois, n'avaient point empêché octobre de s'installer et de battre son plein, avec son cortège de mistral et de pluie. Autant l’automne sait enrichir la campagne par ses couleurs, autant je trouve qu'il appauvrit la ville, l'attristant un peu plus, comme s'il en était besoin.

J'ai donc pris mes quartiers d'automne à la Sécurité sociale de la rue Jules Moulet. Il s'agit là d'un centre important, beaucoup plus conséquent que celui de la Capelette. Au-dessus du rez-de-chaussée où je vaque à des activités similaires à celles accomplies dans les bureaux précédents, s'échelonnent quatre étages qui se répartissent le contrôle médical, la comptabilité, le service hospitalisation et le contentieux. "L'usine", en quelque sorte !

Mais dans cette usine, il y a Pascal Petrucci et Jean-Claude Panteri avec lesquels je me suis lié assez rapidement d'amitié. Pascal, en ce début octobre, affiche vingt-trois ans et, en plus de son emploi, prépare une capacité en droit. Pascal n'est pas peu fier d'être originaire de l'île de Beauté et c'est sur les cordes de sa guitare qu'il l'exprime le mieux. Il n’est pas rare qu’au terme de notre journée de bureau, il monte chez moi pour m'accompagner musicalement dans une de mes chansons. Il a la faculté de s'adapter à tous les styles de musique, il a "l'oreille", selon le jargon des musiciens. Ainsi, s'il est malheureusement acquis que je ne pratique plus l'athlétisme que le week-end, et sans aller jusqu'à dire que cela compense, je m’adonne davantage à la musique.

Jean-Claude Panteri, lui, n'est pas musicien, il se contente d'être mélomane et il m'arrive d'aller chez lui, certains soirs, écouter des disques ou parler d'histoire antique dont il est féru. De temps à autre, il se rend au consulat d'Italie pour se perfectionner en italien littéraire ; je me dois d'ajouter que Jean-Claude, en plus du français et de l'italien, s'exprime en arabe, en allemand, que le provençal est un idiome qui n'a plus de secret pour lui et qu'il baragouine encore deux ou trois patois dont je serais bien en peine de vous situer les origines.

C'est au moyen du téléphone qu'avec Jacques et Norbert, nous restons quasi quotidiennement en relation ; nous nous voyons, certes, une fois par semaine, mais ce n'est évidemment plus comme avant.

Toutefois, à Marseille, il n'y a qu'avec eux que j'ose parler de nos avatars de l'été. Et que nous disons-nous sur le sujet ? Eh bien, rien de plus que ce qu'en pensent Alain Saint-Luc et Chantal Varnier, chaque fois que nous nous réunissons, l'espace d'un week-end à Toulon : l'Organisation Magnifique a dû se trouver d'autres "cobayes" et nous a sinon oubliés, du moins remplacés. Cela, dois-je le préciser, nous sied tout à fait, bien que nous fassions montre d'un sentiment mitigé quant à ce que nous sommes en droit de considérer comme étant la conclusion de cette affaire. Ce dénouement, si dénouement il y a, garde un goût d'inachevé. Mais qu'attendions-nous au juste ?

Nous sortons des fêtes de la Toussaint et novembre nous incline à la mélancolie ; ainsi Pascal me fait part, au cours d'un repas, d'un accident de la route ayant provoqué le décès de sa fiancée, deux ans auparavant, les circonstances de cette tragédie semblant pour le moins bizarres.

Et de confidences en confidences, je sens que Pascal, personnage ô combien sensible, est à même d'écouter, voire de comprendre, ou du moins d'apporter une explication à ce que j'ai subi durant les mois de juillet et août. Après m'avoir écouté patiemment, sans m'interrompre, il me pose quelques questions, dont certaines auxquelles je ne m'attendais pas. Oh ! Il ne remet nullement en cause ce que je viens de lui dire, mais il nourrit la certitude que nous sommes passés, en quelque sorte, à côté du sujet par excès de précipitation ou par négligence. Pascal considère, en outre, que nous avons manqué de perspicacité et de constance dans notre pseudo-enquête sur le personnel de la Sécurité sociale : pour lui, il ne fait aucun doute que le nœud de l'intrigue se situe là et pas ailleurs. Quant à la manière de s'y prendre de nos adversaires, je perçois bien, sans que je puisse lui en tenir rigueur, qu'il n'évalue pas la qualité des moyens d'action dont dispose l'Organisation Magnifique. Il lui faudra une semaine, jour pour jour, pour toucher du doigt, si je puis dire, l'invraisemblable réalité.

Ayant taquiné la muse au gré de quelques couplets que Pascal s'est évertué à vêtir de mélodieux accords de guitare, nous descendons côte à côte le boulevard Notre-Dame. Il y fait sombre, malgré l'éclairage de la rue et les phares des voitures. Nous échangeons des idées par rapport au morceau de musique que nous avons interprété quand, soudain, un énorme écrou vient écailler la porte d'un immeuble devant lequel nous passons. Chacun a sa réaction : surprise pour mon ami, stupeur pour moi. Stupeur doublée d'effroi car, en ce qui me concerne, l'expectative n'est pas de mise...

- Tu crois que ce sont eux ? m'interroge Pascal.

Un second écrou, de même taille que le premier, s'en vient lui répondre.

Nous ramassons les pièces à conviction, quelques badauds ont vu ce que nous avons vu et regardent partout, dans tous les sens, sauf où il le faudrait, comme de bien entendu. Après avoir effectué un bout de chemin avec mon camarade et constaté qu'il ne se passait plus rien, je regagnai mon appartement, la tête en ébullition.

Ca y était ! Ils m'avaient retrouvé... et d'ailleurs avaient-ils perdu ma trace ? Mes pensées allaient vers Jacques et Norbert : est-ce-que de leur côté les hostilités avaient repris ? Il me fallait attendre demain pour savoir. Comme la nuit me parut longue !

Dès la reprise, le lendemain, je téléphonai à mes "complices" de la première heure. C'est à la fois rassuré et déçu que j'appris qu'ils n'avaient pas eu maille à partir avec l'O.M.

Rassuré parce que l'on pouvait s'attendre à tout de ces derniers, déçu car, désormais, encore que cela restât à confirmer, c'était bien moi que semblaient viser les membres de l'Organisation Magnifique.

Le soir même, nous tînmes assemblée dans une petite pizzeria où je présentai Pascal à mes deux compagnons d'infortune de l'été.

C'est, comme on peut l'imaginer, autour de l'élément nouveau que représentait le fait que j'avais été le seul à avoir à me plaindre des agissements de l'O.M. que tournèrent tous les propos de la soirée. Certes, il n'était pas question de conclure, trop de zones d'ombre planant encore pour que nous pussions assurément affirmer quoi que ce soit. Bien sûr je représentais la cible idéale : ne vivais-je pas seul dans une ville que, de surcroît, je ne connaissais pas ? Mais nous ne pouvions, non plus, occulter les messages reçus pendant le mois d'août, messages qui n'identifiaient personne, sinon le groupe lui-même. Alors il suffisait d'attendre, nous verrions bien ce que le futur allait nous concocter.

Une chose était certaine : la solidarité demeurait. Chacun de nous se trouva d'accord pour promettre de ne point abandonner celui ou ceux qui se trouveraient confrontés aux difficultés émanant de cette affaire.

Egrenant ses jours, l'avenir nous projeta, puis nous installa dans un tourbillon, une spirale qui allait nous plonger dans une accoutumance à "l'invraisemblable". Il est peut-être bon de souligner à cette occasion le caractère malléable de la pensée humaine et de remarquer combien un sentiment d'impuissance à l'égard de quelque chose peut se commuer en faculté d'adaptation à ce quelque chose.

C'est sans doute comme cela que bien trop souvent, ici-bas, on parvient à faire contre mauvaise fortune bon cœur et de nécessité vertu. Cela sauvegarde les apparences et l'honneur reste sauf, du moins, en l'idée que l'on en a. Mais délaissons là ces nuances interprétatives pour aborder, sans ambages, ce que fut cette fin d'année 1967.

Alain et Chantal m'avaient, depuis un bon mois, rejoint dans les Bouches-du-Rhône, ils n'avaient pas eu, pour leur part, à subir de baptême du feu et je m'en réjouissais. Me fréquentant et se trouvant, de par leur éloignement familial, dans le même cas de figure que moi, j'avais craint en effet qu'ils n'eussent à souffrir des "facéties" de l'O.M. Mais non, il se confirmait de plus en plus que c'était bien ma modeste personne qui intéressait les membres de l'Organisation Magnifique.

C'est ainsi que, chaque jour, à l'heure du repas de midi, Pascal, avec lequel je me rendais au restaurant, pouvait témoigner de l'efficacité de la stratégie de mes mystérieux "ennemis". "Ennemis" n'est d'ailleurs pas le mot adéquat car, mis à part le fait que leurs agissements troublaient de temps à autre notre environnement direct, à savoir les gens qui prenaient leur repas dans le même restaurant, jamais, et ce, depuis la fameuse nuit de la rue Sainte-Victoire, nous n'avions eu à nous plaindre de la moindre blessure à la suite des projections de pierres, de billes d'acier, d'ampoules et autres bouteilles vides ou pleines...

Le soir, c'était le même schéma à la sortie du bureau, ou encore quand avec Jean-Claude Panteri nous nous rendions au consulat d'Italie ou dans une pizzeria. C'est avec Jean-Claude, précisément, qu'un fait nouveau survint, et ce, dans la bibliothèque du consulat.

Nous sommes au mois de décembre, quelque trois semaines avant les fêtes de Noël, après une journée identique à celles qui l'ont précédée. J'ai accompagné mon ami dans le bâtiment servant de résidence de travail au consul d'Italie et nous sommes à l'intérieur d'une grande salle qui fait office de bibliothèque. A quelques centimètres du plafond, d'une des étagères sur lesquelles reposent, tout autour de la pièce, des centaines de livres soigneusement rangés, nous parvient un bruit. Instinctivement, nous levons la tête et dirigeons notre regard dans la direction d'où émane le bruit et là, nous pouvons voir un gros livre sortir de son alignement, voleter au ralenti à près de trois mètres du sol et se poser sur une table, à côté de nous. Il s'agit là d'un ouvrage religieux dont mon camarade me traduit le titre : "La Bible et ses saints". Quelques secondes s’écoulent avant qu’une ampoule éclate : elle appose le sceau identifiant le ou les responsables de l'opération. Mais en est-il besoin ?

Ainsi venons-nous pour la première fois d'assister à un phénomène de "téléportation" à l'intérieur d'un local fermé et, qui plus est, l'objet "téléporté" fait partie du "patrimoine" du lieu. Il y avait bien eu, à la Capelette, la roue de la voiture, mais l'accès du garage possible à tout le monde atténuait, pour un esprit se voulant rationnel, l'aspect quelque peu surnaturel de la chose ; nous n'avions, alors, pas visualisé réellement le point de départ. Ne demeurait de vraiment anormal que le fait que la roue eût roulé dans le sens montant de la pente, mais, là, venait s'ajouter au processus dit de lévitation l'impossibilité pour les membres l’O.M. de se trouver dans la place, le consulat étant interdit à la fréquentation de personnes n'ayant rien à y faire. L'Organisation Magnifique avait-elle, en sus du téléguidage d'objets, la possibilité de diriger ces objets sans les voir ? Etait-elle dotée "d'engins périscopiques" ou de radars "multidirectionnels" ? Jean-Claude Panteri, surmontant son trouble, lança à la cantonade :

- Ma parole ! L'homme invisible existerait-il donc vraiment ?

Et il convenait de le penser, ne fût-ce qu'un instant...

Le livre remis par nos soins à son emplacement initial, nous terminâmes la soirée au "Petit Caveau", un restaurant italien (pour rester dans la note) auquel mon ami aimait à se rendre parfois.

Panteri avait quelque chose de Warnier dans sa façon d'apprécier les situations : le "surnaturel" ne l'émouvait pas outre mesure ; passé l'événement, il affichait un calme olympien et, tirant soit sur un cigare, soit sur une pipe, il traduisait, entre deux bouffées, les réactions qu'à son avis, nous nous devions d'avoir : ne pas se laisser emporter par ce sentiment de frustration générant une colère à la limite compréhensible mais bien inutile. Il était, selon lui, préférable de se montrer en quelque sorte "bons perdants" en sachant s'émerveiller devant tant de talent, si mal employé fût-il. Ce raisonnement, loin de me convenir, j'allais le partager dans les jours qui suivirent, écrivant cela afin de corroborer ce que j'ai pu écrire précédemment au sujet du caractère, disons fragile, de l'esprit humain.

Décembre, en ville, maquille l'automne de ses guirlandes, de ses lampions et autres lumières, et ainsi la saison passe de vie à trépas dans une ambiance de liesse. Noël qui s'annonce jette à sa façon un pont entre l'automne et l'hiver, confondant dans un même mouvement et la mort et la naissance. Peut-être est-ce pour nous démontrer que fin comme commencement ne sont rien d'autres que la cause et l'effet d'une seule et même loi, la loi de la continuité : nous nous en apercevrons au fil de ce récit.

En attendant, contentons-nous de nous focaliser sur les facteurs d'émerveillement que nous dispense l'Organisation Magnifique, ils ne vont pas faire défaut en la qualité des événements que je vais vous relater.

Sans prétendre que ce que nous avons vécu jusqu'alors n'est que du menu fretin, il va s'ensuivre, à travers ce que nous allons vivre, une escalade en matière de surnaturel digne de la période où chacun s'apprête, à sa façon, à fêter le miracle de la Nativité.

C'est d'abord avec Pascal Petrucci l'explosion d'un magnum de champagne à l'intérieur d'un snack où nous déjeunons parmi une centaine de personnes. C'est ensuite, le même jour, en retournant au bureau, une pomme téléguidée qui nous double et se pose en tournoyant à quelques pas de nous ; nous la ramassons et constatons qu'en son cœur est fiché un décapsuleur de bouteilles qui est lui-même relié à un morceau de papier. Sur ce papier, en plus des plaisanteries douteuses habituelles, il est mentionné que nous allons bientôt recevoir des lames de rasoir, mais qu'il n'y aura rien à redouter de ces nouveaux projectiles. La précision diabolique dont a toujours su faire montre l'O.M. n'est toutefois pas de nature à nous rassurer, même si, comme le précise souvent Panteri, il n'y a vraiment pas d'autre possibilité, pour nous, que d'attendre.

"Attendre et voir", cela ne prendra pas plus de vingt-quatre heures. Il est treize heures quarante-cinq et nous nous apprêtons à reprendre le travail après avoir mangé au même endroit que la veille, sans que, cette fois, il s'y soit rien passé ; nous sommes pratiquement parvenus dans la cour qui mène à l'entrée de notre bureau quand nous percevons un sifflement suivi d'un choc sourd. Je localise rapidement le point d'impact du projectile, puisque j'ai ressenti quasi simultanément un petit contact au niveau de mon pied gauche. C'est tout bonnement ahurissant ! Dans le talon de ma chaussure, dépassant de moitié, s'est plantée une lame de rasoir.

Je me déchausse, et c'est avec difficulté que nous l'extrayons de mon soulier. Pascal demeure interdit. Bien plus tard, dans le courant de l'après-midi, il m'avouera qu'il en a encore "froid dans le dos". C'est avec une certaine hantise que nous accueillons la sonnerie nous annonçant la fin de la journée : il ne faut pas oublier que la nuit enveloppe rapidement les rues à cette époque de l'année, et l'on a beau penser qu'en matière de tir, "ils" se sont dotés d'un système de visée à infrarouge, nous ne nous sentons pas immunisés pour autant. Pourtant "ils" vont récidiver ! Et avec quelle maestria ! Nous avons à peine mis le pied hors de l'enceinte de la Sécurité sociale qu'un nouveau sifflement, légèrement moins accentué que le premier, se produit. Au beau milieu de nos collègues qui, eux, poursuivent leur chemin, Pascal et moi nous arrêtons net. Nous regardons instinctivement nos chaussures et que voyons-nous à trente centimètres de nos pieds ? La montre de Pascal dont le bracelet vient d'être sectionné, avec à ses côtés une lame de rasoir !

Avant de ramasser le tout, nous examinons scrupuleusement son poignet : rien ! Pas la moindre estafilade ! Jean-Claude Panteri nous a rejoints, c'est pour assister à l'arrivée d'une troisième lame qui, elle, se plante dans une porte cochère jouxtant le bâtiment devant lequel nous sommes. Nous ne pouvons la retirer sans la briser. Les autres lames sont trempées dans le même acier, elles sont flexibles, légères, tranchantes à souhait comme peuvent l'être des lames de rasoir dont on se sert pour se raser. Quant à essayer de les projeter sur une cible quelconque relève de la plus pure utopie. Nous évoluons là en pleine science-fiction. Comme peut le dire fort justement Jacques Warnier qui terminera également la soirée avec nous :

- Que vont-"ils" trouver encore pour nous épater ?

"Ils" n’étaient pas à court d’imagination, il n'y avait pas lieu de se montrer inquiets en la matière.

Ainsi, le lendemain, en pleine rue Jules Moulet, pratiquement au même endroit que la veille, un paquet de biscuits nous parvint, véhiculé par un Père Noël pourvu d'une hélice, qui, arrivé à notre hauteur, laissa choir son colis sur le capot d'un véhicule en stationnement. S'il nous fut impossible de nous emparer du "livreur", ce dernier prenant rapidement de la vitesse et surtout de l'altitude, nous récupérâmes les friandises que nous partageâmes avec nos collègues de bureau ! La manœuvre se réitéra le lendemain et le surlendemain. L'Organisation Magnifique donnait dans la coutume par rapport aux fêtes qui s'approchaient de plus en plus.

Ces séquences, que nous qualifierons de ludiques, avaient bien détendu l'atmosphère et, sans dire que nous nagions en pleine félicité ni même que nous ressentions de la sympathie à l'égard de l'O.M., notre façon de penser et, par ricochet, de nous comporter, avait changé du tout au tout. Nous considérions la chose, disons-le franchement, davantage comme un divertissement, et nos craintes du pire s'étaient estompées avec l'accoutumance à ces péripéties.

Mais il était écrit quelque part que l'année n'allait pas se terminer sans émotions.

Tout d'abord, un week-end à Toulon m’apprend que dès le 1er mars prochain, je vais devoir effectuer mes obligations militaires : à Epinal, pour être précis. En vérité, je n'ai pas spécialement envie de me déguiser en soldat ; je ne possède pas d'engouement particulier à l'égard de la défense de "mon" pays ; au contraire, je suis persuadé que, sans chercher trop, il doit se trouver nombre de garçons de mon âge dont la fibre patriotique est certainement plus aiguisée que la mienne. Et puis, pourquoi le taire ? Je me suis fait à ma vie marseillo-toulonnaise, la profession que j'exerce n'est en rien harassante, bien que je lui préfère la pratique du sport et de la musique, et puis, à mes yeux, et c'est là le plus important, je compte à Marseille comme à Toulon des amis.

            J'ai toujours vécu et vivrai, sans doute jusqu'à mon dernier souffle, en fonction de l'amitié. J'ai déjà pu en faire état antérieurement, c'est par ce sentiment qui sait si bien m'émouvoir que je parviens à me mouvoir en certaines circonstances où le caractère pour le moins absurde des choses qu'il nous est donné de vivre m'engagerait à renoncer et à me confiner dans une forme d'immobilité stagnante.

Toujours est-il que j'ai trouvé "mes marques" dans la vieille cité phocéenne et que je n'ai pas envie de me retrouver ballotté encore une fois, comme cela a pu être le cas lors de ces derniers mois, entre le départ de chez mes parents et les mutations d'ordre professionnel qui s'ensuivirent.

Mais ce vague à l'âme va vite s'estomper, et de quelle façon !

Nous voici dans la semaine précédant Noël ; Pascal, Jean-Claude et moi considérons comme monnaie courante les diverses manifestations paranormales qui surviennent chaque jour. Ce qui demeure tout de même désagréable, ce sont les moqueries dont nous sommes l'objet de la part de certains camarades de travail qui ne manquent jamais l'occasion de rire de nos "pseudo-déboires", mais comme l'on m'a souvent vanté le caractère "heureux" des imbéciles, je considère que nos moqueurs sont issus de cette famille et j'engage mes amis à faire fi de leurs railleries. La chose est plus facile pour moi qui l’ai déjà vécu, mais je me dois bien de reconnaître que, même avec le recul, mépriser ce genre de réactions est plus aisé à dire qu'à faire.

Mais revenons plutôt à ce qui va prendre le pas sur tout ce que nous avons pu côtoyer jusqu'à présent en matière d’inattendu.

Car il ne faut pas omettre de préciser que si l'on peut prétendre, le conditionnement aidant, à une adaptation à "l'invraisemblable", il est hors de propos de considérer que l'on peut s'accoutumer à l'effet de surprise qui donne accès à cette notion "d’invraisemblable". Cela est toujours vrai à l'heure où je rédige ces lignes.

Mercredi 20 décembre 1967 : il est à peine plus de midi, nous venons de grignoter un sandwich avec Pascal et nous flânons aux alentours de la préfecture. Un sifflement coutumier se propose à nos oreilles qui n'attendent plus que le "toc" inhérent à l'arrivée de toute lame de rasoir. C'est le tronc d'un platane qui s’avère être le point d'impact ; un monsieur d'une cinquantaine d'années semble avoir vu le "projectile". Il s'arrête, tandis que d'autres badauds, qui ne peuvent pas ne pas avoir vu eux aussi, préfèrent s'égailler et se perdre dans la foule, nombreuse à cette heure. Nous allons à sa rencontre pour essayer d'en apprendre davantage. Dans l'instant qui suit, un autre sifflement nous avertit de l'arrivée imminente d'un nouveau "missile". Ca ne rate pas, pas plus que cela ne rate l'arbre devant lequel nous nous trouvons en compagnie du passant qui s'évertue, en pure perte, à tenter d'extraire la première lame du tronc. Instinctivement, nous nous retournons tous les trois dans la même direction et notre interlocuteur nous désigne un personnage vêtu d'un imperméable noir, qu'il dit avoir déjà repéré lors du premier tir. Indéniablement, ce personnage n'a pas la conscience tranquille, il manipule nerveusement un petit parapluie dont l'extrémité s'éclaire d'une petite lumière rouge qu'il dirige vers le groupe que nous formons. Trente mètres nous séparent tout au plus. Que faire ? La petite lumière rouge incite à la prudence, mais l'individu tourne les talons et adopte une allure rapide en direction de la rue de Rome dans laquelle nous nous engageons. Il oblique vers sa droite. Toujours en respectant à peu près le même écart, nous lui emboîtons le pas. Nous le perdons de vue une première fois et Pascal pense que nous devrions nous séparer pour multiplier nos chances. Un gros morceau de tuyau métallique vient tomber à nos pieds, interrompant nos propos. Il est relié à une ficelle qui, comme d'habitude, enserre un message. A cet instant, l'individu réapparaît à l'angle de la rue et nous observe, le doute n'est plus permis.

- Il fait partie de la bande ! affirme Pascal.

Le temps de ramasser le billet, nous nous dirigeons prestement vers le coin de la rue où notre homme a de nouveau disparu. Nous ne le reverrons plus, bien qu’arpentant plus d’une heure tous les trottoirs avoisinants ; nous avons perdu sa trace, tout comme celle du témoin, d'ailleurs. Nous rentrons au bureau penauds mais un tantinet satisfaits : pour la première fois, nous avons aperçu un membre de l'Organisation Magnifique ! Il faut admettre qu'il a tout fait pour que nous le remarquions. Nous en venons même à penser avec notre ami Panteri, à qui nous avons relaté les faits, qu'une éventuelle complicité avec le témoin ne serait pas si extraordinaire que cela. Mais la suite est savoureuse. La suite, c'est le message écrit sur le billet. Et que dit ce billet ? Eh bien il annonce une trêve à venir et surtout une rencontre dont seront définis le lieu et la date en temps opportun. Pourquoi ne pas le croire ? Ne venons-nous pas de vivre là les prémices d'une rencontre ? Et en fin de compte, qu'est-ce qui a changé vraiment dans la situation ? Notre marge de manœuvre demeure la même, nous devons nous résoudre à l'attentisme le plus total et demeurons soumis au bon vouloir de ces messieurs de l'O.M.

Dans la soirée, Jacques Warnier me rappela qu'en deux ou trois occasions, il m'avait fait part du manège d'une voiture sombre qui nous avait plus ou moins "escortés", une nuit, puis qui avait disparu subitement au moment où nous nous apprêtions à interpeller ses occupants. Il est vrai que nous remîmes tant de choses en question, à commencer par la réalité de certains faits que nous n'étions pas loin d'attribuer à notre imaginaire... Jacques avait eu si souvent raison et je m'étais si souvent montré injuste à son égard !…

Quelque chose était pourtant en train de changer, une forme de précision semblait éclore, un goût de dénouement était en train de sourdre. Quelque part en l'analyse que l'on faisait comme en les événements qui se précipitaient, la formule "à suivre" s'accordait toujours au feuilleton, mais nous avions le pressentiment, voire la conviction, que l'épisode prochain lèverait sinon l'énigme, du moins un large coin du voile. Mais cela ne faisait pas tomber la tension : bien au contraire, jamais l'émotion n'avait atteint une telle intensité. "Pourquoi" s'approchait à grands pas, il restait à attendre "quand", "comment" et "où"...

L'impatience et la fébrilité de "savoir que l'on va savoir" vont atteindre leur phase paroxystique le jeudi 21. Un nouveau message nous parvient, encore une fois à la mi-journée, il nous fixe rendez-vous au stade Delort pour le soir même. Après nous être concertés, nous décidons d'un commun accord de ne pas nous y rendre : ça sent le piège à plein nez ! C'est le site idéal pour un guet-apens ; il est évident qu'un terrain de sport, entouré de terrains vagues, à vingt heures, en période de fêtes, sans autre éclairage que quelques lampadaires disséminés tous les cent mètres, se prête plus à une embuscade qu'à un colloque. Pascal Petrucci, le plus réticent à renoncer, se rallie à notre décision, non sans que ses amis corses l'aient avisé par téléphone de leur indisponibilité pour le lieu et l'heure. Nous nous retrouvons néanmoins pour dîner ensemble, Jacques, Jean-Claude, Pascal, Norbert et moi dans une petite pizzeria du centre-ville. Rien ne vient troubler cette soirée de franche camaraderie sinon ce message que l'on reçoit de la manière habituelle, message qui dit exactement ceci : "... Vous avez bien fait de ne pas venir à Delort, nous n'y étions pas !..."

Nous prenons la chose fort bien et en rions ouvertement, il est évident que sous le couvert de moyens techniques fabuleux, ces gens-là sont de sacrés plaisantins. Mais aucun d'entre nous, à cet instant, ne doute que "la rencontre" se fera sous peu. "A chaque jour suffit sa peine" dit le proverbe, alors laissons faire le destin : lui, sait.

Vendredi 22, absolument rien à signaler, je retrouve ma bonne ville de Toulon pour trois jours. Trois jours qui se partageront remise de cadeaux, entraînement d'athlétisme, répétition avec "Les Desperados" en vue du réveillon du Nouvel An et long entretien avec Chantal Varnier à propos de la nouvelle couleur prise par les événements, lesquels vont la concerner directement, et ce, dans de brefs délais.

Dans le train qui me ramène à Marseille en ce lundi soir, je pense à cette semaine qui va s'engager, semaine raccourcie à quatre jours et qui va, de surcroît, déboucher sur quatre jours de congé puisque j'ai opté pour le lendemain du jour de l'An dans le choix du jour de repos de lendemain de fêtes que nous octroie notre employeur. J'ai préféré, au lendemain de Noël, le lendemain du premier de l'An pour récupérer des fatigues du bal que mon orchestre donnera à Hyères à l'occasion du réveillon du 31 décembre.

Je prends connaissance, en réintégrant mon logement, d'un gentil petit mot que m'a laissé ma propriétaire qui, en plus des vœux traditionnels pour la nouvelle année, m'informe de son absence de Marseille pour une quinzaine de jours. A cet instant, je repense à "la rencontre" avec "les autres", et il me vient à l'esprit que cette rencontre pourrait, de ce fait, s'établir ici, chez moi...

En ce mardi 26, je suis attablé avec Pascal au bar Pierre, juste en face de la préfecture, quartier qui fait souvent l'objet de manifestations de tous genres, dont celles qui nous concernent en propre. Nous avons commandé un café, et il nous est servi avec, en plus de la note à payer, une nouvelle lettre sur laquelle l'O.M., une fois encore, nous fixe rendez-vous : ce sera pour le mercredi 27 à dix-neuf heures. Nous appelons le garçon qui nous a apporté les cafés et le message : il se prétend étranger à l'affaire et nous dit qu'un monsieur qui se trouvait au comptoir (et qui, bien entendu, a disparu depuis) lui a recommandé de nous transmettre ce billet. A quoi bon épiloguer là-dessus ? Nous ne sommes pas sans savoir que nos soi-disant enquêtes en la matière ne débouchent jamais sur quelque chose de concret. En revanche, l'omission du lieu du rendez-vous (assurément volontaire) ne va pas sans nous interloquer. Cet oubli intentionnel a vraisemblablement pour but de nous empêcher de prendre des dispositions particulières quant à l'endroit dudit rendez-vous qui nous sera sans doute précisé au dernier moment. La déduction s’avère pertinente : le mercredi 27, à dix-huit heures trente, au moment où, notre journée bien remplie, nous sortons de la cour de la rue Jules Moulet, Pascal "accuse réception" d'un objet volant bien identifié. Celui-ci est une pomme, laquelle véhicule l'indication nous faisant défaut. En effet, il suffit de séparer le fruit en deux et d’en extraire le papier qu’il contient pour apprendre que la rencontre préalablement annoncée s’effectuera dans une demi-heure au bar Pierre. Il n’est plus question de pouvoir avertir qui que ce soit, nous nous trouvons certainement sous surveillance. Du fait, nous n’avons plus qu'à diriger nos pas sans aucune hâte vers l'endroit désigné. Panteri se rendra place Castellane rejoindre Jacques et Norbert afin de les aviser de la situation, comme nous en avions convenu auparavant, dans le cas prévisible où nous n'aurions pu les prévenir à temps. Nos trois amis auront, du reste, largement le loisir de rallier le bar Pierre, ce sera pour poireauter à nos côtés, bien inutilement, puisque personne ne se manifestera.

Décidément, ces énergumènes sont maîtres en l'art de mettre les nerfs des gens en pelote. Nous nous séparons une heure plus tard, convaincus que ce n’est que partie remise, l'O.M., à n'en pas douter, sachant très bien où nous mener. Le fait de maintenir "la pression" n'est pas fortuit, tout ce que nous avons subi jusqu'à ce jour transpire leur efficacité, et il est utopique de croire à une quelconque improvisation de leur part, chacune de leur manœuvre n'étant accomplie qu'à seule fin de nous déstabiliser. A leur guise, "ils" nous mettent en confiance, puis nous imposent une forme de vigilance, nous maintenant de la sorte en état de tension constante. Etant donné que l'émotionnel prend chez nous invariablement le pas sur la raison, "ils" nous interdisent toute sérénité, donc toute lucidité, sous le couvert de l’effet de surprise qu’"ils" cultivent.

Le jeudi 28, lors de la pause de la mi-journée, une nouvelle missive nous échoit à l’intérieur d’un paquet de biscuits ; ce dernier est véhiculé par un jouet : un petit Père Noël doté d’une hélice, comme cela s’est déjà produit. Nous pouvons y apprendre que le prochain rendez-vous sera le bon, que nous serons avisés de l'heure et du lieu très prochainement. Nous ne sommes pas plus avancés pour autant, bien que nous n'émettions aucun soupçon sur la véracité de ces écrits. L'essentiel est de retrouver son calme, comme le dit si bien Pascal :

- Si "ils" avaient dû nous faire réellement du mal, rien ne les en aurait empêchés ; "ils" ne chercheraient pas à nous rencontrer et continueraient de se manifester, comme "ils" savent si bien le faire, dans le plus parfait anonymat...

Bien que chacun d'entre nous adhérât totalement à ce point de vue, subsistait l'interrogation quant à la raison de cette prise de contact. Et si l'Organisation Magnifique cherchait à recruter ? Peut-être pour étoffer son effectif ? De quel mouvement pouvait-elle se prétendre ? Etait-ce une association de malfaiteurs ? Ou un groupuscule à tendance plus ou moins terroriste ? Car, ne l'oublions pas, les membres de l'O.M. jouissaient incontestablement d'une disponibilité de tous les instants. La stratégie, l'habileté, le matériel nécessaire à la pratique de telles activités résultaient, à n'en pas douter, d'une mobilisation permanente, et il eût été inconséquent de penser qu'ils eussent pu s'adonner à de telles manœuvres dans la seule optique de s'amuser. Le côté farceur de leur comportement, en certaines circonstances précises, ne devait être interprété que comme une touche d'humour, preuve d'un état d'esprit d'une certaine qualité, à défaut d'une qualité certaine. Combien d'heures, combien de jours nous faudrait-il encore patienter pour accéder enfin à la connaissance du "pourquoi" de cette intrigue ?…

Vendredi 29 décembre, la journée a été on ne peut plus paisible, et je m'apprête à quitter Pascal et Jean-Claude devant les locaux de la Sécurité sociale ; il est dix-huit heures trente-cinq. Au cours de l'après-midi, j'ai téléphoné à Jacques et Norbert afin de leur signifier le statu quo de la situation, leur laissant entendre que "l'entrevue" n'aurait lieu, selon toute vraisemblance, qu'en 1968.

Il n'est pas dix-neuf heures, je viens de quitter la Canebière pour prendre le boulevard d'Athènes, au sommet duquel culminent les bâtiments de la gare Saint-Charles. La température est douce, mon train, le Strasbourg/Vintimille, part aux alentours de dix-neuf heures vingt ; j'ai encore dix bonnes minutes de marche avant d'être rendu sur le quai et, comme j'ai mon ticket en poche, je suis largement dans les temps. Néanmoins, je ne suis pas très rassuré : j'ai comme un pressentiment qui m'engage à me tenir sur mes gardes et il me tarde d'arriver à Toulon. Les minutes qui suivent vont matérialiser le bien-fondé de mon appréhension sous la forme d'une pomme téléguidée qui tournoie autour de moi, avant de se poser délicatement, dans le prolongement de la dernière marche des escaliers de la gare, que je viens de gravir. Juste avant de m'en saisir, je jette un regard panoramique sur tout ce qui m'entoure. Je réalise spontanément que c'est la première fois que l'O.M. se manifeste alors que je suis seul. Sous le regard des passants un tant soit peu étonnés, je ramasse la pomme, j'en retire l'ouvre-bouteilles qui y est planté, autour duquel, comme il fallait s'y attendre, un message est enroulé. Une bouffée de chaleur m'envahit au moment où je prends connaissance du texte, écrit en très gros caractères : "Rendez-vous sur le quai."

Que puis-je faire d'autre que de m'exécuter ? Avec un calme seulement apparent, faut-il le préciser, je me dirige, comme chaque vendredi, après avoir fait poinçonner mon titre de voyage, vers le quai de la gare où mon "rapide" aurait déjà dû entrer, stationnant en général quelque dix minutes, le temps que l'on rajoute des wagons au convoi et que l'on change de locomotive.

Les haut-parleurs de la SNCF confirment le retard pris par le rapide Strasbourg/Vintimille, retard chiffré à une vingtaine de minutes environ. Ce n'est pas la première fois que je me trouve confronté à ce genre de situation ; en période de fêtes, il m'a été donné de faire ainsi le pied de grue pour un train qui n'était pas à l'heure, mais là, c'est quelque peu différent : je ne reçois pas l'information dans le même état d'esprit. Je suis anxieux, bien que je m'efforce de paraître serein et déterminé, et je m'interroge même sur la nature du retard de mon train. Et si c'était "eux" ? Il y a foule sur les quais. D'autres trains partent, bondés, pour Paris, Bordeaux, Genève. Je scrute des visages, je croise des regards qui lisent, peut-être, ce que je tente de cacher de mon mieux : ma peur. J'ai déposé mon sac à mes pieds, je regarde ma montre : déjà dix minutes que je suis là ; j'espère, sans trop y croire, que cette fois encore "ils" ne viendront pas, qu'il s'agit, selon leur méthode, d'une nouvelle manœuvre d'intimidation. Je reprends mes affaires et me dirige vers le panneau d'affichage où figurent les horaires de départ des trains. J'y apprends qu'un omnibus à destination de Toulon est prévu pour dix-neuf heures cinquante et qu’il partira de la voie A. Je m'y rends. Le convoi est en train de manœuvrer pour se mettre en place, j'attends donc son immobilisation totale pour monter dans un wagon. Mais mon geste va se trouver instantanément différé.

 

 

 

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