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Chapitre 5

 

 

 

 

 

On me tapote l’épaule et, simultanément, sur ma droite, puis sur ma gauche et enfin en me retournant, je m’aperçois que trois individus, pas un de moins, m’entourent.

L'un d'eux, celui que j'ai remarqué en premier, me tend la main et me dit :

- Jean-Claude Pantel, nous sommes enchantés, nous ne pouvons nous nommer à vous mais nous sommes enchantés tout de même.

Ses complices n'amorcent aucun geste de civilité ; je remarque, en dominant mon étonnement, que celui qui se trouvait derrière moi porte un superbe chat persan dans ses bras. Le troisième, vêtu, comme les deux autres, d’un pantalon foncé et d’un blouson dégrafé sur pull-over, engage le dialogue. Je vais vous en tracer les lignes majeures : l'émotion m'ayant alors étreint terriblement, je m'interdis de prétendre que je vous rapporte là, en détail, tout ce qui fut dit en ces quelques minutes qui me semblent encore avoir été des heures aujourd'hui.

- Nous regrettons beaucoup de vous avoir causé tant de désagrément, mais vous devez savoir que la chose était nécessaire, ainsi que vous ne manquerez pas de le comprendre un jour.

Le personnage a l'air sincère et les deux autres opinent de la tête, haussant les épaules pour confirmer qu'ils sont désolés.

Sans vraiment élever le ton, je réprouve leurs agissements et les mets en garde, alors que celui qui tient le chat me tend un billet de cinquante francs ; je refuse net en arguant que je ne me laisserai aucunement acheter. Il acquiesce sans que son visage laisse esquisser le moindre sentiment, tandis que l'autre reprend son discours :

- Voyez-vous, il ne sert à rien de vous mettre en colère, nous sommes puissants, très puissants ; félicitez-vous que nous ne vous voulions aucun mal, vous n'êtes pas en état de rivaliser de quelque manière que ce soit avec nous. Acceptez plutôt ce dédommagement en attendant que nous nous revoyions ; vous disposez de peu de temps ce soir, il n'est pas dans nos intentions de vous faire rater un second train.

Je me rebiffe, si je puis dire, une seconde fois, en leur rétorquant :

- Vous êtes bien sûrs de vous, un peu trop sans doute ; qui vous dit que je suis seul ? Qui vous dit que mes amis n'ont pas organisé une filature ? D'ailleurs, vous n'ignorez pas que nous avons déposé une plainte à la police et que, tôt ou tard, vous serez confondus. Sachez en outre que, quel que soit le but que vous poursuivez à mon égard, cela ne m'intéresse en rien, aussi je vous conseille d'exercer vos talents sur d'autres personnes, si possible aptes à vous donner une réplique.

Je viens à peine de terminer mon "laïus" que celui qui est demeuré muet jusqu'alors sort de son blouson une pomme et une sorte de manette à télécommande qu'il actionne je ne sais exactement comment, mais qui, de toute évidence, autorise le fruit à défier les lois de la pesanteur. J'ai beau être accoutumé à la chose, je suis toujours ébahi devant le "phénomène" ; en revanche, les voyageurs accoudés aux fenêtres du train ainsi que les gens qui circulent sur le quai ne semblent pas plus étonnés que cela !

Sommes-nous à ce moment dans la même dimension ? Ultérieurement, l’enchaînement des faits nous éclairera davantage sur ce point. En attendant, le plus bavard des trois va conclure cette mini-conférence :

- Bien que, pour l'instant, vous soyez sous l'effet de choc, vous devez vous efforcer de ne pas vous laisser aller à vos sautes d'humeur, ainsi que je viens de vous le dire, car cela ne résoudra en rien tout ce à quoi vous allez vous trouver exposés. Vous devez bien vous douter que nous savons pertinemment où sont, en cet instant, vos camarades, puisque nous sommes en liaison permanente avec des membres de notre organisation qui les ont suivis individuellement. (Et il me montre une sorte de transistor d'où émanent des voix, un peu comme chez les radios-taxis, qui prononcent les noms et prénoms de tous ceux qui subissent avec moi, depuis le début, ces événements.) Sachez également que la police, pas davantage que quiconque, ne peut quoi que ce soit contre nous. Vous devez savoir également, mais vous l'imaginez sans doute, que vous n'êtes pas notre unique préoccupation, bien que vous deviez vous attendre à ce que nous vous suivions partout où vous irez. Pour vous prouver que nous ne vous racontons pas d'histoires rocambolesques, nous vous engageons à suivre le déroulement des jeux Olympiques de Grenoble qui se dérouleront en février prochain. A cette occasion, nous nous manifesterons en faussant une des épreuves. Nous ferons en sorte que Jean-Claude Killy gagne toutes les médailles d'or mises en jeu en privant son principal rival, Karl Schranz, d'une victoire dans le slalom spécial. Ce dernier ratera le passage d'une porte et se verra disqualifié. Il y aura une controverse mais sa disqualification sera entérinée. Ainsi vous sera démontré que d'autres bénéficient également de nos assiduités.

L'homme au chat m'encouragea à monter dans le train, me répétant que je serais suivi partout où je me rendrais, et me tendit une seconde fois le billet de cinquante francs. Voyant que je le refusais, il le glissa dans l'une des poches de mon blazer en me souhaitant un bon voyage et d'heureuses fêtes. Les autres me saluèrent également, d'une manière que je qualifierai d'obséquieuse.

Je montai dans mon wagon sans me retourner ; j'avais l'impression de sortir d'un caisson dans lequel j'aurais été isolé, mes gestes étaient imprécis, aussi bien quand je m'assis que, quelques instants plus tard, quand je dus faire poinçonner mon billet par le contrôleur. Dans le compartiment où je me trouvais, des voyageurs causaient sans que je pusse suivre leurs propos, n’entendant distinctement que le timbre de la voix des hommes de l'O.M. dont je ne savais plus que penser. J'étais obnubilé par ce qui demeurait toujours un mystère, à travers un ensemble d'éléments que j'avais bien du mal à assimiler. Indubitablement, ce qui poussait ces personnages à s'occuper, avec tant de constance, de ce garçon de dix-neuf ans et demi que j'étais, m'échappait complètement. Mis à part le fait de vivre seul et peut-être celui d'être quelque peu étranger à la ville, rien ne me différenciait fondamentalement des jeunes gens qu'il m'avait été donné de fréquenter. Lorsque l'omnibus me déposa, un peu plus d'une heure après, en gare de Toulon, j'émergeais à peine de cette torpeur qui m'avait envahi. Le voyage, bien qu'ayant pris plus de temps qu'à l'accoutumée, de par ses arrêts répétés tout au long du parcours, m'avait paru bref. Cependant, j'aurais été bien en peine, si on me l'avait demandé, de citer le nom de toutes les gares en lesquelles nous avions observé une station, mes interrogations, mes pensées ayant tout occulté. C'est seulement en retrouvant ma mère, inquiète, comme il eût fallu s'y attendre, de me voir arriver si tard, que je descendis de mon nuage, prenant conscience de l'heure. Il était en effet vingt-deux heures, mon horaire d'arrivée à Toulon ayant également eu une incidence sur celui de la correspondance que j'utilisais : le décalage s'était répercuté sur l'attente que j'avais dû observer, par rapport à la fréquence plus espacée des bus, sitôt passé vingt heures trente.

Il n'était pas question pour moi de causer des soucis à mes parents et, le plus logiquement du monde, je fis endosser la responsabilité de ce contretemps à la SNCF, ce qui n'était pas tout à fait un mensonge...

Samedi 30, veille du réveillon, j'ai une discussion avec mes camarades de l'orchestre pour les aviser de ma non-participation au bal que nous devons donner le lendemain. Je me prétends grippé, hors d'état de chanter. En vérité, je me sens surtout incapable de me concentrer sur une activité précise. De plus, il me faut donner le change à mon proche entourage : je m'y efforce mais mes pensées sont ailleurs. Ah ! si d'un coup de baguette magique, je pouvais me retrouver aux côtés de Jacques, Pascal, Norbert, Jean-Claude, je me sentirais certainement mieux, je pourrais me confier ! J'ai un besoin urgent de raconter, en détail, ce qui reste, à mes yeux, quelque chose de faramineux, quelque chose qui, sans que je m'en rende bien compte, est devenu la clef de voûte de mon existence ; je ne sais pas encore où cela va me mener mais j'ai la conviction qu'avec mes amis, nous allons être les témoins de manifestations grandioses, les spectateurs privilégiés d'événements que j'aurais attribués au domaine de l'illusoire voilà seulement six mois.

Cet ultime dimanche de l'année m’a vu faire un footing dans les collines avoisinant le stade de l'U.S.A.M. Certes, je n'y ai pas trouvé la sérénité souhaitée, mais, sans que je l'aie prévu, je me suis livré à une sorte d'introspection dont il ressort un constat, entre toutes mes conclusions et autres inférences : je crois. Ou du moins, je suis capable de croire. Je suis capable d'accepter, sans qu'il soit besoin de m'apporter, à cet effet, des preuves irréfutables, des choses que l'éducation dont j'avais fait l'objet m'autorisait récemment à considérer comme étant impossibles. Et le comble, en ce contraste, c'est que je m'en trouve "heureux" ! Je me sens formidablement bien dans ma nouvelle peau de "croyant", j'ai inconsciemment fait tomber des barrières et me suis débarrassé de notions qui étaient des carcans, des limites, entravant ce que je n'hésite pas à appeler notre "évolution". Se remettre en cause, souvent, c'est faire montre d'humilité, mais on ne dira jamais assez combien l'on se sent bien, une fois le verdict rendu par sa propre conscience, dans ces cas précis où l'on accepte, sans honte, de s'être fourvoyé. Il me sera dit (nous l'aborderons plus loin en ce livre) : L'échec est le tremplin de toute phase évolutive.

Je me permets d'y ajouter, de par ma modeste expérience, que plus que l'échec lui-même, c'est le constat par soi de son propre échec qui est déterminant dans tout processus d'évolution, ou du moins jugé comme tel. Je ne voudrais pas passer sous silence, en ce paragraphe de citations, la magnifique phrase de Ben-Hur (film qui a profondément marqué ma jeunesse) : "Le monde dépasse notre connaissance..." Aborder ces choses-là, quand bien même ne les comprend-on pas totalement, à quelque six mois de ses vingt ans, est un cadeau d'une valeur incommensurable. Qu'à travers ces lignes me soit permis de prolonger, un quart de siècle plus tard, ce sentiment de plénitude, donc de "bonheur profond", à l'égard de "tout" ce qui n'est pas situé par nos sens, mais qui nous autorise à en ressentir la présence, l'existence.

Chantal étant partie avec sa famille en Italie, il ne restait qu'Alain à Toulon à qui faire part de la "rencontre". Ce que je fis sans me faire prier ; ainsi j'avais la sensation de me délester d'un poids terrible : conserver cela pour moi tout seul, quatre jours durant, était une tâche au-dessus de mes moyens. Alain fut celui qui m'aida à porter ce fardeau, m'invitant même à réveillonner avec une bande d'étudiants de sa connaissance, ce dont je m'abstins.

Les deux premiers jours de 1968 me trouvèrent chez mes parents, où nous évoquâmes mon futur départ sous les drapeaux et la prochaine signature de mon contrat de titularisation à la Sécurité sociale.

Sécurité sociale que je réintégrai le mercredi, avec en toile de fond, les redoutables échanges de civilités à travers les "bonne année" par-ci, les "meilleurs vœux" par-là et les traditionnels souhaits afférents à la santé et à la prospérité...

Une fois passé ce douloureux moment, je pris à part Pascal et Jean-Claude pour leur conter la fantastique entrevue de la gare.

Tous deux burent mes paroles, dissimulant mal une émotion dont je conservais quant à moi les séquelles, par rapport aux nuits plus ou moins blanches que je venais de passer. La phase que nous traversions était une phase d'exaltation ; après la tension imputable à la peur, nous nous défoulions en quelque sorte, et cela se prolongea jusqu'au soir où Norbert et Jacques furent mis au courant des faits autour d'un bon repas, en partie payé par le billet de banque que m'avaient laissé, contre mon gré, les "sbires" de l'O.M.

Ce qui était exaltant, c'était de se sentir embarqué dans une aventure pour le moins extraordinaire, et, en dépit du fait que je m'en trouvais être le principal intéressé, nous nous considérions tous comme impliqués, ne fût-ce qu'à travers la prédiction émise par mes interlocuteurs au sujet des jeux Olympiques de Grenoble.

Bien entendu, notre rôle demeurait limité de par la passivité qui le caractérisait, mais nous trouvions quelque peu flatteur le fait d'avoir été avertis d'un événement à venir avant tout le monde. Certes, rien ne prouvait, non plus, que tout allait se dérouler de la façon dont ils l'avaient laissé entendre : il pouvait encore s'agir d'une manœuvre de diversion, mais un élément impalpable nous faisait ressentir la forte probabilité de l'acte. D'ailleurs, j'en demande pardon humblement à Karl Schranz, il nous tardait d'arriver à la date fatidique pour constater effectivement le phénomène.

Pensez ! Pour une fois que nous n'en serions pas les victimes ! Et puis surtout, nous pouvions le divulguer à bon nombre de personnes qui pourraient le corroborer en temps opportun, mettant ainsi bien des "rieurs" de notre côté...

Janvier s'effaça sans que nous eussions aucune manifestation à recenser : "ils" avaient tenu parole. Les préparatifs de mon départ à l'armée allaient entrer dans leur phase active ; avec mes parents, c'était le sujet de conversation favori et l'on parlait souvent du climat que je n'allais pas manquer de juger détestable, vu ce qu'en disait mon père qui avait fait une partie de la dernière guerre dans les Vosges. Février ne me trouva pas avec un moral au beau fixe, mais, étant donné que j'avais droit à des congés annuels, je pus décompresser et retrouver mes bonnes vieilles habitudes d'adolescent.

Donc, quatre semaines avant mon départ pour le "Grand Nord", Jacques, puis Pascal, avec qui je demeurais en relation par téléphone, m'invitèrent à passer une journée à Marseille où je devais d'ailleurs me rendre pour laisser les clefs de l'appartement à ma propriétaire. Chantal Varnier, retournant à Salon, me proposa de faire une escale dans la cité phocéenne et de me déposer chez ma logeuse, ce que j'acceptai avec joie.

Le voyage a lieu un mardi, il pleut sur Toulon. C'est donc muni d'un parapluie que je vais à la rencontre de mon amie ; sur le chemin qui mène à sa villa, alors que la pluie martèle tout ce qui se présente sous elle, je perçois un étrange vrombissement. Cela vient de derrière mais je n'ai pas le loisir de me retourner : un essaim de lames de rasoir lacère en moins de temps qu'il ne faut pour le dire mon parapluie, avant de poursuivre son vol, droit devant moi, à travers l'averse. Je ne tiens plus à la main qu'un manche, au bout duquel quelques misérables bouts de tissu gardent contact avec les baleines métalliques de l'instrument ! Chantal a entendu le bruit car elle était dans le jardin, s'apprêtant à sortir son véhicule. A la vue du spectacle, elle éclate de rire et me compare à je ne sais quel personnage issu d'un dessin animé. Son rire, aussi communicatif qu'il soit, ne se prolonge pas outre mesure : une bouteille d'eau minérale vient percuter violemment la portière de sa 404 Peugeot ; il se fait pressant de quitter les lieux, d'autant que dans la seconde qui suit, une boule de pétanque frôle nos personnes. Chantal n'est pas quelqu'un que l'on effraie facilement, mais sa stupéfaction n'est pas feinte. Ce que j'ai pu lui raconter contribue sans doute largement au fait qu'elle affronte la chose avec un calme certain, toutefois, sitôt au volant de sa voiture, elle ne me cache pas qu'il convient d'avoir le cœur bien accroché pour vivre ce genre de situation. Le cœur bien accroché, elle l'a car, tout au long de la nationale 8 reliant Toulon à Marseille, nous essuierons, en plus de la pluie battante, un orage de projectiles de formes diverses, et elle affichera un sang-froid remarquable en conservant une parfaite maîtrise de son véhicule. Au passage, nous ne manquons pas de faire état de cette innovation : l'Organisation Magnifique a opéré à Toulon. Pour ma part, cela ne me surprend qu'à demi, puisque j'ai été avisé que je serais suivi partout.

Ma journée marseillaise s’écoulera pour le mieux, mes amis ont tout prévu : repas, cadeaux de départ, assortis d'une petite pointe d'émotion au moment de prendre congé. Je promets d'écrire, ne serait-ce que pour ne rien cacher des éventuelles péripéties auxquelles je vais vraisemblablement me trouver mêlé, à mon corps défendant.

Mais avant toute chose, chacun de nous va concentrer son attention sur les Jeux d'hiver qui sont sur le point de s'ouvrir à Grenoble.

Les jeux Olympiques s'ouvrent le 6 février, ils s'achèveront le 18, mais c'est le 17 février qui nous intéresse. Jusque-là, rien à signaler en ce qui a trait au bon déroulement des épreuves, Killy a triomphé dans la descente et remporté le slalom géant. Pour que les prédictions de l'O.M. se réalisent, il ne reste au Français qu'à remporter le slalom spécial et à vaincre Schranz dans les conditions précises que vous savez.

Pour ne pas vous influencer le moins du monde en vous commentant moi-même l'épreuve, je reconduis, en les lignes qui suivent, le chapitre d'une "Encyclopédie du Sport" ("La Fabuleuse Histoire des Jeux Olympiques[1]") intitulé "Tapis Blanc, Tapis Vert", lequel porte sur le duel opposant Jean-Claude Killy à Karl Schranz, en cet avant-dernier jour des olympiades d'hiver de 1968.

 

TAPIS BLANC, TAPIS VERT

 

Samedi 17 février

12 h 30 : Jean-Claude Killy a gagné la première manche du slalom spécial. Mais deux Autrichiens, Matt et Schranz, sont sur ses talons. Le spectacle est étrange. Il y a tellement de brouillard que, depuis le bas, à l'arrivée, on ne voit pas descendre les concurrents. On entend dégringoler les cris du public massé dans la pente. Ainsi, quand les cris se rapprochent de nous, on sait que le coureur va déboucher.

Ils sortent de la brume comme d'un tunnel. A l'issue de la première manche : 13 hommes dans soixante-neuf centièmes de seconde !

Tous les cracks sont là. Tous peuvent gagner.

14 h 00 : le Norvégien Mjoen a gagné la seconde manche à la stupéfaction générale. L'addition des temps des deux manches en fait l'officieux champion olympique ! Schranz est second, Killy troisième au classement général.

- Pour Mjoen, ce n'est pas possible, dit Killy, il ne peut pas avoir réussi un temps pareil en ayant passé toutes les portes. Pour Schranz, c'est possible. Je sais, cependant, qu'il y a eu un incident là-haut avec lui, mais je ne sais pas quoi exactement. Attendons.

Le suspense, vous l'imaginez, est difficilement supportable.

14 h 15 : les officiels viennent de visionner la course de Mjoen sur le magnétoscope. Le Norvégien a manqué deux portes. Schranz devient champion olympique. Joie bruyante dans le clan autrichien. Killy félicite son vieux rival.

- Mais tout n'est pas clair, pense-t-il, il s'est passé quelque chose là-haut avec Schranz.

L'Autrichien explique :

- J'ai effectivement manqué des portes lors de mon premier parcours de la seconde manche. Mais j'ai été gêné par quelqu'un sur la piste. Les officiels m'ont autorisé à recommencer un second parcours où, alors, je n'ai manqué aucune porte. J'ai bel et bien gagné.

15 h 00 : ce que Schranz a oublié de dire et que le jury fait savoir, c'est que l'Autrichien a eu droit, selon le règlement, à un second essai "provisionnel". Cet essai ne sera reconnu comme valable que s'il apparaît que Schranz a bien été gêné par quelqu'un, au cours de sa première tentative. L'enquête commence avec des films T.V. et des photographies de l'incident.

15 h 20 : le jury international décide que Karl Schranz n'a pas été gêné et le disqualifie. Jean-Claude Killy est champion olympique pour la troisième fois.

16 h 05 : la délégation autrichienne fait appel.

16 h 50 : le jury international siège de nouveau.

19 h 40 : le jury international confirme la juste disqualification de Schranz.

Cette affaire "empoisonne" l'atmosphère et beaucoup de skieurs sont sévères avec Schranz, ils l'accusent d'avoir voulu à tout prix ternir l'indiscutable et totale victoire de Killy. Ce dernier (si l'on peut ainsi nommer le triple vainqueur) quitte pour la première fois son masque d'impassibilité.

- Je suis au bout du voyage, nous confie-t-il, il y a peu de champions dans l'histoire du sport qui ont pu dire un jour : je n'ai plus rien à prouver. Je viens d'atteindre ce stade. Alors j'arrête. C'est formidable et je me sens un peu triste et creux. Je comprends, pour la première fois, que l'attente de quelque chose peut être un plus grand bonheur que de posséder la chose en question. Ce soir j'ai besoin de tout oublier. Je vais m'échapper, exploser, et boire un peu trop. Je suis accablé par toute cette gloire à travers laquelle je ne me reconnais plus, je reçois 500 lettres par jour, c'est démentiel !

Dans la soirée une phrase de Schranz :

- Ma disqualification est imméritée, cela dit, Killy est le plus grand skieur qui ait existé et le meilleur camarade qui soit.

Nous voudrions que ce soit le dernier mot des jeux Olympiques de Grenoble.

 

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Bien que tenaillé par l'angoisse de devoir partir jouer au "petit soldat" dans les dix jours qui viennent, je ressens une indicible impression de bien-être, je me sens comme blanchi, innocenté de quelque méfait que je n'aurais pas commis, mais dont je serais quelque part responsable : non, je n'ai pas "menti" et, par la même occasion, je sais que mes amis, ayant divulgué le triomphe de Killy avant l'heure, vont se trouver revalorisés par tous ceux qui savent. Tous ceux qui ont eu vent de l'affaire du 17 février grâce à eux.

Nous allons enfin être reconnus ! Comme j'aimerais me rendre à Marseille et voir la mine de tous les Saint Jean Bouche-d'Or qui nous avaient tant décriés ! Mais je n'en aurai pas le loisir, une bronchite me gardera au lit jusqu'à l'avant-veille de mon départ sous les drapeaux. Tout juste pourrai-je téléphoner à mes amis pour savourer ce que nous pouvions baptiser "notre victoire".

Mais déjà le quai de la gare de Toulon s'éloigne au bruit des roues du convoi qui, lentement mais sûrement, va rejoindre Epinal où un régiment dit de "transmissions" m'attend. Il est vingt et une heures, nuit et humidité enveloppent mon père à qui j'adresse, de la fenêtre du compartiment que j'occupe, un geste de la main qui ressemble à s'y méprendre à celui que nous échangeâmes quelques mois auparavant, lors de notre première séparation. Ma mère, elle, a préféré rester dans la voiture pour ne pas avoir à exprimer publiquement des effusions toujours déplaisantes dans ces moments-là.

Perdu dans mes pensées, je remarque à peine que le wagon est bondé de jeunes gens de mon âge, recrutés eux aussi pour la bonne cause de la défense de notre beau pays. Nous roulons toute la nuit, oubliant sur notre passage des lumières et des gares qu'il est possible de distinguer en effaçant la buée des vitres qui, au fur et à mesure que nous nous rapprochons du but, se trouvent flagellées par une pluie discontinue. Le petit jour congédie peu à peu l'arrière-garde de la nuit et installe un pâle soleil timide, tandis que le train perd de la vitesse. Certains de mes compagnons de voyage émergent d'un sommeil profond, cela sent l'arrivée prochaine.

Il semble que le froid traverse la tôle des wagons mais cela tient au fait que nous nous sommes plus ou moins engourdis, étant restés assis près de dix heures, pratiquement sans bouger.

Nous sommes accueillis à la gare d'Epinal par un officier et quelques sous-officiers qui nous conduisent dans le hall où il est procédé à un recensement des appelés. L'opération dure une petite demi-heure mais l'attente, elle, se prolonge car d'autres conscrits doivent arriver par d'autres trains. C'est vers dix heures que, par une température avoisinant les cinq degrés au-dessous de zéro, les quelques dizaines de nouvelles recrues, dont je fais partie, prennent place dans les peu confortables camions militaires destinés à nous conduire au casernement.

Durant le parcours, je constate que nous croisons beaucoup de soldats et j'apprends que la ville abrite plusieurs corps d'armée ; cela n'est pas sans me rappeler mon enfance où les rues d'Alger se trouvaient sillonnées par nombre de véhicules militaires. Rien ne manque au décor, pas même les patrouilles de la police militaire ; à quelques nuances près, je trouve qu'une ville de garnison ressemble assez à une ville en état de siège. Et cela n'est pas de nature à m'enthousiasmer, n'ayant jamais eu trop d'affinités avec tout ce qui "fleurait" la guerre et ses dérivés.

La caserne dans laquelle je suis affecté paraît immense. Une fois passé le portail, le convoi se disloque, les camions restituent leur chargement et nous répondons, debout, valises aux pieds, à un nouvel appel destiné non pas à prouver que personne ne s'est perdu depuis la gare, mais à nous affilier à une section d'après des critères qui m'échappent totalement. J'apprends ainsi que je suis devenu le "transmetteur" Jean-Claude Pantel et que je dois toujours me présenter comme tel. Nous sommes ensuite conduits, en rang par quatre, dans une sorte de grande salle de classe où il nous est dit ce que l'on attend de nous. Ainsi nous sont remises deux ou trois feuilles de papier sur lesquelles nous prenons des notes : noms et grades des officiers et sous-officiers prévus pour notre encadrement, adresse où nous devons nous faire expédier courrier et colis et, bien évidemment, la nature de nos activités.

Il semble que le premier mois nous "octroiera" force corvées et manipulations d'armes.

Lever à six heures, petit déjeuner, éducation physique militaire obligatoire, avec notamment beaucoup de course à pied (ce qui n'est pas pour me déplaire), et puis, selon les semaines, marches de nuit ou "parcours du silence" (?). Selon les termes de l'officier (un aspirant, à ce qu'il paraît), il s'agira là d'une période d'enseignement destinée à nous faire rompre avec nos habitudes, période peu plaisante mais nécessaire appelée "les classes".

Quelques questions fusent de-ci de-là, puis l'officier de service lève la séance, non sans que nous ayons collé une étiquette sur nos bagages (que nous abandonnons provisoirement dans cette même salle), laquelle mentionne nos nom et prénoms ainsi que le numéro de la compagnie à laquelle nous venons d'être affectés.

Là, toujours en rang, nous nous rendons à un grand bâtiment qui se trouve être le réfectoire où nous sont remis des couverts et un "quart" (sorte de gobelet en métal) que nous devrons conserver et transporter avec nous, pour toutes les opérations se déroulant en-dehors de la caserne, notamment les manœuvres...

En moins d'une heure, ce premier repas, tout à fait correct au demeurant, se trouve expédié, et nous nous retrouvons, debout, devant le baraquement où l'on nous avait conduits, pour récupérer nos valises.

Nous sommes aussitôt dirigés vers ce que l'officier appelle le magasin. Il s'agit là d'un immense entrepôt dont le responsable répond au nom de "fourrier". Aidé de quelques "assesseurs", il nous mesure sommairement et nous inscrit sur un registre. Puis il nous répartit par petits groupes sous la responsabilité de ses adjoints, de façon à procéder à la distribution de nos effets militaires.

En file indienne, on nous fait accéder à de grandes étagères sur lesquelles sont disposés des treillis (tenues dites de combat) et des ensembles veste-pantalon que nous glissons dans un grand sac de toile, fourni également par "la maison". Ces ensembles sont taillés dans du drap, nous dit-on, le haut ornementé de boutons dorés du plus bel effet, le bas comportant un liseret latéral sur chaque jambe, d'une couleur tranchant légèrement avec le "kaki" de la tenue, tenue dite de travail. Cette tenue, il faut le préciser, est prévue pour l'hiver, une autre du même usage devant nous être remise ultérieurement pour la belle saison. Quant à la tenue de sortie, nous en prendrons possession à la fin des "classes". Sa confection, d'ailleurs, exige de nouvelles prises de mensurations, beaucoup moins approximatives, auxquelles nous nous soumettons ; elle sera même taillée dans du Tergal, de quoi faire taire ceux qui prétendent que le budget du ministère de la Défense nationale est mal utilisé... Et je n'ai pas détaillé tout le reste, dont un long manteau, encore appelé "capote", deux chemises et deux cravates, deux paires de chaussettes en laine, deux en coton, deux tricots de corps, un pull-over et une tenue de sport comportant une paire d'espadrilles, un short, plus un survêtement... bleu des Vosges.

La tête, non plus, n'a pas été oubliée, puisque nous ont été octroyés deux casques (un lourd, un léger) et deux bérets.

Nous récupérons ensuite un sac à dos dans lequel nous glissons nos affaires de toilette et notre linge de corps, nous remettons nos valises au fourrier qui nous conduit chez le maroquinier des lieux. Ce dernier nous offre généreusement, en plus d'un ceinturon, une paire de chaussures montantes et rigides baptisées "rangers", destinées aux différentes manœuvres spéciales, ainsi qu'une paire de souliers bas servant à la vie courante.

En matière d'équipement, vous saurez tout lorsque je vous aurai dit que, pour nous différencier des autres régiments, nous ont été donnés deux écussons à coudre sur notre tenue de travail et un insigne en métal à fixer sur notre béret.

Nouveau rassemblement. Cette fois, c'est pour nous rendre à l'endroit où nous allons dormir. Les bâtiments, vus de l'extérieur, n'ont rien de très esthétique. Ce sont de grandes cabanes améliorées où tout est de plain-pied. Chambres, salles de bains ou disons plutôt cabinets de toilette collectifs et w.-c. se succèdent ou s'intercalent en suivant un long couloir dont les murs s'ornent de quelques gravures placées sous verre, représentant des scènes de la vie militaire d'autrefois. Ce sont là, semble-t-il, des tableaux provenant du centre d'imagerie populaire d'Epinal.

Les plafonds, relativement hauts, car directement sous les toits, laissent pendre de larges abat-jour au centre desquels émergent d'énormes ampoules transparentes. Six chambres de douze lits s'ouvrent sur ce couloir. Les lits, disposés par six, de part et d'autre, sont perpendiculaires aux murs en préfabriqué cloisonnant les pièces dont j'ai fait état précédemment. Ils sont séparés entre eux par de sinistres armoires métalliques.

Au centre du dortoir ronronne un volumineux poêle à charbon.

Les mêmes lampes grossières, au nombre de trois, s'échelonnent entre le dessus de la porte, surmontée d'un vasistas, et les deux hautes fenêtres lui faisant face. Le sol est un vulgaire plancher dont nul ne saurait douter que l'entretien fera partie des corvées dont on a pu nous parler.

Ordre nous est donné d'aménager les lieux, c'est-à-dire de ranger dans les armoires le contenu de nos sacs et de faire nos lits avec draps et couvertures que nous devons, par petits groupes, aller chercher chez le fourrier. Le tout après nous être changés, plus exactement mis en "tenue de combat" ou treillis.

Il nous est également intimement recommandé de nous rendre chez le coiffeur du régiment, en alternance, pour ne pas nous gêner dans nos évolutions et ne pas embouteiller "magasin", chambres et "salon de coiffure (!)"…

Tous ces va-et-vient ont pour effet majeur de faire passer le temps à la vitesse grand V. C'est une véritable effervescence qui règne entre et dans les baraquements ; vus d'en haut, nous devons faire penser à une fourmilière. Il doit être un peu plus de dix-sept heures lorsque je sors de chez le coiffeur. Il serait plus exact, je pense, de dire le "tondeur". Car le bougre ne se sert pour ainsi dire que d'un seul instrument : la tondeuse. D'ailleurs nous ne ressortons d'entre ses mains que vaguement ressemblants à ce que nous étions avant d'avoir bénéficié de ses services. Ceci tendant peut-être à expliquer cela.

Dix-huit heures : dernier rassemblement de la journée pour nous rendre au réfectoire et prendre le repas du soir. Nous regagnons alors nos chambres où trois d'entre nous se retrouvent corvéables, devant aller chercher du charbon pour alimenter le chauffage.

L'extinction des feux survint à vingt-deux heures, je repensai alors longtemps à tous ceux que j'avais quittés, et il me tardait d'être au lendemain pour pouvoir expédier mon premier courrier. Celui-ci avait été rédigé à la hâte, assis sur mon lit, après le dîner, pendant que d'autres avaient préféré terminer la soirée en se rendant au "foyer", bâtiment situé au centre de la caserne, faisant office de lieu de rencontre, bar, salle de jeux et boutique de souvenirs.

Le réveil, sans être foncièrement brutal, fut pour le moins sonore, à défaut d'être musical comme semblaient vouloir le laisser entendre les quelques notes qu'avait cru bon devoir nous dispenser un préposé au clairon. Mais n'en avais-je pas été averti, quelques années auparavant, par Jacques Brel, lequel prétendait dans une de ses chansons (et à juste titre d'ailleurs) qu'un clairon est une trompette en uniforme ?

Toujours est-il que chacun s'activa pour éviter d'arriver le dernier au premier rassemblement de la journée, la chose se voulant sanctionnée par une corvée dont je tairai ici l'appellation. Petit déjeuner, toilette, lever des couleurs, gymnastique et instruction militaire me laissèrent tout juste le temps d'expédier mes premières lettres écrites la veille.

Le repas de midi terminé, je ressentis le besoin de marcher, histoire de faire un peu plus ample connaissance avec les lieux. Deux garçons m'emboîtèrent le pas, ils avaient laissé filtrer quelques petits rayons de soleil en échangeant divers propos dont la couleur tranchait avec la couleur locale, quelques fins de syllabes traînant le pas, comme cela sait se faire dès que l'on se retrouve quelque part en dessous de Valence. Sans m'identifier, comme pouvaient le faire quelquefois mes parents (à l'instar de nombreux rapatriés d'Afrique du Nord), à un "déraciné", j'étais à même d'accepter qu'en certaines circonstances on pût s'attacher à un souvenir en fonction d'un critère aussi subjectif que celui des racines géographiques.

C'est donc avec plaisir que j'accomplis ma petite balade en compagnie de deux Méridionaux bon teint : un Montpelliérain prénommé Philippe et surtout Mikaël Calvin, un enfant de cette "cité des violettes" que nous chante si bien Claude Nougaro.

Philippe est un grand gaillard amène, très gestuel, qui semble prendre tout du bon côté, bien qu'il admette volontiers qu'il se trouve sous les drapeaux parce qu'on l'y a envoyé. Il sera mon voisin de chambrée durant tout mon séjour à Epinal.

Mikaël, lui, s'élève, tout au plus, à un mètre soixante-cinq du sol. Il s'est fait remarquer dès notre arrivée au "corps" du fait qu'il transbahutait avec lui une superbe guitare "douze cordes" avec laquelle il avait su charmer nos oreilles, alors que nous attendions dans le hall de la gare d'Epinal. Il parle peu, mais ses yeux, d'un bleu limpide, "chantent" une mélodie qui semble ne jamais devoir se terminer. Il affiche un sourire que je qualifierai de timide. De toute évidence, c'est un garçon réservé, mais quelque chose émane de sa personne qui laisse transparaître une intelligence indéniable.

Lui non plus ne se réjouit pas de se trouver là, mais il manifeste une approche incontestablement plus critique de la vie militaire que Philippe. Je crois déceler en ses propos, qu'il épanche calmement, une aversion totale à l'égard des contraintes que nous impose notre mode de vie.

Il est vrai que nous sommes en mars 1968 et que "l'air du temps" se prête à ce genre de réaction. De nos jours, les observateurs diraient que Mikaël Calvin faisait partie de "la vague hippie".

Pour ma part, je puis avancer, aujourd'hui, sans crainte de me tromper, que des personnages de cette "trempe" n'appartiennent à aucune tendance conjoncturelle ; ils n'aspirent qu'à un seul idéal : apporter à autrui. Ce qui va suivre saura mieux faire ressentir la chose, brisant certaines limites dont on s'accommode trop bien, parfois, dans le souci de se donner bonne conscience, peut-être pour éviter de se montrer trop téméraire dans la remise en cause.

 

 

 



[1] "La Fabuleuse Histoire des Jeux Olympiques" de Guy Lagorce et Robert Parienté, éditions ODIL Paris 1972-1977.

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