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Chapitre 6

 

 

 

 

 

La vie militaire, quand elle est soumise à un ordonnancement des choses, n'est guère plus captivante que la vie civile. Ça, je m'en doutais un petit peu. Néanmoins, on ne peut parler que de ce que l'on vit, et il faut bien reconnaître qu'il existe toujours un décalage entre ce qui se produit et l'idée que l'on s'était faite de ce qui était censé arriver. Point n'est besoin d'étayer à nouveau ce que j'ai déjà pu écrire au sujet de nos facultés d'adaptation, en fonction de tout ce qui fut donné d'assumer, depuis des millénaires, aux pauvres "humains" que nous sommes.

Mais, une fois de plus, l'imprévu, bien qu'un tantinet prévisible, veillait au grain, et "l'ordinaire", dans tous les sens du mot, allait singulièrement se trouver amélioré. Jugez plutôt.

C'est d'abord au cours d'une manipulation d'armes que vont se manifester les premiers soubresauts du "paranormal" dont il est superflu de citer nominativement l'origine.

La compagnie à laquelle j'appartiens est en pleine séance de "maniement d'armes". Nous sommes là une soixantaine, sur deux rangs, face à deux sous-officiers qui réitèrent tour à tour les mêmes commandements. Déjà, en sortant de l'armurerie où chacun de nous s'est vu remettre un fusil, j'ai perçu un bruit insolite qui n'était pas sans rappeler certains projectiles que j'avais pu recevoir, il n'y a pas si longtemps. Mais je n'avais pu en localiser le point de chute et, de ce fait, j'en ignorais la nature, me doutant bien toutefois qu'il s'agissait là soit d'une pierre, soit d'un autre objet contondant plus ou moins téléguidé. Dans la cohue ambiante, cela était passé totalement inaperçu, mais j'avais bien compris qu'une "reprise" s'amorçait et que "l'escalade" allait commencer.

Je suis donc là, debout, en première ligne, parmi tous les autres, l'arme au pied. Et nous mettons tout notre cœur, enfin presque, à réaliser en bonne et due forme ce que nous préconisent, avec une certaine véhémence, les deux sous-officiers, lesquels, il convient de le préciser, n'ont pas manqué de nous faire une démonstration de ce qu'ils attendaient de nous.

- Garde-à-vous ! Repos ! Cela correspond à peu près à leur attente. Mais où rien ne va plus, c'est lorsqu'il s'agit, d'après le commandement, de brandir l'arme.

- Arme sur l'épaule… droite ! suivi de : Présentez… arme !

Là, mon fusil trace en l'espace une diagonale dont je ne suis pas maître et se retrouve sur mon épaule... gauche, et ce, d'une façon si fulgurante que nul ne s'en aperçoit, tout au moins tant que nous ne sommes pas figés en la position demandée. Il est évident qu'une fois tout le monde dans la même attitude, n'importe qui est à même de se rendre compte qu'il y a quelque chose qui détonne dans la belle harmonie du groupe.

L'un des deux responsables de l'exercice, militaire de carrière, qui nous a expliqué que les trois chevrons qu'il arbore sur le haut de sa manche correspondent au grade de sergent-chef, n'a visiblement pas réalisé que mon geste est tout simplement inversé ; il semble persuadé que je n'effectue pas le mouvement comme il l'a préconisé. Aussi, sur les conseils de son supérieur hiérarchique, qui a l'air de tenir à cet adjectif possessif dont il fait précéder son grade d'adjudant, il m'invite à sortir des rangs pour m'exercer à manipuler mon fusil dans les règles de l'art.

Ainsi, à plus de dix reprises, je réitère mon geste seul avec toujours la même erreur, bien involontaire, au moment de la conclusion. Et ce qui est cocasse, c'est que mes "instructeurs" n'y voient que du feu ! Il est vrai qu'isolé des autres, le décalage géométrique n'existe plus ; je sens bien que le sergent-chef ressent une gêne, mais comme "son" adjudant n'exprime aucune remarque, il préfère me faire réintégrer le groupe dont certains, Mikaël Calvin en particulier, commencent à pouffer avec plus ou moins de discrétion.

Ma réinsertion dans le groupe ne fait que remettre en exergue le phénomène, ce qui a le don de courroucer l'adjudant et, par mimétisme, son subalterne, lequel s'écrie dans l'hilarité générale :

- Mais bon sang ! Vous y parvenez bien seul et une fois avec les autres vous n'y arrivez plus...

Une voix vient à mon secours, c'est celle de mon chef de chambre, un appelé un peu plus ancien, promu au grade de caporal, qui signifie à ses supérieurs que je suis gaucher, cette forme de déviance rendant impossible tout exercice de cet ordre axé sur un effet d'ensemble parfait. La chose n'ayant pas été mentionnée, au préalable, sur ma fiche signalétique, je me trouve offert aux réprimandes de l'adjudant qui, pas si convaincu que cela de ma gaucherie, m'engage à effectuer de nouveau mon enchaînement gestuel, à l'écart et sous son seul commandement. Peu rassuré, je m'exécute, espérant secrètement que mes "invisibles complices" ne m'abandonnent pas en chemin.

Et c'est au bout d’une vingtaine de manipulations, accomplies dans la plus pure "fluidité" par mon membre antérieur gauche, qu'il est décidé de m'envoyer au corps médical pour opérer la rectification administrative qui s'impose et me reconnaître donc, officiellement, gaucher. La cicatrice de dix centimètres que je porte à mon avant-bras droit, à la suite d’un accident survenu pendant mon adolescence, m'aide grandement dans ma démarche qui dépasse mes espérances quant à sa conclusion. Je me retrouve classé S/3 (déficience membre supérieur : troisième catégorie). Plus explicitement, cette "infirmité" m'interdit nombre de pratiques et m'exempte, en particulier, du fameux maniement d'armes.

A l’issue du repas du soir, j'ai tenu à remercier le caporal pour son intervention ; je ne me perds pas en explications, mais je vois bien qu'il n'est pas dupe du subterfuge. A l'instar de mon camarade Philippe, il laisse sous-entendre une possible supercherie de ma part, mais je lui suis de toute évidence sympathique et il me rassure quant à sa discrétion vis-à-vis de ses supérieurs directs. De toute façon, je suis en règle puisque le médecin-capitaine a officialisé mon inaptitude à utiliser correctement mon membre antérieur droit. Mais, indépendamment de tout ceci, comment ne pas remarquer le trouble de Mikaël Calvin ?

Il m'a simplement demandé quelques détails par rapport à la réaction du médecin, puis il a souri avec un air entendu, comme si la chose coulait de source...

Je suis assis sur mon lit, j'ai fait une écritoire de mon tabouret et je suis en train de rédiger mon courrier. La plupart de mes compagnons de sommeil sont au foyer. Mikaël, qui fait partie des trois ou quatre "casaniers" habituels, propose quelques accords aux cordes de sa guitare. Les autres lisent. C'est l'instant que choisissent deux des carreaux de la fenêtre pour voler en éclats : cela jette un froid dans tous les sens du terme.

Je ne commenterai pas ici les réactions des témoins : ce sont les mêmes que celles qui figurent, en détail, dans les chapitres précédents, en tout cas dans un premier temps. Car ensuite, il faut établir un rapport apparemment précis en fonction des lieux, de l'heure à laquelle l'événement s'est produit et de ce qui a occasionné la chose. C'est bien, comme vous l'imaginez, sur ce dernier point que réside la difficulté majeure de l'entreprise. Le tout prend une demi-heure, calfeutrage des vitres manquantes compris.

L'officier de service, responsable du corps de garde, assure qu’il y aura un complément d'enquête afin de déterminer formellement la cause du bris de glaces. Un autre attentat (pour reprendre le vocabulaire usité alors) aura lieu durant la nuit, il privera le dortoir de la chaleur souhaitée, de par la dématérialisation de trois autres vitres.

L'enquête proprement dite se résume aux interrogatoires des individus présents au moment des faits. Elle soulignera l'absence de projectile et dénotera la quantité dérisoire de morceaux de verre recensés, en comparaison de ce qu'aurait dû produire le bris des cinq vitres. Ce qui fera dire à Mikaël, en aparté :

- Nous avons assisté là, indubitablement, à une décomposition de la matière...

Puis s'adressant à moi seul, à voix basse :

- Cela est en liaison avec ce qui t'est survenu à l'occasion du maniement d'armes...

Il y a du Jacques Warnier et du Pascal Petrucci chez ce Mikaël-là, et je brûle d'envie de tout lui dire, sur-le-champ. Sans doute a-t-il perçu mon intention mal maîtrisée, toujours est-il qu'il diffère lui-même l'épanchement de mes confidences en ces termes :

- Nous aurons l'occasion de causer de tout cela ultérieurement car il est acquis que nous n'en resterons pas là, loin s'en faut.

Cette remarque me donna à penser fugitivement qu'il pouvait faire partie de l'Organisation Magnifique (conditionnement, quand tu nous tiens !). C'est vingt ans plus tard que me sera définie, en des termes d'une rarissime éloquence, l'importance fondamentale du rôle que ce garçon, exceptionnel, sut tenir dans l'existence qu'il m'a été donné de mener ici-bas. Je ne manquerai pas de vous soumettre cette pertinente et émouvante analyse, en temps voulu. Pour l'heure, nous nous confinerons à la chronologie de ce qu'il advint, lors de ce mois de mars 1968, et à ce qui s'ensuivit.

Le calendrier atteste que nous venons de sortir de l'hiver ; toutefois ceci ne laisse nullement transparaître la prochaine éclosion d'un quelconque bourgeon. Effectivement, si la neige n’adhère plus sur les tuiles et les différentes allées de la caserne, elle fait toujours partie du décor, s'attardant sur les immenses sentinelles impassibles auxquelles donnent à penser les sapins alentour. Qu'ils sont loin mes pins maritimes ! Que ne donnerais-je pas pour en voir apparaître un ? Pin parasol de préférence… comme l'a si joliment su écrire Georges Brassens. Ce matin, premier jour du printemps, nous avons eu droit à une séance de vaccination et nous nous trouvons tous consignés, à attendre, auprès de nos lits, une "revue de détail", c'est-à-dire un contrôle en règle de nos affaires, de nos armoires et bien évidemment de la chambre elle-même. L'adjudant, responsable de l'inspection, semble de mauvais poil et il ne tarde pas à le manifester. Ayant répandu sur le sol le contenu de quelques armoires, mal rangées à son goût, il n'hésite pas à projeter la guitare de Mikaël au beau milieu de la pièce, invitant celui-ci à la ramasser. Devant le refus symbolisé par l'immobilité de mon camarade, le sous-officier, dont je soupçonne le bon sens atténué par l'effet de quelque boisson alcoolisée mal dissipé, se permet d'envoyer un grand coup de pied dans l'instrument. En dépit du fait que ce dernier soit demeuré dans sa housse de protection, nous pouvons en imaginer sans peine l'état au vu d’un tel traitement. Les cordes de la guitare ont vibré, comme pour laisser échapper une plainte n'arrachant à Mikaël que cette seule phrase :

- La musique est destinée à adoucir les mœurs, sans doute ne le saviez-vous pas…

Cette réflexion, fort à propos, lui coûte une semaine de corvées diverses. Dans les minutes qui suivent, je me vois attribuer, sans raison, une corvée dite "corvée d'abords" (ramassage des mégots et autres immondices pouvant joncher les abords des bâtiments). Cette mesure empreinte de sollicitude a sûrement pris sa source dans le fait que Mikaël est mon ami et que, environ quinze jours auparavant, j'ai été exempté de certains services. Ceci m'octroie notamment le privilège de n'avoir pratiquement jamais affaire à ce grossier personnage d'adjudant, lequel m'identifie sans nul doute à un tire-au-flanc, ce qui est tout à fait son droit. Justement, en matière de droit, je m'accorde illico celui de sourire et d'échanger un clin d'œil avec Mikaël Calvin lorsque ce "triste sire" de sous-officier s'allonge de tout son long sur le parquet, après avoir heurté, non innocemment, la guitare ou plus exactement ce qu'il en reste. Il ne faut pas se leurrer, le pauvre instrument est dans un piteux état : une fois extrait de sa housse, il présente un aspect qui laisse envisager l'irrémédiable ; la caisse est crevée à un endroit et profondément fendue à d'autres, le manche, auquel certaines cordes ne tiennent plus, est vilainement écaillé. Bref, seul un luthier de grand talent peut espérer remettre décemment en état cette guitare, et il est plus que probable, comme le souligne Mikaël avec sa grande lucidité, que jamais ne se retrouvera, quoi que l'on fasse, la sonorité d'origine de l'instrument.

Conséquemment à ce qui vient de se produire, le climat de la chambrée a viré à l'orage : chacun est outré par tant de cruauté, de sauvagerie. Pour ma part, je demeure prostré au pied de mon lit et en viens à rêver de posséder les moyens surnaturels de ceux auxquels je dois de vivre tout ce que j'ai pu raconter dans les chapitres qui précèdent. Que j'aimerais, en ces instants, plonger dans l'inquiétude et la peur ceux qui bafouent la justice, ceux qui entretiennent l'iniquité et se complaisent dans l'irrespect de leur prochain ! Une lame de rasoir par-ci, un tube de néon par-là !... Mais Mikaël me réveille de ma torpeur, sa voix apaisante calme tout le monde, et je trouve sa dignité grandiose dans le malheur. Son regard est plus transparent que jamais, son langage, dépourvu de toute haine, répand une force qui endigue toute colère, toute rancœur. Il parle de pardon sans jamais prononcer le mot, il interprète ce geste comme étant la conséquence d'une erreur de jugement dont la cause n'est pas la méchanceté mais seulement l'incompréhension, la méconnaissance. Il appuie sa théorie par une phrase monumentale que je me dois de retranscrire :

- C'est l'ignorance qui nous conduit à faire de la peine, celui qui sait ne peut qu'aimer…

Il dit cela en toute simplicité et inspire un profond respect à l'auditoire de fortune que nous représentons. A présent, je sais que je vais pouvoir tout lui dire, tout lui raconter ; sa tolérance est le gage d'un grand "savoir", ne vient-il pas de l'exprimer ? Il va être enrichissant de prendre acte de son interprétation, surtout qu'il a déjà "vu", voire "compris", comme l'ont laissé filtrer ses réactions à la suite du maniement d'armes et des vitres brisées.

Ce triste épisode passé, le quotidien a repris son cours et je me sens de moins en moins concerné par cette vie médiocre ; Philippe a beau dire que notre vie de bidasse va prendre une autre tournure, les "classes" se terminant, il reste encore une semaine avant que nous soit désignée notre prochaine affectation. Déjà nous savons que la plupart d'entre nous vont s'en aller grossir les rangs des forces françaises en Allemagne, et cette éventualité est loin de recueillir mes faveurs. Heureusement, je me rattache au courrier que j'envoie ou reçois et aux colis que nous partageons, le soir entre copains, avant "l'extinction des feux".

Ce matin, nous avons été avertis que nous devrons nous livrer à une marche de nuit, agrémentée d'un "parcours du silence", dans les quarante-huit heures à venir. Il nous faut nous tenir prêts.

A la sortie du réfectoire, la chose s'est précisée : c'est pour ce soir vingt et une heures.

Nous nous retrouvons tous en treillis, barda sur le dos, fusil sur l'épaule, sauf moi (pour la raison que vous savez) à qui l'on a confié une mallette métallique : la trousse à pharmacie. Il est procédé à un appel et nous voilà partis dans l'obscurité et le froid.

A l'avant, une Jeep nous précède, roulant au pas, à l'arrière, une ambulance ferme la marche. De temps à autre, des Jeeps remontent la colonne, attendent en bordure de route, nous éclairant au passage, puis nous doublent de nouveau une fois le dernier homme passé. La marche est relativement rapide, elle a le don de nous réchauffer. Celle-ci durera deux bonnes heures, entre deux allées de sapins qui laissent penser à des fantômes sous leur manteau de neige. Le martèlement de nos pas sur le bitume ne suffit pas à étouffer le ululement des oiseaux de nuit que nous dérangeons dans leur intimité.

Un ordre strict jaillit de la gorge de l'aspirant :

- Compagnie, halte !

Certains, le souffle court, parlent avec une certaine anxiété du retour, mais sont vite ramenés au silence par la voix grave du capitaine, en personne, qui nous explique ce qu'il attend de nous.

Il va s'agir de pénétrer dans le bois et d'effectuer un parcours spécialement aménagé, en rampant sous des rouleaux de barbelés auxquels sont suspendus des morceaux de ferraille, et ce, le plus rapidement possible (chronomètre à l'appui) et surtout sans bruit. D'où la judicieuse appellation de "parcours du silence".

Les rouleaux se développent sur deux cents mètres environ, et en y prenant bien garde, on doit pouvoir passer relativement facilement sans faire tinter les "colifichets" suspendus au-dessus de nos têtes.

Ce qui est plus désagréable, c'est qu'il va falloir ramper dans la neige sale, autrement dit dans la boue. Mais nous n'en sommes pas à une absurdité près ; d'ailleurs, il n'y a pas lieu de nous inquiéter puisque notre vieille connaissance d'adjudant, en veine d'humour, a cru bon de devoir ajouter que les bains de boue étaient un excellent remède contre les rhumatismes.

Il ne fait aucun doute que cet indésirable personnage va avoir un œil spécialement posé sur ceux qui lui ont manifesté quelque antipathie d'une manière plus ou moins déguisée, et dont je me prétends.

Eh bien, ne le décevons pas ! Jusqu'à la lune qui a voulu être de la fête et qui sera l'un des éclairagistes de service au spectacle que nous nous apprêtons à donner. Spectacle qui aurait pu s'intituler "Lumière sans son" et qui s'avérera être un "son sans lumière"...

Mais il me faut d'abord vous procurer quelques précisions quant à la stratégie employée pour mener à bien un tel exercice.

A l’une des extrémités du rouleau de fil de fer barbelé, un projecteur et son manipulateur sont juchés sur une Jeep. Aux côtés de "l’éclairagiste", opère un "radio" qui transmet à son vis-à-vis, placé à l'autre bout, sur une autre Jeep illuminée d’identique manière, le top de départ de chaque "concurrent". La manœuvre se déroule en conformité avec une liste nominative ayant été préalablement établie, un peu comme ceci se pratique dans les épreuves cyclistes ou pédestres que l'on appelle communément les "contre-la-montre". Disséminés sur le parcours, des surveillants munis d'une torche électrique vérifient la bonne marche - je devrais dire la bonne reptation - des opérations. Quant aux membres du personnel responsable de l'arrivée, ils font décliner son identité à chaque arrivant, en mentionnant son "chrono" sur la photocopie de la liste initiale.

Toute performance jugée insuffisante expose son auteur à refaire le circuit. Cela décalant d'autant le retour à la caserne, il convient donc de ramper vite et bien si l'on ne veut pas se retrouver avec une bonne bronchite ou quelque affection de ce genre le lendemain, car la température annoncée est de huit degrés au-dessous de zéro.

Les départs s'échelonnent toutes les trente secondes. Environ vingt garçons, en ayant terminé avec leur parcours, attendent dans leur tenue de combat trempée, un "quart" de café chaud à la main, leurs suivants dont je fais partie. Le "top" déclenchant ma tentative ne vient pas plutôt d'être donné qu'un bruit de verre brisé plonge le régiment dans une obscurité quasi totale : les deux projecteurs viennent d'exploser simultanément ! La lune fait ce qu'elle peut et les torches électriques qui circulent ici ou là n'offrent pas la possibilité de poursuivre l'exercice comme il se doit.

D'ailleurs, c'est vers le système d'éclairage que tout le monde semble s'affairer, d'autant plus que les phares des véhicules donnent des signes de lassitude, clignotant, s'éteignant, se rallumant, et ce, pendant qu'à intervalles réguliers, des bouteilles éclatent, provoquant des "Qui va là ?" ou d'autres "éructations" du même acabit.

Après avoir tenté, vainement comme vous pouvez l'imaginer, de prendre au piège les mauvais plaisants coupables de la confusion qui n'a pas manqué de s'installer parmi le corps de troupes, nous regagnons le casernement. Si le staff responsable de notre encadrement affiche une mine renfrognée, il n'en est pas de même pour la majeure partie d'entre nous qui ne voyons, dans cet intermède, que matière à amusement... Avec quelques nuances, en ce qui me concerne.

A peine un peu plus de trois heures de sommeil nous sont accordés avant que nous soyons avisés qu'une enquête va être ouverte à la suite de ce qui s'est produit. Il nous est signifié que la police militaire va procéder à un interrogatoire de tout le régiment. J'avais jugé le moment opportun d'informer Mikaël de tout, mais je préfère ajourner cette initiative, ne tenant pas à le troubler davantage avant la confrontation qui nous attend avec la P.M., où il conviendra de garder son sang-froid et se montrer le moins prolixe possible. De toute façon, un passé récent m'autorise à penser qu'aucune démarche à caractère répressif n'est envisageable, humainement parlant, à l'encontre de l'Organisation Magnifique. Et donc cette enquête, pas plus que les autres, n'aboutira. Reste seulement à savoir les formes que l'avenir daignera donner à tout ceci.

Comme j'avais pu le prévoir, bien que l'on ne nous en ait pas confirmé la conclusion, les investigations menées par la Sécurité militaire n'ont débouché sur rien de concret. Nous avons dû relater ce que nous avions vu et entendu, sous forme de déposition écrite, dite "reconstitution des faits", que nous avons signée. Le tout, il n'est pas vain de le signaler, s’est vu "agrémenté" d’une déclaration publique du chef de corps lui-même, tenant à uniformiser ce qui s'était passé dans la chambre avec ce qui venait de se produire. Ceci nous laissait augurer un resserrement de la discipline, sous-entendant qu'une part de notre responsabilité se trouvait engagée dans cette affaire. Ces mesures étaient prises jusqu'à ce que lumière soit faite sur ce cas de "dégradation de matériel militaire". Bien sûr il demeurait du devoir de chacun d'apporter son témoignage aussitôt que, d'une façon ou d'une autre, un élément susceptible de faire progresser la question surviendrait.

Ce qui progressa, au point de m'empêcher de me déplacer, ce fut le gonflement qui, inexplicablement, déforma mes pieds en sortant de la salle d'entretiens où venaient de se dérouler rédactions et discours.

- Une allergie à la police ! me susurra à l'oreille l'ami Philippe, toujours aussi enclin à rire de tout... et de rien.

Déchaussé, les bras entourant les épaules de deux camarades, je fus transporté à l'infirmerie où l'on jugea bon de me garder en observation. Le médecin attribua mon état à la marche de nuit de la veille. Mes boursouflures résultaient d’une conjugaison de l'effet coagulant du froid et d'un déficient retour de circulation sanguine, diagnostic auquel il adapta une thérapie dite de choc : alternance de bains chauds et froids et badigeonnage à la teinture d'iode, le tout avec observance d'un repos total de deux jours.

Les picotements ressentis et le caractère subit du phénomène ne pouvaient que me faire, en mon for intérieur, infirmer la théorie du brave médecin. J'avais noté sur-le-champ la similitude entre le cas de figure de mes pieds (si vous m'autorisez l'expression) et celui de mon bras, lequel avait été, quelques mois en arrière, la cible d’une certaine flèche sur un trottoir marseillais.

Quarante-huit heures après, je sortis de ma chambre d'infirmerie, sur des pieds à géométrie variable, pour apprendre, feuille de route à l'appui, que je devais me rendre à Baden-Baden (à l'époque, haut commandement des forces françaises en Allemagne) pour y attendre une imminente affectation dans un corps d'armée régional. Nous étions une dizaine à faire partie de ce convoi, d'autres nous rejoindraient à une date ultérieure.

Au terme d’un voyage sans histoire effectué en train, à Baden-Baden, je fus orienté de nouveau, de par mon état "claudicant", vers l'infirmerie où un médecin-capitaine décréta que je devais me "porter consultant" à l'hôpital de Bühl. Allais-je bénéficier d'une permission exceptionnelle et me retrouver ainsi, le temps d'une convalescence à Toulon, auprès des miens ? Ou, mieux encore, étais-je devenu un fardeau encombrant pour l'armée française et pouvais-je secrètement espérer une réforme ? Certains bruits de couloir purent me le laisser envisager lorsque j'arrivai en fin d'après-midi au petit centre hospitalier militaire de Bühl.

Hélas ! Le lendemain je fus vite fixé sur mon sort : il n'était pas question de me renvoyer dans mes foyers mais bien de me soigner pour m'expédier encore Dieu sait où, une fois... sur pied.

Comme quelques vitres se brisèrent et qu'un tube de néon leur fit cortège, je me sentis moins seul lors de cette semaine d'hospitalisation de laquelle je ressortis à l'état d'I/3 (déficience membre inférieur : troisième catégorie), mon cas n'ayant pas trop favorablement évolué. D'un point de vue positif, cette nouvelle infirmité me libérait du port des rangers et m'exemptait de toutes les marches spéciales que permettaient ces chaussures que, de surcroît, je n'aurais plus à entretenir (graissage, cirage, lustrage). Je rejoignis donc Baden-Baden où une mutation m'attendait pour Achern.

J’avais mis à profit mes derniers courriers pour conseiller à mes correspondants de ne pas m'écrire, étant donné que je n'avais aucun secteur postal attitré. Cette situation d'itinérant n'était pas sans rappeler mes débuts professionnels et je me demandais, mi-curieux, mi-inquiet, ce à quoi ce "nomadisme" forcé allait m'exposer.

Achern, jolie petite ville, se situe à une cinquantaine de kilomètres de la frontière, et la caserne dans laquelle je vais évoluer n’est pas sans rappeler les pensionnats anglais (tels qu'on peut les découvrir dans certains livres), avec ses pelouses bien régulières, ses allées surplombées d'arceaux sur lesquels s'enroulent des lierres ou autres plantes grimpantes et ses murs constitués de petites briques rouges au niveau du soubassement.

Connaissance prise de la précarité de mon état de santé, l'état-major des lieux décide de m'orienter vers un poste de "télétypiste" pour lequel je suivrai un stage de formation. Grande est ma joie de renouer, à cette occasion, avec certains visages connus, transférés également outre-Rhin, dont celui du charismatique Mikaël Calvin.

Une plus grande disponibilité que celle dont nous avons bénéficié au cours de notre période d'incorporation va m'autoriser enfin à mettre mon ami au courant de tout. Ses facultés d'anticipation lui avaient permis, déjà, de présupposer que des critères d'ordre surnaturel couvaient sous ce qui s'était produit à Epinal. Il était de mon devoir de le conforter dans le bien-fondé de son approche déductive. Les circonstances n'avaient que trop retardé ma démarche.

C'est ainsi que, chaque soir, nous nous retrouvons autour d'une table, dans sa chambre, plus petite et donc plus intime que la mienne, face à une tisane et quelques biscuits. Deux ou trois autres garçons, toujours les mêmes, partagent avec nous ces instants que je privilégie encore plus aujourd'hui, sachant bien à présent la part de vrai qu'ils recelaient. Chose que je ne situais pas alors et qui, pourtant, fait partie intégrante de mon être et me poursuivra, du fait, bien au-delà de mon dernier jour.

Mais demeurons respectueux de l'ordre des choses et voyons ensemble ce qu'il convient d'aborder en tant qu'actualité d'alors...

Mikaël reçut sans sourciller, ou presque, ce que je lui contai, et nos compagnons posèrent davantage de questions au fil des soirées. Ils avaient été mis au fait par Mikaël qui avait su leur faire remarquer, durant mes séjours à l'infirmerie et à l'hôpital, que cette peau de vache d'adjudant perdait souvent l'équilibre quand il évoquait, à mots plus ou moins couverts, la plausible responsabilité des "hommes de rang" dans les "attentats" ayant contribué à la dégradation de matériel militaire. Sans que personne (de visible) le bousculât, il se retrouvait alors dans la position du "tireur couché", oubliant même, en l'effet de surprise, de punir ceux qui avaient mal su retenir leur rire moqueur.

Mais le fait que ces incidents se soient passés en dehors de ma présence n'avait pas pour autant atténué la conviction de Mikaël en ce qui concernait mon appartenance à l'origine du phénomène. Il avait même envisagé que j'eusse pu, sans aucune aide extérieure, provoquer et régenter ce genre de phénomène. Quand, confidence pour confidence, je l'eus informé de mon soupçon quant à sa complicité, ou mieux, son appartenance à l'O.M., il esquissa son sourire timide, puis, hochant ostensiblement la tête, il lança :

- Avec de telles potentialités, on pourrait refaire le monde ! Un monde meilleur, cela s'entend...

Et il ajouta, sans me regarder, les yeux rivés sur la théière fumante :

- Toi, Jean-Claude, tu ne dois jamais oublier ça...

Il me fut donné souvent, par la suite, de remarquer combien il ne manquait jamais de m'impliquer dans ce qu'il considérait être une marche à suivre, en fonction d'une idéologie, à propos d'un poème, et j'avais la confuse impression qu'il se trouvait, alors, en marge du sujet. Ainsi, une nuit, alors que nous avions transgressé la loi de l'extinction des feux, il me soumit une idée (il n'en manquait pas) qui détenait toutes les garanties pour nous conduire à coup sûr en prison ! Considérant, à juste titre, que l'on perdait une heure de sommeil chaque matin pour rien, il suggéra que nous pussions sacrifier cette heure à la récupération et demeurer au lit plus longtemps.

Il argumenta sa thèse de telle façon qu'il gagna mon adhésion à cette entreprise. La "mesure" était d'intérêt collectif, tout le monde y trouvait son compte : gain de repos, donc gage d'un surcroît d'efficacité le restant de la journée. Ca, c'était acquis ; restaient en suspens les probables mesures punitives tendant à dissuader toute reconduction du mouvement. Là encore, il en réduisit largement les éventualités, mentionnant qu'avec ce qui se passait en France (il ne faut pas oublier que nous étions mi-avril... 1968), l'armée avait tout intérêt à se montrer magnanime à l'égard de son contingent. De plus, l'exiguïté du local faisant office de prison interdisait toute incarcération de plus de trois individus, et la caserne en abritait au moins cinq cents.

Jusque-là, rien à redire, les quelques camarades concertés se réjouissant à l'avance du résultat, quel qu'il fût... Nous choisîmes le lendemain pour le déroulement des opérations.

Pour que le projet aboutisse, il s'agit maintenant de convaincre, en marge de toute corruption, le préposé au clairon. Et c'est à moi qu'incombe cette tâche, selon Mikaël, corroborant par là même cette propension qu'a ce garçon à m'impliquer, en vertu de ce qu'il me dit capable de faire, en son idéalisme forcené.

Je présume qu'il me croit "assisté", peut-être même "protégé" par mes mystérieux interlocuteurs de la gare Saint-Charles. Marseille, Toulon, Grenoble, Epinal tout comme Bühl ne sont, à ses dires, que des "étapes" dans ce que je vis actuellement. J'ai beau lui démontrer, preuves à l'appui, que je subis tout ceci, qu'ils agissent où et quand bon leur semble, que je suis pris, malgré moi, dans une sorte d'imbroglio, rien n'y fait. Il me rétorque que j'ai mon mot à dire dans ce qui est loin d'être un imbroglio, que rien n'est dû au hasard et que je saurai le fin mot de l'histoire seulement lorsque je m'en serai montré "digne". Ses mots sont cinglants, mais il me semble que je puise en eux la force pour ne pas le décevoir.

Et je me fais son porte-parole, l'émissaire des autres, pour faire accéder le "clairon" de service à notre requête. Ecrire ici que je n'attendis pas, en ces instants, un signe de "l'invisible" serait un mensonge éhonté ; pourtant il ne vint pas, ce signe, et c'est seulement armé des mots de l'idée de Mikaël que je convainquis le responsable du réveille-matin de différer son office.

La chose se réalisa mais n'eut pas de prolongement : elle fut considérée par l'état-major comme une simple méprise. Seul le "clairon" hérita d'une garde supplémentaire à monter, pour laquelle Mikaël se porta volontaire, remplaçant délibérément l'injustement "puni".

 

 

 

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