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Chapitre 7

 

 

 

 

 

Un mois et demi d'armée, la situation, en ce qui me concerne, est bizarrement calme. J'ai espéré, un moment, obtenir une permission pour "descendre" rendre visite à ma famille, mais ma demande, hélas, n'a pas abouti. Le courrier arrive mal et je n'ai pratiquement pas de nouvelles de la France où, selon ce que l'on peut entendre à la radio, ça ne tourne pas rond du tout. Il se dit même en coulisses, de ce coté du Rhin, que de Gaulle pourrait venir demander une aide militaire au général Massu, commandant en chef des forces françaises en Allemagne, pour remettre un peu d'ordre dans la capitale.

Les appelés, dont je suis, ne sont guère enthousiasmés par cette éventualité, mis à part peut-être quelques Parisiens qui voient là l'opportunité de se retrouver chez eux.

Ce qui est certain, c'est que le règlement de la caserne est en train de singulièrement se durcir. Les réunions, le soir après le dîner, sont devenues strictement interdites, tout éclairage non éteint, une fois l'heure du couvre-feu passée, exposant à des sanctions.

Ce soir, pour la première fois à Achern, des vitres ont subi un sort sur lequel il est superflu d'épiloguer. Le pare-brise d'un véhicule de service est également à porter au registre des pertes sans profits... Des rondes ont eu lieu toute la nuit, et nous avons même été "mobilisés" pour participer aux recherches. J'ai refusé, prétextant un malaise, sachant, d'expérience, que ces formes d'investigation ne déboucheraient sur absolument rien de concret en la matière. L'officier de service m'a inscrit en tant que consultant pour l'infirmerie, demain, dès huit heures, me mettant en garde sur la non-justification de mon indisposition de cette nuit.

Le médecin-capitaine du corps n'est pas spécialement commode, et il m'invective d'emblée, dans le but, je pense, de m'intimider. Cela est certainement dû au rapport que n'a pas manqué de lui transmettre l'officier de nuit. Je réponds avec modération aux questions qu'il me pose, notamment sur mes classifications en "S/3" et en "I/3", en évitant de me montrer trop disert sur le sujet. De toute manière, il a en sa possession le dossier médical établi à Epinal et complété à Bühl ; il n'émet d'ailleurs aucune objection à ce sujet et griffonne quelque chose qu’il joint audit dossier. Puis il m'interroge succinctement sur mes troubles de la veille, à la suite de quoi, il me demande de revenir le voir, le lendemain, à jeun, pour procéder à une analyse de sang.

Il n'y aura jamais de prise de sang, du moins à Achern. En début d'après-midi, je serai muté au bataillon semi-disciplinaire de Rastatt. La matinée se résume à rassembler mes affaires, Mikaël est auprès de moi et m'aide dans mes préparatifs car il a séché son cours d'instruction militaire, faisant fi des risques encourus.

C'est l'archétype même de situation où il sait, plus que remonter le moral, insuffler, par de simples mots, une confiance à toute épreuve à celui ou à ceux qui auraient tendance à se laisser gagner par la résignation. Ce qui est impressionnant, ce n'est pas la faconde dont il use en ces instants mais c'est ce côté intuitif qu'il développe, au point d'en faire éclore une certitude chez l'autre, alors que rien ne prédispose la chose à se vivre sous les formes qu'il lui donne. On dirait qu'il voit au-delà de ce qui se propose, il fait se confondre prédication et prédiction.

Par certains côtés, il me rappelle le Balthazar de "Ben-Hur", ce Roi mage débordant de "sagesse" et de "foi".

Pourquoi la Terre n'enfante-t-elle pas plus de personnages de cette dimension ?... Peut-être ne les méritons-nous pas...

C'est un camion qui m'emporte à Rastatt, il est quinze heures. Il y a trois quarts d'heure, un rassemblement a eu lieu, et le vaguemestre a distribué un arrivage de lettres et de colis. J'avais été convié à prendre mon paquetage pour me rendre à cette distribution de courrier, mon départ s'effectuant dans la foulée, pour ainsi dire. Rien ne m'empêchera de croire que c'est à titre d'exemple vis-à-vis de mes compagnons que fut choisi ce moment précis pour "m'expédier en disciplinaire", pour reprendre les termes de l'officier.

Mikaël a été présent jusqu'au bout ; il m'a aidé à porter valise et sac dans le camion et m'a pourvu, pour méditer au long du voyage, d'une de ces phrases explosives dont il a le secret :

- Ils ne te garderont pas, ni là, ni ailleurs...

Le camion roule à vive allure et expédie des gerbes de pluie de part et d'autre de la route. Rastatt se situe, à ce que l'on m'a dit, à quelque soixante kilomètres d'Achern. J'ai l'impression de partir en Sibérie, et un vague à l'âme me souffle que je ne suis pas près de revoir Toulon. Dans le bruit et le peu de confort que je puis trouver à l'arrière de mon camion, j'essaie de mettre un peu d'ordre dans mes pensées. Je ne dois pas me laisser aller, mais justifier la confiance placée en moi par Mikaël.

Mais, au juste, en qui, en quoi a-t-il réellement confiance ? En moi ou en ce qui m'arrive ? Et cette mutation ? Mesure disciplinaire à n'en pas douter, à quoi l'attribuer ? A ma désobéissance de cette nuit ou à ces péripéties ayant entraîné les modifications que l'on sait sur mon carnet médical ? Et s'ils s'étaient rendu compte que les vitres ou les lampes n'éclataient qu'en ma présence ? Non, ce n'est pas possible : je n'ai rien laissé transpirer. Bien sûr, je n'en ai pas rajouté, cela aurait sonné faux : l'effet de surprise passé, ma récente accoutumance au "surnaturel", sans me laisser de marbre, ne suscite plus le même engouement chez moi que chez quelqu'un qui le découvre. Qui plus est, avec ce que je sais.

Toutes ces questions tournent dans ma tête lorsque, sous une pluie battante, nous faisons halte dans la cour de la gigantesque caserne de Rastatt où des hommes en treillis s'adonnent à des exercices au rythme d'un sifflet strident actionné par un sergent qui me paraît assez agité.

Conduit au siège de la compagnie à laquelle je semble être affecté, on me signifie que je suis là en "transit" et que je resterai ici tout au plus trois jours. Tant mieux. Si j'en juge l'aspect extérieur, "l'hôtel" est pour le moins lugubre. Grands bâtiments de pierre, toujours ceints de briques rouges à la base, mais se dressant sur quatre étages, seuls sont absents des fenêtres les barreaux qui conféreraient à l'ensemble un air de prison. Les arbres enracinés au pied des habitations dégagent, eux aussi, une impression de tristesse, sans doute parce que le petit carré d'herbe dans lequel ils ont glissé leur pied est cerné de toutes parts par des pavés et du goudron.

Comme apparemment on ne sait pas où me mettre, on me glisse derrière un bureau où j'aurai à prendre note des activités de la compagnie. Ce service s'appelle "la semaine". En principe c'est un caporal qui est prévu pour assumer la tâche, mais j'ai pu apprendre qu'il était parti en "manœuvres". Je ne suis pas, néanmoins, le maître à bord, puisque je dépends directement d'un adjudant-chef dont la veste arbore une multitude de petits carrés de diverses couleurs, décorations de campagnes d'Indochine et d'Algérie, a-t-il tenu à me préciser.

Avant de vous conduire à Landaü où je viens d'apprendre que je vais être transféré dans les quarante-huit heures, je ne voudrais pas quitter Rastatt sans vous narrer ce qui reste le souvenir le plus marquant que j'en ai ramené.

Nous sommes le 1er mai, et depuis deux jours que je suis là, je n'ai pas quitté "la semaine". Je n'y suis d'ailleurs pas mal du tout. J'évolue dans une grande pièce, meublée fonctionnellement. Légèrement en retrait, séparée par une porte, j'ai une chambre individuelle dotée d'un lit tout à fait confortable.

Je m'apprête à écrire à mes parents ainsi qu'à Chantal dont une lettre a réussi à me rejoindre par je ne sais quel miracle.

Mais auparavant, j'ai décidé de recopier par ordre alphabétique la liste des cinquante recrues constituant l'effectif de la compagnie. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que nombre d'entre eux sont permissionnaires et qu'il me faut, en leur remettant leur carte d'identité militaire répertoriée dans un petit classeur, les pointer nominativement sur ladite liste (le soir, en rentrant, la manœuvre s'effectuant en sens inverse). Il faut dire qu'hier j'ai perdu un temps fou pour la même opération parce que précisément il me fallait rechercher les noms dans le désordre de la liste préétablie, l’arrivée en groupe des permissionnaires ne me facilitant pas le travail. Et comme je souhaite me concentrer sur mon courrier, je viens de commencer à retranscrire alphabétiquement mes noms, me conformant d'ailleurs au classeur dans lequel les cartes d'identité s'alignent en bonne et due forme. Entre le maître des lieux.

Après le salut et l'inspection d'usage, il s'enquiert de ce que je suis en train d'effectuer. Je lui explique brièvement, mais avec précision, ce qui m'a conduit à modifier le classement de la liste initiale. Au temps d'arrêt qu'il marque, d'évidence pour réfléchir à ce que je viens de lui soumettre, je redoute quelque reproche, ne serait-ce que parce que l'idée (si banale soit-elle) n'émane pas de lui. Mais je suis à mille lieues d'imaginer cette répartie qu'il me lance sur un ton faussement paternel. Je cite :

- Mais mon pauvre garçon, vous perdez du temps inutilement !… Comment pouvez-vous croire que les hommes vont partir en permission par ordre alphabétique ?…

Je demeure, une poignée de secondes, abasourdi. Bien entendu, je ne formule aucune réplique, je suis totalement pris de court. Je distingue vaguement l'adjudant qui secoue la tête, l'air dépité, en sortant du local, grommelant un vague :

- Ca alors !…

Une fois seul, j'achève bien sûr ce que j'avais entrepris et m'attelle à ma correspondance, possédant là un sujet de choix à commenter.

Je quitte Rastatt sans regret, dans une sympathique petite micheline, en compagnie de deux garçons mutés également à Landaü, qui m'apprennent que la garnison des lieux est célèbre car elle se situe à peu de distance de la "forteresse". Plus explicitement de la prison centrale, où sont détenues toutes les fortes têtes que compte l'armée française en Allemagne.

C'est le lieutenant Meporema (le sosie d'Omar Sharif) qui nous accueille dans cette caserne ultramoderne qui abrite notamment le 708e bataillon de guerre électronique auquel je vais appartenir désormais. L'endroit rappelle Achern en plus neuf et aussi en plus petit, le corps lui-même étant constitué de deux centaines de soldats, tout au plus. C'est vraisemblablement cet effectif réduit qui confère à l'endroit un caractère convivial, et même familial si je me fie à la "bonhomie" qui se dégage du lieutenant qui, à présent, nous dirige vers nos appartements. Ce sont des chambres à six lits, sentant le neuf et le propre, aménagées avec goût : rideaux aux fenêtres et posters champêtres sur les murs. Deux tables dotées de tiroirs meublent le centre de la pièce dont les radiateurs muraux révèlent un chauffage central. J'ai l'impression que je n'aurai pas à regretter ce nouveau changement.

Mon activité principale va se dérouler à l'état-major, très précisément au secrétariat du chef de corps lui-même, le lieutenant-colonel Pozzo Di Borgo, originaire de... Toulon. Autant dire que je ne pouvais tomber mieux. Mon responsable direct est un adjudant-chef, personnage réservé n'ayant absolument rien à voir avec ceux dont j'ai pu vous tracer le portrait précédemment.

Une semaine s’est écoulée. Alors que tout se passe pour le mieux, tel que je le mentionne sur les lettres que j'envoie à mes parents et amis, je suis désigné, avec deux autres appelés, afin d’effectuer un stage destiné à me faire passer le permis de conduire. Je n'en suis pas spécialement ravi, ne ressentant aucune disposition particulière pour la conduite automobile.

Mon père a bien tenté de m'intéresser à la chose, voilà deux ans, par l'intermédiaire d'un de ses employés dont l'épouse possédait une auto-école, mais cela n'a abouti à rien de concret. La seule tangibilité en la matière a été de s'apercevoir que je n'étais visiblement pas mûr pour tenir un volant, vu le caractère distrait qui m'animait (toujours cette immaturité dont j'ai pu faire état au début de cet ouvrage). Pour me motiver, mon "paternel" m'avait même, en désespoir de cause, promis de commander deux voitures neuves, au moment de changer la sienne, l’une d’elles m'étant, dès lors, destinée.

Rien n'y avait fait et je ne me sentais pas, là, davantage concerné par la démarche. Je ne le suis d’ailleurs toujours pas, à l'heure où j'écris ces lignes !

Je ne voulais cependant pas faire preuve de mauvaise volonté à l'encontre de mes supérieurs qui croyaient sans doute se montrer agréables à mon égard en m'intéressant à cette activité débouchant sur l'obtention d'un diplôme, valable de surcroît dans la vie civile. De plus, comme j'avais l'intime conviction que nombre de choses que je faisais ne dépendaient pas totalement, loin s'en faut, de mon bon vouloir, j'aurais eu bien tort d'adopter une position de refus vis-à-vis de quoi que ce soit que l'on me proposerait.

C'est donc sans état d'âme particulier que je monte, pour la première fois, au volant d'une Jeep ; à ma droite se tient mon instructeur, derrière, un autre candidat au "permis". Nous empruntons pour sortir du casernement un chemin assez cahoteux mais suffisamment large pour croiser un autre véhicule. Cela semble inspirer la roue de secours fixée à l'arrière pour une balade en solitaire. Première halte : nous récupérons et remettons l'objet à sa place initiale en riant. Environ un kilomètre plus loin, un bruit métallique m'incite à freiner : c'est le jerrican d'essence voisin de la roue de secours qui vient de nous fausser compagnie ! Ne perdant point la bonne humeur qui nous anime, nous procédons à la même opération d'arrimage, non sans que le sergent instructeur s'étonne de cette récidive. Il n'est pas au bout de ses surprises ; il y a une bonne demi-heure que nous roulons sur une route fréquentée quand un bruit retentit, m'engageant à ralentir. A droite de la Jeep, nous pouvons voir passer une roue ! Elle roule à bonne vitesse, et c'est sur trois roues que nous la rejoignons, quelques hectomètres plus loin, car il ne faut pas être sorcier pour deviner que cette roue appartient bien à notre véhicule. C'est la roue avant droite !

Après l'avoir replacée, le sergent confie le volant au soldat qui nous accompagne, en souhaitant qu'il n'arrive plus rien, croyant bon, au passage, d'ajouter que c'est la toute première fois qu'il voit se produire un tel enchaînement d'incidents.

Avant de me rendre à la deuxième leçon, le surlendemain, j'ai vaqué à mes occupations à l'état-major, y apprenant que des nouveaux arrivaient dans l'après-midi et que j'étais désigné pour aller les chercher à la gare, avec le lieutenant Meporema. Nous sommes en avance ou bien le train a du retard, toujours est-il que mon supérieur en profite pour me demander de lui confirmer les échos qu'il a reçus au sujet des avatars subis lors de ma première leçon d'auto-école. Je me sens quelque peu embarrassé lorsque, avec un air faussement évasif, il s'inquiète de savoir si j'ai déjà été exposé à ce genre d'ennuis. L'homme est sympathique, mais j'ai gardé cette défiance à l'égard des adultes, et je le soupçonne, en outre, de savoir plus de choses qu'il n'en a l'air. Je réponds donc à côté, en spécifiant qu'il n'avait jamais pu m'arriver de problème de cet ordre, n'ayant jamais eu à piloter de Jeep auparavant. Sur ces entrefaites, le train attendu pointe son nez à l'extrémité du quai, mettant un terme à la discussion. Nous y dirigeons nos pas.

Quatre bidasses s'avancent vers nous, se disant affiliés au 708e B.G.E., alors qu’un cinquième reste encore dans le wagon où il aide une personne âgée à récupérer ses bagages. Avant qu'il ne se retourne et ne nous fasse face, je l'ai reconnu. Mikaël ! C'est le seul mot qui sort de ma gorge, le reste demeurant coincé quelque part derrière ma pomme d'Adam. Aujourd'hui, c'est à mon tour de l'alléger de ses affaires et de les charger dans le camion...

Comme il n'y a pas si longtemps, nous avons passé une partie de la nuit à causer autour d'une tisane. Je l'ai passionnément écouté me parler de ce qui était en train de se passer en France où il a pu se rendre pendant quarante-huit heures, à l'occasion d'une permission, alternant chemin de fer et auto-stop. Sa "quarante-huit heures" a en réalité duré trois jours et demi, lui occasionnant un petit séjour en tôle à son retour, ce dont il ne fait visiblement pas cas, emballé qu'il est par cette idée que la société est en train de changer et que rien ne sera plus jamais comme avant. J'avoue me sentir un peu étranger à tout cela. Mais je suis heureux de le voir heureux ; si nous nous trouvons en passe de vivre l'avènement d'un monde nouveau, c'est-à-dire meilleur, il faut s'en réjouir, et je m'en réjouis.

Ainsi Mikaël ne semble se passionner que pour deux choses en ces instants de retrouvailles : l'évolution de la situation en France et... ma seconde leçon de conduite automobile. Leçon qui durera en tout et pour tout dix minutes et qui sera la dernière. C'est aux côtés du même instructeur que je me retrouve par cette fort belle journée de printemps, mais à la place de l'autre élève conducteur un officier s'est installé, un lieutenant, pour autant que je m'en souvienne. Je peux voir dans le rétroviseur les mécaniciens qui sont sortis du garage pour nous regarder partir.

Le sergent n'a fait aucune allusion à la sortie précédente ; son supérieur, quant à lui, n'a pas desserré les dents, et je sens ses yeux rivés sur chacun de mes gestes. Il y a cinq minutes que nous roulons et le premier incident va prendre forme. Le rétroviseur central se dérègle et les efforts que fait le sergent pour le remettre dans son axe restent vains. L'officier, sur le siège arrière, a enfin ouvert la bouche pour dire qu'en rentrant il faudra aviser les mécaniciens que le rétroviseur a du jeu. Il a tout juste terminé sa phrase que, sans que personne l'ait touché, ledit rétroviseur se craquelle et se divise en petits morceaux qui se détachent de leur support ! Nous nous arrêtons le long du bas-côté de la route ; le sergent interroge son supérieur qui nous intime l'ordre de faire demi-tour pour aller chercher un autre véhicule. D'ailleurs, pour ne pas prendre de risques, ce dernier décide de rapatrier lui-même la voiture. Je me retrouve ainsi sur le siège arrière.

Seulement il était écrit quelque part que cette Jeep n'irait pas plus loin aujourd'hui, du moins par ses propres moyens : ne vient-elle pas de se débarrasser de son volant entre les genoux du lieutenant, comme un domestique rendrait son tablier ? Cette fois, mes deux accompagnateurs échangent un regard qui en dit long sur leur état d'impuissance, laissant échapper simultanément un fou rire nerveux qui les libère d'une angoisse certaine qu’ils contenaient depuis le départ, voire avant que nous partions !...

Un camion de dépannage viendra remorquer la pauvre voiture qui se fera une joie, je me plais à le croire, d'apprendre que je n'utiliserai plus ses services. Dois-je ajouter que j'accueillis cette décision de me suspendre de conduite comme une délivrance ?

L'anecdote fit son chemin dans la compagnie mais, à part mon chef de bureau qui me demanda, incidemment, si je ne possédais pas un "fluide", personne ne tenta d'en savoir davantage.

Il faut dire que les préoccupations de l'heure tournent plutôt, comme on peut bien l'imaginer, autour de ce qui se passe dans notre pays. Nous sommes en plein cœur du mois de mai, et la radio que nous écoutons le soir diffuse des nouvelles pour le moins alarmantes. Grèves, manifestations, barricades à Paris, pénurie d'essence et d'autres denrées dans, aux dires des commentateurs, un climat de guerre civile. Nos supérieurs nous ont signalé que l'armée devait se tenir prête et, du reste, il a été décidé en haut lieu qu'aucune permission à destination de la France ne serait accordée.

Alors, consignés que nous sommes, nous continuons à remplir nos fonctions sans rechigner, en nous adonnant en fin d'après-midi à des activités sportives : course à pied, football et, parfois même, natation, la caserne étant dotée d'une piscine. Le dernier repas de la journée terminé, nous nous réunissons pour écouter au transistor les informations que nous commentons. Mikaël excelle dans le déroulement de ces dialogues où il allie à merveille éloquence et passion. Je ne l'ai jamais vu aussi enthousiaste, il cite Proudhon, il parle de Bakounine, il chante des chansons de Ferrat, il dit que l'homme doit se débarrasser de toute forme de pouvoir religieux ou politique. J'apprends ainsi qu'il a été un étudiant brillant, réussissant son baccalauréat à seize ans, puis qu'il est parti, au bout d’une année en faculté de philosophie, à la rencontre de la vie (pour reprendre son expression). Il a visité ainsi l'Europe, l'Amérique du Sud et une partie de l'Inde. Rentrant chez lui de temps à autre, vivant partout de sa musique, il a pensé parfois devenir objecteur de conscience, puis a considéré que l'on combattait mieux les institutions de l'intérieur, ceci prenant toute son importance en ce mois de mai 1968 où il se retrouvait parmi nous.

Un dimanche, alors que la caserne s'est vidée de ses permissionnaires et que, déçu, je viens de suivre au transistor la défaite de Toulon face à Lourdes en finale du championnat de France de rugby, Mikaël est venu me rejoindre et m'a parlé calmement, peut-être plus encore qu'aux premiers temps de notre rencontre. Il avait retrouvé là son timbre de voix envoûtant qu'il savait magnifiquement ponctuer d'éloquents silences. En ce qui me concerne, j'ai toujours été plus sensible à cette facette de son personnage. Mikaël n'était pas un orateur, quelqu'un fait pour haranguer les foules, bien qu'il se débrouillât fort bien lorsque l'occasion s’en présentait. Je dirai que c'était un confesseur sachant trouver les mots justes pour s'adresser à un ou deux individus, pas plus. Et en ce dimanche, il allait donner la pleine mesure de son talent. Il me parla, suite à ma déception "rugbystique", de l'inopportunité de "l'esprit de clocher", de la tendance qu'a la compétition sportive à entretenir l'esprit de combat, la rivalité, le sens de la propriété et, du fait, la division. Immisçant la notion de mérite et enclenchant toutes formes de privilèges, cela nuisait à ce qu'il disait être la fonction principale de l'homme : l'Amour avec un grand "A".

Dissociant la parole du Christ de toute orientation scolastique, il fit neanmoins référence à saint Paul et à sa première épître aux Corinthiens, dans laquelle l’apôtre énonce :

- Trois choses demeurent : la foi, l’espérance, l’amour ; mais la plus grande de ces choses, c’est l’amour.

Mikaël aborda tous les facteurs qui édifient notre culture en y apportant les nuances qui s'imposent ; il m'avoua s'engager dans la lutte sociale avec fougue pour secouer l'apathie des autres, mais également qu'il s'était trouvé au bord du renoncement, jusqu'à envisager le suicide, ayant été confronté à maintes reprises à l'inertie et à la résignation de ses frères et sœurs : les hommes. Il me remercia enfin, après qu'il eut laissé s'installer un de ses longs silences, de lui avoir fait entrevoir "autre chose" à travers ce qu'il avait pu vivre de "surnaturel" à mes côtés. Autre chose qui l'avait remis en selle, pour se rendre utile : condition sine qua non, pour lui, quant à la nécessité d'être en ce monde. Je crus bon de le reprendre en minimisant ma responsabilité en son regain de "foi", soulignant, une fois de plus, à juste titre d’ailleurs, que je n'exerçais aucun pouvoir sur la chose et que je la subissais. Il ne me laissa pas lui dire que, dans sa conviction retrouvée, il ne faisait que projeter sur ma personne ce que lui-même représentait déjà ; je le revois dodelinant de la tête, chasser d'un geste flou de sa main mes propos, puis, regardant fixement les carreaux de la fenêtre, s’abandonner à cette confidence :

- Tu ne te rends pas compte, tout cela n'est pas fortuit. Une fois exclu de l'armée, te sera donnée la signification exacte de l'intérêt que te vouent tes mystérieux protecteurs… Tu n'as rien à faire ni ici ni ailleurs… Toutes les mutations que tu as connues avant et pendant l'armée le prouvent bien…

Puis, au sortir d’un silence qui me parut plus long que d'habitude, il ajouta, presque gêné :

- Je ne te demande pas de croire sur parole ce que je te dis, je serais bien en peine de t'expliquer ce qui ne reste que des pressentiments, mais j'ai suffisamment "bourlingué" pour t'assurer que je n'ai jamais été témoin de tels prodiges et que, même en considérant que tu subis les situations de cet ordre, elles sont étroitement dépendantes de toi, tu le sais mieux que quiconque… Quoique tu t'en défendes car, à mon avis, tu as encore peur. Cette peur s'évanouira une fois que tu auras pris connaissance du "pourquoi". Pourquoi t'a-t-on choisi ? Sans doute ne faut-il rien précipiter. Pour cela, j'ai l'intime conviction qu'il faut que tu sois libéré de tout environnement social ; ne m'as-tu pas dit que tant que tu vivais avec tes parents rien de tout ça n'était jamais arrivé ?… Peut-être devras-tu t'isoler, quitte à ce que tu "nous" reviennes pour Dieu sait quelle mission…

Bien que l'ayant écouté religieusement, je ne pouvais me fondre totalement dans ce qu'il venait de dire. Nous avons besoin de situer les choses pour les comprendre, et son monologue demeurait par trop abstrait, eu égard à mes notions simplistes de l'heure.

Mai glissait progressivement vers la sortie et j'allais entamer mon quatrième mois d'armée ; treize mois restaient à faire, du moins si l'on se confinait à la législation de l'époque qui exigeait une présence de seize mois sous les drapeaux avant d'être enfin considéré comme un "homme", pour reprendre une expression de ma pauvre mère.

Cette dernière n'aurait plus qu'à patienter un mois pour me revoir, non pas en permission, ce qui eût été du domaine du logique, mais libéré totalement, "rendu à mes foyers", selon la terminologie adéquate. Ce fut, en quelque sorte, l'accomplissement des prédictions émises par Mikaël Calvin. En voici les formes.

Un soir de semaine, alors qu’à l’issue d’une séance d'athlétisme, nous prenons la douche, plusieurs projectiles viennent atterrir dans les vestiaires avoisinants, provoquant à l’occasion de menus dégâts d'ordre matériel. L'alerte est donnée au poste de garde, et des patrouilles sont constituées pour sillonner les environs du casernement. Aux abords des hangars où se trouvent entreposées les réserves de nourriture, deux camions, dont les pare-brise sont recouverts de farine, laissent échapper de dessous l'avant un flot de liquide. Un bruit de chute retentit alors que nous nous en approchons : sous la calandre de chaque véhicule, viennent de se détacher du bloc-moteur les deux radiateurs à eau ! Quelques sachets de farine explosent çà et là, puis le calme revient comme par enchantement non sans qu'au sommet d'un mirador, un projecteur ait subi le sort de ses semblables d'Epinal ! Autant dire que demain va remettre d’actualité certaines pratiques policières aussi pénibles qu'inutiles...

Pour l'heure, nous regagnons nos chambres, et je dirais, s'il me fallait accorder une définition à ce qu'apportent ces manifestations, qu'elles ne sont que l'occasion de rompre avec une certaine monotonie.

Les interrogatoires, en ce lendemain de troubles, dureront toute la matinée. M’étant prêté, comme tout un chacun, à l’apport de mon témoignage, je fus convoqué, en aparté, par le lieutenant Meporema.

Responsable du secteur "sécurité" des lieux, ce dernier se trouvait au courant de tous les mouvements d'effectifs : arrivées, départs, permissions et autres affectations spécifiques au fonctionnement interne de la caserne. Il était ainsi en possession d'une documentation détaillée sur chaque recrue, sur sa provenance, ainsi que d’un état des services antérieurs de ceux qui n'avaient pas effectué leurs "classes" au 708e bataillon de guerre électronique.

Je pus ainsi m'apercevoir qu'il n'ignorait rien de moi, et ce, bien au-delà de tout ce que j'aurais pu imaginer.

Sans colère, sans passion, mais un tantinet troublé malgré l'effort fait sur lui-même pour masquer cet aspect émotionnel, le lieutenant Meporema m'énuméra une liste, qu'il avait établie, des faits survenus au cours de mes passages successifs dans les autres régiments. D'Epinal à Landaü, en passant par Bühl, Baden-Baden, Achern et Rastatt, il détenait toutes les données pour établir que ma responsabilité se trouvait engagée dans cette succession de phénomènes et qu'il y avait, là, péril en la demeure, l'armée n'étant pas habilitée à assumer ce style de comportement tendant à engendrer un désordre certain. Chose tout à fait prohibée en ces périodes de troubles car, comme j'ai pu l'écrire, cette même armée se trouvait totalement concernée par ce qui se déroulait en France.

Je ne lui cachai rien, confirmant bien ce qu'il pensait quant à l'existence de ces manifestations bizarres dans ma vie civile, et il estima, en guise de conclusion, que l’unique solution qu'on pût apporter à ce problème était mon renvoi anticipé dans mes foyers.

C'était pour le moins époustouflant, je n'ose dire inespéré, car je m'étais fait à l'idée avancée par Mikaël, lequel évoquait mon exclusion prochaine de tout système social, à commencer par l'armée.

J'adhérai donc à la décision de l'officier qui me recommanda au médecin-capitaine du régiment, avec pour corollaire une demande d'admission à l'hôpital de Trèves, dans le but de réformer en bonne et due forme le personnage indésirable que j'étais devenu. Bien sûr, je pris soin de ne rien laisser transparaître de ma satisfaction ; je m'évertuai à adopter une mine déconfite, haussant les épaules en signe d'impuissance au moment de prendre congé du lieutenant qui me souhaita néanmoins "bonne chance" en me serrant la main.

Sitôt que j’eus en main l’ordonnance du médecin-capitaine, je rassemblai en tout hâte mes affaires, ne tenant pas à rater le train partant pour Trèves dans l'heure qui suivait.

Instinctivement, juste avant de quitter la caserne, je levai les yeux en passant devant l'état-major. Je pus ainsi apercevoir Mikaël à sa fenêtre du deuxième étage et lui faire un signe amical de la main, auquel il répondit en hochant la tête et en levant le pouce...

Avait-il compris ? S'agissait-il d'une transmission de pensée ? Toujours est-il que je me sentis plus fort en cet instant, un peu comme quand, après avoir longtemps douté, la réalité se révèle encore plus belle qu'on avait pu l'imaginer.

 

 

 

 

 

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