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Chapitre 9

 


 

  

Cela fait une semaine que je fréquente à nouveau les locaux de la Sécurité sociale. Une semaine que j'ai retrouvé "l'usine" de la rue Jules Moulet, une semaine que j'ai fait connaissance avec mes nouveaux collègues de bureau, dont Christian Santamaria et Gilbert Marciano, tous deux fraîchement embauchés, naviguant approximativement dans la même tranche d'âge que moi.

J’ai bien sûr retrouvé Jean-Claude Panteri, à qui je n'ai pas manqué de narrer mes aventures militaires, et j'ai repris contact avec Jacques Warnier et Norbert Baldit. Tous m'ont confirmé la démission de Pascal Petrucci. Il paraîtrait que Pascal, après avoir réussi sa capacité en droit, serait parti travailler dans un cabinet d'avocats.

Il semble que pas mal de choses aient changé durant mon absence sur le plan du travail proprement dit : sont-ce les conséquences de mai 68 ? Certes, les salaires ont augmenté substantiellement, mais on sent une mainmise de l'encadrement sur la discipline et une forte présence des syndicats, principalement en matière de politique de recrutement. Sans doute suis-je encore imprégné de cette liberté dont j'ai joui pendant six mois, mais j'entreprends une réadaptation pour le moins difficile. Je n'ai qu'une hâte, c'est de voir les journées se terminer, bien que ces dernières ne se déroulent plus de la même façon, les horaires ayant été aménagés différemment : nous effectuons une journée continue de sept heures trente à seize heures trente, avec une coupure d'une heure pour le repas (soit de onze heures trente à midi trente, soit de midi trente à treize heures trente). Il est incontestable qu'il s'agit là d'un mieux. Il faut, certes, se lever un peu plus tôt le matin et n'avoir qu'une heure pour manger à midi, mais les deux heures gagnées le soir donnent l'impression, réelle d'ailleurs, d'une plus grande disponibilité.

Sont-ce mes lectures de ces derniers mois qui occasionnent en moi cette impression de malaise ? Toujours est-il que, par certains aspects, je trouve beaucoup de points communs avec le milieu que j'ai fréquenté voilà quelques mois : beaucoup de zèle développé à l'égard de choses ne méritant pas tant de ferveur... Les premiers temps de mon service militaire m’avaient aussi fait noter des similitudes avec la vie civile, quant à la qualité des choses pour lesquelles on nous conditionne. Il ne me restait donc qu'à attendre les effets de ce "conditionnement"...

De temps à autre, le soir, je dîne avec Christian Santamaria et Jacques Warnier ou bien encore j'écoute de la musique en compagnie de Jean-Claude Panteri ou Gilbert Marciano.

C'est encore durant le week-end que je me retrouve vraiment, entre mon attachement à la course à pied et ma passion pour le chant avec mes amis "Les Desperados". Je peaufine mon répertoire pour l'été à venir avec des chansons au genre et au rythme différents, privilégiant toutefois, autant que faire se peut, le romantisme d'Alain Barrière.

Alain Barrière saura-t-il un jour l'émotion qu'il provoqua en moi en sortant son premier disque de l'année 1969 ? Peut-être, si ces pages lui tombent sous les yeux par quelque hasard, à condition que le hasard existe. Mais voyons comment cela se réalisa.

Nous abordons février, et Roger, mon chef d'orchestre, m'a demandé de nous procurer à Marseille - où le choix s’avère plus varié - disques et partitions susceptibles d'être incorporés à notre programme : ce que je fais au cours de la semaine. Mais c'est en me rendant à la gare, le vendredi soir, que je tombe en arrêt devant la vitrine d'un disquaire, dans laquelle est exposé le dernier "45 tours" d'Alain Barrière. Il comporte quatre titres (c'était la formule de l'époque) ; je l'achète en me disant que c'est bien le diable si, sur les quatre chansons, il ne s'en trouve pas une à reprendre à notre répertoire. Arrivé à Toulon, je pose mon sac chez mes parents et me rends à la salle mise à notre disposition par un ami du bassiste de notre groupe.

La répétition du vendredi soir ne concerne en général que le domaine rythmique : orgue, accordéon, guitare, guitare basse, batterie et chant. Le samedi, nous remettons ça avec les cuivres : saxo ténor, saxo alto, trompettes et trombone. En ce vendredi, nous nous retrouvons six et, du fait que nous répétons encore le lendemain, nous ne nous attardons pas sur les anciens morceaux. Roger nous invite à prendre connaissance des "nouveautés" que j'ai rapportées de Marseille. En règle générale, nous n'amenons pas de disque sans partition correspondant à la chanson ou aux chansons que nous avons choisies. Dans le cas précis de Barrière, acheté au dernier moment, ce n'est évidemment pas le cas. Nous écoutons donc le disque pour établir un choix et éventuellement commencer à relever notes et accords.

Notre dévolu se jette sur deux titres : "C'était aux premiers jours d'avril" et "Un homme s'est pendu". Nous abordons sommairement la mise en place et, comme à la fin de chaque séance du vendredi, nous allons confronter nos impressions dans quelque pizzeria des environs. C'est toujours peu avant minuit que nous nous séparons, rendez-vous pris pour le lendemain.

Ce soir-là, comme d'habitude, Roger me raccompagne chez mes parents. Ceux-ci, déjà couchés comme à l'accoutumée, ont laissé en vue une enveloppe qui m'est adressée. Cela me surprend quelque peu car mes correspondants m'écrivent à Marseille depuis un bon mois à présent. La lettre vient d'Allemagne, et l'écriture n'est pas celle de Mikaël. Je décachette l'enveloppe, reconnaissant la plume mal assurée de Patrice. Elle est encore plus torturée que d'habitude, et je ne tarde pas à comprendre pourquoi : Mikaël Calvin a mis fin à ses jours.

Je lis jusqu'au bout, relis plusieurs fois, pour être sûr de ne pas me tromper. Le cœur battant à tout rompre, je m'effondre dans un fauteuil. Comment une telle chose est-elle possible ? Et pourtant, les faits sont là, Mikaël s'est pendu dans sa cellule ! Je me remémore mon "incarcération" à l'hôpital de Trèves, où l’on m'avait tout ôté : ceinture, lacets. Sans doute ne prend-on pas les mêmes précautions en forteresse. J'ai la sensation de vivre un cauchemar. Je vais à la cuisine, je prends une bouteille d'eau et me sers à boire. J'ai un mal fou à déglutir. En reposant mon verre sur la table de la salle à manger, mon regard, noyé de chagrin, tombe sur le disque de Barrière que j'ai ramené pour relever les paroles. Et là, je fais soudain la sinistre relation : "Un homme s'est pendu". Mikaël s'est pendu.

Cette nuit-là, je ne me coucherai pas. Je tirerai la porte de ma chambre derrière moi et, prenant garde de ne réveiller personne dans la maison, je recopierai les paroles de la chanson en écoutant en sourdine Alain Barrière me chanter la fragilité de la vie.

Le petit matin me surprendra attablé au bureau de ma chambre, hébété, entre mon électrophone et quelques feuilles de papier, dont la lettre de Patrice que je prendrai soin de ranger dans mon portefeuille, hors de portée de mes parents. Et puis je me glisserai subrepticement sous les couvertures, évitant ainsi que l'on me trouve debout et que l'on m'en demande la raison à travers de bien inutiles questions. Je profiterai du fait que mes parents soient au marché pour prendre mes affaires de sport et tenter d'aller évacuer un peu de ma douleur sur les flancs des collines de l'U.S.A.M…

Je ne me répandrai pas ici en détails morbides sur ce que furent ces deux jours, simplement je tiens à noter l'impression de plénitude ressentie à la répétition du samedi, lorsqu'il me fallut entonner "Un homme s'est pendu". Sans y voir un hommage à mon ami Mikaël, à qui je consacrerai quelques années plus tard un poème, je crois qu'en la circonstance je fis corps avec sa mémoire, laquelle me sembla flotter, tout au long de l'après-midi, à mes côtés.

J'ai repris le train-train quotidien, et je dois dire que cela me pèse de plus en plus. C'est avec Jean-Claude Panteri que je me sens le mieux pour parler des problèmes existentiels, il m'est d'un grand réconfort dans les moments fort pénibles que je vis actuellement. Nous passons de longues soirées à parler de politique, de religion et à essayer de trouver un dénominateur commun à cette évolution de l'homme qui, au fil des siècles, des sociétés et des civilisations, n'en finit pas de se faire attendre. Tout juste prenons-nous le temps de remarquer, sans nous en plaindre, au hasard de nos conversations, que nous n'avons plus eu à subir de facéties de la part de l'O.M.

Néanmoins, nous ne doutons pas une seule seconde que cette association (?) poursuit ses activités en quelque lieu ou en quelque temps que nous ignorons. Peut-être était-il écrit que cette trêve ne se prolongerait pas au-delà de huit mois, c'est en tout état de cause ce qu'il nous fut donné de déduire en ce début mars où, de nulle part comme toujours, les premiers projectiles arrivèrent. Bien qu'étant convaincu d'être le pôle d'intérêt des agissements de l'Organisation Magnifique, il fallait convenir qu'il ne m'arrivait jamais rien lorsque j'étais seul. J'ai toujours eu la chance d'être en compagnie de quelqu'un lors de ces manifestations intempestives.

Et là encore, la "reprise" n'échappe pas à la règle. C'est tout d'abord avec Christian que je reçois la première bouteille, puis avec Gilbert qu’une lame de rasoir vient se ficher dans le talon de ma chaussure, comme au bon vieux temps !

Ces faits qui, dès cet instant, vont survenir journellement, donnent l'opportunité à Jacques Warnier de constituer de nouveaux témoignages en les personnes de Pierre Montagard et Max Corrado, par lesquels il se fait accompagner de temps à autre en venant à ma rencontre, à la sortie du bureau.

Mais c'est un tout autre événement qui va venir monopoliser mon attention, sans que pour autant le "paranormal" marque la pause.

En effet, Chantal Varnier m'annonce, par courrier, qu'elle "rapatrie" Toulon pour raisons de santé. A la suite d'une visite médicale de routine, la radiographie a permis de déceler une tache au niveau de son sternum, et d'autres examens, plus complets, se révèlent nécessaires pour établir un diagnostic précis. C'est à Marseille que le corps médical rendra son verdict : Chantal est atteinte d'une tumeur nécessitant une intervention chirurgicale. Elle entre ainsi de toute urgence à l'hôpital Saint-Joseph et va subir, coup sur coup, deux opérations.

De mars à juin, il m'est offert de connaître l'angoisse sous des formes qui m'avaient été épargnées jusqu'alors. Quotidiennement, mes heures de travail achevées,  je me rends au chevet de mon amie. Très souvent en compagnie de Jacques, je croise en ces occasions la maman de Chantal qui s'efforce de cacher, du mieux qu'elle peut, la gravité de son mal à sa fille. Il n'est pas rare que nous nous rencontrions dans le parc de l'établissement hospitalier, et là, madame Varnier ne peut dissimuler son bouleversement. Sans entacher sa dignité, en tous points remarquable en ces heures ô combien éprouvantes, elle me rapporte les commentaires bien évasifs des médecins qui refusent de se prononcer catégoriquement sur l'issue de la maladie. Il m'est quelquefois difficile d'arborer une mine impassible lorsque je pénètre dans la chambre de Chantal, après avoir parlé avec sa mère. D'ailleurs, je laisse toujours, en ces occasions, s'écouler un petit moment avant d'entrer, ce qui m'évite d'avoir à lui dire que j'ai rencontré madame Varnier en arrivant. Souvent, il arrive que je doive escalader la grille de l'hôpital en repartant le soir : il est vrai que je dépasse presque toujours l'horaire de fin d’autorisation des visites.

Et là, chaque soir, avec la même assiduité, l'O.M. me gratifie de sa présence par l'intermédiaire de quelques pièces de monnaie qui tintent fort bruyamment sur les voitures du personnel de nuit, parquées comme il se doit dans l'enceinte de l'établissement.

Sans que je puisse l'expliquer, je sais que je suis en train de vivre une rupture avec moi-même. L'immature, l'insouciant a laissé place à un personnage indéfinissable qui passe de la soumission à la révolte de façon tout à fait impromptue. Ce comportement cyclothymique m'attire des problèmes dans ma vie professionnelle : sans négliger ma tâche, je m'expose aux remontrances de mes supérieurs qui jugent que mon comportement est plutôt désinvolte. En vérité, je me préoccupe très peu de ma personne, ne considérant rien de ce qui m'arrive comme étant injustice, mais le caractère absurde de ce qu'entreprend l'homme, à travers le zèle qu'il manifeste pour parvenir à ses fins, me trouble profondément : tout me paraît dérisoire. Lorsque je fais la part des choses, je ne peux occulter la perte, bien prématurée, d’un ami âgé de vingt ans et ignorer que je suis en passe d'en perdre une autre, à peine plus vieille. Si iniquité il y a, c'est bien là qu'elle se situe à mes yeux, et qui donc pourrait me reprocher, alors, de minimiser l'importance de tout le reste ? Pas même les tireurs cachés de l'Organisation Magnifique que j'injurie, chaque soir, dans le parc de l'hôpital Saint-Joseph, alors que je me trouve être la cible de leurs projectiles habituels !

Et puis, en plein mois de mai, mettant à profit un week-end, je me suis rendu à Toulon chez monsieur et madame Varnier. Cette dernière m'informe de l'aboutissement catastrophique que les médecins viennent d'envisager pour la pauvre Chantal.

Lasse de s'entendre répéter que la maladie suivait son cours et qu'il était impossible de se prononcer sur les résultats de la seconde intervention chirurgicale subie par la jeune fille, sa mère avait posé une question on ne peut plus précise au professeur qui venait de la réopérer :

- S'il s'agissait de votre enfant, quel pronostic formuleriez-vous quant à ses chances de guérison ?

Et la réponse était tombée, tranchante comme un couperet :

- Je dirais qu'elle est perdue…

Chantal se destinait donc à rejoindre Mikaël, et j'eus en cet instant une profonde aversion à l’encontre de ce monde en lequel j'étais venu sans que je fusse spécialement souhaité, si je me confinais à ce que je savais de ma naissance pour le moins hasardeuse. Dans le train qui me ramena le dimanche soir à Marseille, j'échafaudai nombre de projets plus sombres les uns que les autres.

Ultérieurement, il nous fut enseigné (nous aurons l'occasion d'y revenir) que la plus belle Espérance était celle de pouvoir espérer encore… Convenons humblement que vivre la chose ne s’avère pas toujours très aisé.

Gagné par la déprime que généraient l'issue fatale promise à mon amie, les difficultés éprouvées dans ma vie professionnelle, les agissements toujours aussi sibyllins de l'O.M. et le souvenir plus que jamais présent de Mikaël, j'assimilais l'existence humaine à un non-sens et je maudissais ceux qui m'avaient conçu, regrettant bien amèrement d'avoir survécu à l'abandon ayant succédé à ma naissance.

Je m'étais fixé le moment de prendre une décision, quant à la poursuite de ma présence ici-bas, après le dénouement de la maladie de Chantal. N'ayant pu assister Mikaël et l'empêcher, de la sorte, de commettre l'irréparable, il me restait à essayer de rendre l'agonie de celle que je considérais comme ma grande sœur moins pénible.

Juin 1968 : hôpital à Trèves. Juin 1969 : hôpital à Marseille. Similitude, de par ma fréquentation assidue de ces lieux ô combien dissemblables selon ce qu'on vient y faire ! Toujours est-il que je passe mes soirées à Saint-Joseph, dans un pavillon qui abrite souvent le squelette au linceul paré de la faux. A plusieurs reprises, je croiserai des gens éplorés dans les couloirs et, même une fois, un corps recouvert d'un drap, transporté sur un chariot par deux brancardiers à la morgue. M'efforçant de faire bonne figure en toutes occasions, je tiens compagnie à Chantal jusqu’à une heure avancée de la nuit, lui faisant part de mes petits ennuis, meilleur moyen de lui faire oublier les siens. Mes avatars avec l'O.M. l'ayant toujours divertie, je ne me prive pas de lui en rendre compte.

Il est plus de vingt et une heures lorsque, chaque soir, j'essuie dans le parc de l'hôpital les tirs toujours précis des sbires de l'Organisation Magnifique. De guerre lasse, je ne maugrée plus contre les auteurs de ces agressions, enjambant sans me presser le portail fermé et remontant ensuite le Prado perdu dans mes pensées, plus sombres que la nuit qui m'enveloppe.

Un certain soir, alors que je vais escalader l'enceinte de l'hôpital et que viennent d'exploser à mes côtés quelques ampoules, je m'arrête. Puis, très calmement, d'une voix bien posée, je m'adresse aux responsables de ces actes, que j'imagine bien tapis dans l'ombre :

- Vous avez su faire montre, en maintes occasions, en divers endroits, de vos talents multiples. Peut-être seriez-vous capables, en vous en donnant la peine, d'apporter la guérison à la personne que je viens voir et que vous connaissez fort bien. Vous m'avez quelquefois aidé alors que je ne demandais rien ; aujourd'hui, je fais appel à vous, où que vous soyez, qui que vous soyez.

Je demeurai longtemps immobile, ne doutant pas le moins du monde d'avoir été entendu. Plus aucun projectile ne tomba dès cet instant, seul un silence pesant me fit cortège jusque dans ma chambre où je m'effondrai sur mon lit en pleurant.

Le lendemain, j'émergeai d'un sommeil prolongé et, plutôt que de me rendre au bureau, je décidai d'avoir recours à un médecin pour me faire accorder quelques jours de repos dont je ressentais le plus urgent besoin. Le neveu de ma logeuse, généraliste, était tout désigné, et, me recommandant de sa tante, j'allai le consulter. Huit jours d'arrêt de travail me furent prescrits.

Son état demeurant stationnaire et ne nécessitant pas une présence quotidienne obligatoire, le séjour de Chantal à l'hôpital prit fin le surlendemain. Bien évidemment, elle rejoignit sa famille à Toulon, devant toutefois se rendre à des séances de soins une fois par semaine à Marseille.

N'ayant plus rien à faire au boulevard Notre-Dame, je regagnai à mon tour le domicile de mes parents, où je retrouvai une ambiance plus propice à mon équilibre bien défaillant.

30 juin 1969 : d'après l'état civil, je suis majeur. Mon père et ma mère causent à voix basse dans la chambre, dont ils ont pris soin de fermer la porte. Puis mon père sort, m'appelle pour me dire que ma mère m'attend dans la cuisine : je m'y rends. Elle s'y trouve assise, me demandant de tirer la porte derrière moi.

Elle me désigne une chaise, et je m'assieds à ses côtés. A mon grand étonnement, mon père ne se joint pas à nous.

D'une voix hachée par une émotion qu'elle tempère du mieux qu'il lui est possible de le faire, ma mère trahit son secret. Combien de fois a-t-elle projeté ce moment ? Combien de fois a-t-elle répété les phrases de ce rôle délicat qu'elle joue aujourd'hui ? Je l'écoute en silence, bien que sachant depuis bien longtemps tout ou presque de ce qu'elle est en train de me dire, et que je résumerai ainsi :

- Tu avais tout juste six mois lorsque nous t'avons choisi, suite à de nombreuses visites, parmi beaucoup d'autres enfants. Peut-être est-ce ce regard attendrissant que tu nous lançais à chacune de nos venues qui a fait que tu es notre fils aujourd'hui… Nous avons fait pour le mieux ensuite, prenant garde que tu ne manques jamais de rien. Tu n'as pas toujours, à travers ton comportement, répondu à nos espérances, notamment au niveau de ta scolarité, mais je pense qu'aujourd'hui tu as mis un peu de plomb dans ta tête et que l'éducation que nous t'avons donnée va faire de toi un homme digne de ce nom. Si un jour, à ton tour, tu as des enfants, tu comprendras mieux la raison de la morale que nous t'avons si souvent faite. Tu verras en vieillissant combien la vie sait être dure. Ton père a préféré que ce soit moi qui t'entretienne de ce que tu viens d'apprendre, il a sans doute fait davantage pour toi que moi-même… A présent, cours vite l'embrasser…

Sans dire mot (j'eusse été bien en peine de prononcer une syllabe), je serrai ma mère dans mes bras, puis me dirigeai vers la chambre de mes parents où mon père se tenait debout, le front contre la vitre.

Bien qu'il m'eût entendu entrer, il ne se retourna pas. Ce n'est qu'une fois à sa hauteur que je pus voir les larmes qui coulaient le long de ses joues. Je le pris par les épaules et nous pleurâmes un bon moment dans les bras l'un de l'autre. Dans un sanglot, il s'excusa de n'avoir pas eu le courage de m'avouer ce que ma mère venait de me raconter. Je n'avais jamais vu mon père pleurer, et je me remémore souvent, encore aujourd'hui, cette scène terrible ; pas plus que je ne parviens à oublier la pudeur de ma mère qui sut s'interdire de nous rejoindre, nous laissant seuls alors, peut-être pour pleurer elle aussi à l'écart.

La densité des choses qu'il m'avait été donné d'assumer, en ces deux années que je viens de résumer, me fit réaliser qu'à vingt et un ans l'on pouvait être jeune encore et se sentir vieux déjà.

Juillet est là, torride. Chantal vient de fêter son vingt-deuxième anniversaire, et il paraît qu'un homme a marché sur la lune.

Grâce à l'orchestre des "Desperados", je retrouve peu à peu de ce tonus qui commençait à me faire singulièrement défaut. Oh ! Mon cœur saigne encore souvent au moment de chanter "Un homme s'est pendu" et parfois lorsque je rends visite à Chantal qui poursuit sa convalescence. Mais la conversation que j'ai eue avec mes parents a remis de l'ordre dans mon esprit : je me dois de ne pas les décevoir, ainsi je laisse s'estomper les sombres idées qui avaient fleuri en moi, il y a peu de temps...

Grimaud, Cogolin, Le Lavandou, Hyères, autant de lieux où je donne du cœur et de la voix pour animer des bals populaires et où la musique est en train de prendre une place prépondérante dans ma vie. Bien sûr, ces bals ayant lieu le plus souvent les week-ends, je n'affiche pas une mine très fraîche le lundi au bureau et je subis, comme il se doit pour tout fonctionnaire indigne de ce nom, quelques réprimandes quant à ma vaillance trop mesurée à la tâche.

Nous sommes fin septembre, j'ai eu droit à quinze jours de congé et je les partage avec mes amis habituels auxquels s'est jointe Claudine Goulet, de passage à Toulon. Chantal va mieux, mais il est hors de question de la voir reprendre une activité quelconque pour le moment. Il y a moins de bals, aussi je peux participer à quelques compétitions d'athlétisme, réalisant d'honorables performances sur 800 et 1000 mètres. Je dois admettre que, sur ce plan-là, j'ai pris un certain recul : la compétition ne m'intéresse plus vraiment.

Après un bain de mer, je constate un écoulement nasal pour le moins purulent, et je me réveille, la nuit suivante, en proie à une insoutenable douleur faciale que j'attribue à une rage de dents. Dès le matin, je me rends chez le dentiste, lequel ne décèle rien et attribue ma douleur à une sinusite, m'encourageant à consulter sans tarder un oto-rhino, ce que je fais évidemment. Cette consultation apporte bien la confirmation que je souffre de sinusite maxillaire. Voilà mes vacances gâchées ! Mon état nécessite des soins journaliers sous forme de lavages de sinus, fort désagréables au demeurant, entrecoupés de séances d'aérosols. Une amélioration s'instaure mais le médecin traitant n'est pas vraiment satisfait du résultat, envisageant de m'envoyer passer une radio si mes sécrétions devaient persister sous leur forme actuelle. Il me donne un traitement et m'invite à venir le revoir dans un mois.

J’ai retrouvé sans grand entrain Marseille et dîne avec Alain Saint-Luc, lequel projette de nous réunir pour le réveillon du Nouvel An autour de Chantal. Bien que quelque peu tributaire des contrats décrochés à l'occasion des fêtes par "Les Desperados", j'adhère à l'idée d'Alain, proposant même de nous rassembler là où je me produirai avec mon orchestre, si l'état de santé de notre amie le permet. Ce soir-là, Alain me raccompagna en moto et dut accomplir de véritables prodiges sur son engin pour se faufiler entre les tuiles et les briques que nous reçûmes tout au long du trajet ! Nous passâmes par des sens interdits, changeant constamment de direction de façon subite, sans pour autant faire perdre notre trace aux membres toujours invisibles de l'O.M. qui venaient à cette occasion de se manifester à nouveau, au sortir d’une interruption de plus de quatre mois.

Nous pouvons constater que ces manifestations s'interrompent souvent à la suite d’un fait marquant (mutation, réforme) ; cette trêve-là correspondait, semble-t-il, à la sortie de Chantal de Saint-Joseph et à son regain de santé, en dépit de son caractère encore précaire à ce moment-là.

La grande émotion du mois de novembre sera la nouvelle du retour de Pascal Petrucci à la Sécurité sociale. Le reste se réduira au calme plat.

Il est écrit que je ne participerai jamais à un réveillon en tant que chanteur : cette fois, c'est ma sinusite qui l'emportera et qui occasionnera mon admission en clinique pour une sorte de curetage et un traitement de choc aux antibiotiques. Dix jours d'hospitalisation et un mois d'interruption de travail me font déserter Marseille une fois de plus, sans que cela me chagrine vraiment, dois-je le préciser.

Cette période durant laquelle je me refais une santé ne me pèse pas du tout ; bien au contraire, j'apprends – ou plus exactement je réapprends - qu'une vie sans profession n'est pas une vie dépourvue d'activité… Mieux même, je m'aperçois que l'on peut se rendre utile d'autant plus que l'on est disponible. Je m'adonne souvent à cette introspection qui entretient la vigilance, comme savait si bien le dire Mikaël. Ainsi il me souvient cette anecdote qu'il est bon de relater dans le cadre de la prise de conscience dont il vient d'être fait état, par rapport au fait d'être disponible.

Nous étions en 1965, et mon père, eu égard à mon comportement scolaire tout à fait singulier, m'avait fait embaucher, au moment des grandes vacances, dans une pharmacie où je me devais d'être l'assistant d'un préparateur, et ce, pendant deux mois. Rien d’anormal jusque-là que de vouloir faire établir, au joyeux drille que j'étais, une comparaison entre la vie dite professionnelle et la vie d'étudiant. Là où le bât avait blessé, ce fut au moment d’espérer une rétribution consacrant ma présence et les menus services qu'elle avait procurés. Non pas que je me fusse trouvé alors en présence d'un employeur indélicat, mais bien parce que mon père avait exigé qu'on ne me payât point en retour de mon travail. A l'issue d'une discussion pour le moins orageuse, où je tentais de faire valoir que j'aurais eu une toute autre idée du travail si j'avais été rémunéré, mon père me tint ces propos :

- Ce qui t'a fait défaut dans le cadre de ton séjour entre les murs de la pharmacie, ce n'est pas la solde que tu avais vraisemblablement méritée, mais la liberté que des vacances dignes de ce nom n'auraient pas manqué de t'offrir.

Et comme je protestais toujours devant cette analyse peu orthodoxe, me prétendant floué, il me rappela le vieil adage dont il fit cette équation personnelle :

- A ceux qui sauront te dire que le temps c'est de l'argent, tu pourras rétorquer que l'argent n'est pas du temps…

Cette phrase allait avoir une influence énorme sur tout ce que j'ai vécu à ce jour, faisant plus d'une fois vaciller les valeurs que notre société tend à nous proposer, à travers ses notions où le "matériel" prend pratiquement toujours le pas sur le "spirituel".

 

 

 

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